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Full text of "De l'Allemagne"

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-4-ieX 


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in  2011  with  funding  from 

University  of  Toronto 


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PE 

L'ALLEMAGNE, 

PAR  MME  LA  ÇARONNE 

DE  STAËL  HOLSTEIN. 


SECONDE  EDITION. 


TOME  SECOND. 


PARIS, 

H.  NICOLLE,  A  LA  LIBRAIRIE  STEREOTYPE, 

Rue  de  Seine,  No.  12.     1810. 

RE-IMPRIME  par 

JOHN  MURRÂY,  ALBEMARLE-STREET,  LONDRES. 


1813. 


Univers»^ 

BIBLlGfHECA 


DD 


TABLE  DES  CHAPITRES, 


SUITE  DE  LA  SECONDE  PARTIE. 

La  Littérature  et  les  Arts Page  1 

Chap.  XV.  De  V Art  Dramatique ibid. 

Chap.  XVI.  Des  Drames  de  Lessing 20 

Chap.  XVII.  Les  Brigands  et  Don  Carlos  de  Schiller  31 
Chap.  XVIII.  Walstein  et  Marie  Stuart  ....  50 
Chap.  XIX.  Jeanne  d'Arc,  et  la  Fiancée  de  Messine    95 

Chap.  XX.  Guillaume  Tell 121 

Chap.  XXL   Goetz   de   Berlichingen   et    le    Comte 

D'Egmont 134 

Chap.  XXII.  Iphigénie  en  Tauride,  Torquato  Tasso, 

Sçc 159 

Chap.  XXIII.  Faust 176 

Chap.  XXIV.  Luther,  Attila,  Les  Fils  de  la  Vallée, 
La  Croix  sur  la  Baltique,  Le  Vingt-quatre  Fé- 
vrier, par  Werner 22 1 

Chap.  XXV.  Diverses  Pièces  dit  Théâtre  Allemand 

et  Danois 245 

Chap.  XXVI.  De  la  Comédie 264 

Chap.  XXVII.  De  la  Déclamation 285 

Chap.  XXVIII.  Des  Romans 310 

Chap.  XXIX.  Des  Historiens  Allemands,  et  de  J.  de 

Millier  en  particulier 342 

Chap.  XXX.  Herder 3.55 

Chap.  XXXI.  Des  Richesses  littéraires  de  l'Alle- 
magne, et  de  ses  Critiques  les  plus  renommés,  A.  W. 

et  F.  Schlegel 3(3  i 

Chap.  XXXII.  Des  Beaux-Arts  en  Allemagne.  .     .  S£0 

FIN    DE    LA    TABLE    DU    TOME    SECOND. 


SUITE 
DE  LA  SECONDE  PARTIE. 


LA  LITTERATURE 
ET  LES  ARTS. 


MM 


CHAPITRE  XV. 

De  l'Art  Dramatique, 


Le  théâtre  exerce  beaucoup  d'empire  sur 
les  hommes  :  une  tragédie  qui  élève  Tarne, 
une  comédie  qui  peint  les  mœurs  et  les  ca- 
ractères, agit  sur  Fesprit  d'un  peuple  presque 
comme  un  événement  réel  ;  mais  pour  obte- 

TOME  II.  B 


2  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

nir  un  grand  succès  sur  la  scène,  il  faut  avoir 
étudié  le  public  auquel  on  s'adresse,  et  les 
motifs  de  toute  espèce  sur  lesquels  son  opi- 
nion se  fonde.  La  connoissance  des  hommes 
est  aussi  nécessaire  que  l'imagination  même 
à  un  auteur  dramatique  :  il  doit  atteindre 
aux  sentiments  d'un  intérêt  général,  sans 
perdre  de  vue  les  rapports  particuliers  qui 
influent  sur  les  spectateurs  ;  c'est  la  littéra- 
ture en  action  qu'une  pièce  de  théâtre,  et  le 
génie  qu'elle  exige  n'est  si  rare  que  pareequ'il 
se  compose  de  l'étonnante  réunion  du  tact 
des  circonstances  et  de  l'inspiration  poétique, 
llien  ne  seroit  donc  plus  absurde  que  de 
vouloir  à  cet  égard  imposer  à  toutes  les 
nations  le  même  système;  quand  il  s'agit 
d'adapter  l'art  universel  au  goût  de  chaque 
pays,  l'art  immortel  aux  mœurs  du  temps, 
des  modifications  très  importantes  sont  in- 
évitables ;  et  de  là  viennent  tant  d'opinions 
diverses  sur  ce  qui  constitue  le  talent  drama- 
tique :  dans  toutes  les  autres  branches  de  la 
littérature  on  est  plus  facilement  d'accord. 

On  ne  peut  nier,  ce  me  semble,  que  les 
Français  ne  soient  la  nation  du  monde  la 
plus  habile  dans  la  combinaison  des  effets  du 
théâtre:  ils  l'emportent  aussi  sur  toutes  les 


DE  L'ART  DRAMATIQUE.  3 

autres  par  la  dignité  des  situations  et  du 
style  tragique.  Mais,  tout  en  reconnoissant 
cette  double  supériorité,  on  peut  éprouver 
des  émotions  plus  profondes  par  des  ou- 
vrages moins  bien  ordonnés  ;  la  conception 
des  pièces  étrangères  est  quelquefois  plus 
frappante  et  plus  hardie,  et  souvent  elle  ren- 
ferme je  ne  sais  quelle  puissance  qui  parle 
plus  intimement  à  notre  cœur,  et  touche  de 
plus  près  aux  sentiments  qui  nous  ont  per- 
sonnellement agités. 

Comme  les  Français  s'ennuient  facile- 
ment, ils  évitent  les  longueurs  en  toutes 
choses.  Les  Allemands,  en  allant  au  théâtre, 
ne  sacrifient  d'ordinaire  qu'une  triste  partie 
de  jeu  dont  les  chances  monotones  rem- 
plissent à  peine  les  heures;  ils  ne  demandent 
donc  pas  mieux  que  de  s'établir  tranquille- 
ment au  spectacle,  et  de  donner  à  Fauteur 
tout  le  temps  qu'il  veut  pour  préparer  les 
événements  et  développer  les  personnages  : 
l'impatience  française  ne  tolère  pas  cette 
lenteur. 

Les  pièces  allemandes  ressemblent  d'ordi- 
naire aux  tableaux  des  anciens  peintres  :  les 
physionomies  sont  belles,  expressives,  re- 
cueillies ;  mais  toutes  les  figures  sont  sur  le 

b  2 


4  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

même  plan,  quelquefois  confuses,  ou  quel- 
quefois placées  l'une  à  côté  de  l'autre,  comme 
dans  les  bas-reliefs,  sans  être  réunies  en 
groupes  aux  yeux  des  spectateurs.  Les  Fran- 
çais pensent,  avec  raison,  que  le  théâtre, 
comme  la  peinture,  doit  être  soumis  aux  lois 
de  la  perspective.  Si  les  Allemands  étoient 
habiles  dans  Fart  dramatique,  ils  le  seroient 
aussi  dans  tout  le  reste  ;  mais  en  aucun 
genre  ils  ne  sont  capables,  même  d'une 
adresse  innocente  :  leur  esprit  est  pénétrant 
en  liçne  droite,  les  choses  belles  d'une  ma- 
nière  absolue  sont  de  leur  domaine  ;  mais  les 
beautés  relatives,  celles  qui  tiennent  à  la  con- 
noissance  des  rapports  et  à  la  rapidité  des 
moyens,  ne  sont  pas  d'ordinaire  du  ressort 
de  leurs  facultés. 

Il  est  singulier  qu'entre  ces  deux  peuples 
les  Français  soient  celui  qui  exige  la  gra- 
vité la  plus  soutenue  dans  le  ton  de  la  tra- 
gédie ;  mais  c'est  précisément  parecque  les 
Français  sont  plus  accessibles  à  la  plaisan- 
terie qu'ils  ne  veulent  pas  y  donner  lieu, 
tandis  que  rien  ne  dérange  l'imperturbable 
sérieux  des  Allemands  :  c'est  toujours  dans 
son  ensemble  qu'ils  jugent  une  pièce  de  thé- 
âtre, et  ils  attendent,  pour  la  blâmer  comme 


DE  L'ART  DRAMATIQUE.  i 

pour  l'applaudir,  qu'elle  soit  finie.  Les  im- 
pressions des  Français  sont  plus  promptes; 
et  c'est  en  vain  qu'on  les  préviendront  qu'une 
scène  comique  est  destinée  à  faire  ressortir 
une  situation  tragique,  ils  se  moqueroient  de 
l'une  sans  attendre  l'autre;  chaque  détail  doit 
être  pour  eux  aussi  intéressant  que  le  tout: 
ils  ne  font  pas  crédit  d'un  moment  au  plaisir 
qu'ils  attendent  des  heaux-arts. 

La  différence  du  théâtre  français  et  du 
théâtre  allemand  peut  s'expliquer  par  celle 
du  caractère  des  deux  nations  ;  mais  il  se 
joint  à  ces  différences  naturelles  des  oppo- 
sitions systématiques  dont  il  importe  de  con- 
noître  la  cause.  Ce  que  j'ai  déjà  dit  sur  la 
poésie  classique  et  romantique  s'applique 
aussi  aux  pièces  de  théâtre.  Les  tragédies 
puisées  dans  la  mythologie  sont  d'une  toute 
autre  nature  que  les  tragédies  historiques  ; 
les  sujets  tirés  de  la  fable  étoient  si  connus, 
l'intérêt  qu'ils  inspiroient  étoit  si  universel, 
qu'il  suffisoit  de  les  indiquer  pour  frapper 
d'avance  l'imagination.  Ce  qu'il  y  a  d'émi- 
nemment poétique  dans  les  tragédies  grec- 
ques, intervention  des  dieux  et  l'action  de 
la  fatalité,  rend  leur  marche  beaucoup  plus 
facile  ;  le   détail   des  motifs,  le  développe- 


6  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

ment  des  caractères,  la  diversité  des  faits, 
deviennent  moins  nécessaires  quand  l'événe- 
ment est  expliqué  par  une  puissance  sur- 
naturelle ;  le  miracle  abrège  tout.  Aussi  l'ac- 
tion de  la  tragédie,  chez  les  Grecs,  est  elle 
d'une  étonnante  simplicité  ;  la  plupart  des 
événements  sont  prévus  et  même  annoncés 
dès  le  commencement  :  c'est  une  cérémonie 
religieuse  qu'une  tragédie  grecque.  Le  spec- 
tacle se  donnoit  en  l'honneur  des  dieux,  et 
des  hymnes  interrompus  par  des  dialogues  et 
des  récits  peignoient  tantôt  les  dieux  clé- 
ments, tantôt  les  dieux  terribles,  mais  tou- 
jours le  destin  planant  sur  la  vie  de  l'homme. 
Lorsque  ces  mêmes  sujets  ont  été  transportés 
au  théâtre  français,  nos  grands  poètes  leur 
ont  dorme  plus  de  variété;  ils  ont  multiplié 
les  incidents,  ménagé  les  surprises,  et  resserré 
le  nœud.  Il  falloit  en  effet  suppléer  de  quel- 
que manière  à  l'intérêt  national  et  religieux 
que  les  Grecs  prenoient  à  ces  pièces  et  que 
nous  n'éprouvions  pas  ;  toutefois  non  con- 
tents d'animer  les  pièces  grecques,  nous  avons 
prêté  aux  personnages  nos  mœurs  et  nos 
sentiments,  la  politique  et  la  galanterie  mo- 
dernes ;  et  c'est  pour  cela  qu'un  si  grand 
nombre  d'étrangers  ne  conçoivent  pas  Tad- 


DE  L'ART  DRAMATIQUE.  f 

miration  que  nos  chefs-d'œuvre  nous  inspi- 
rent. En  effet,  quand  on  les  entend  dans 
une  autre  langue,  quand  ils  sont  dépouillés 
de  la  beauté  magique  du  style,  on  est  surpris 
du  peu  d'émotion  qu'ils  produisent  et  des  in- 
convenances qu'on  y  trouve  ;  car  ce  qui  ne 
s'accorde  ni  avec  le  siècle,  ni  avec  les  mœurs 
nationales  des  personnages  que  Ton  repré- 
sente, n'est-il  pas  aussi  une  inconvenance  ? 
et  n'y  a-t-il  de  ridicule  que  ce  qui  ne  nous 
ressemble  pas  ? 

Les  pièces  dont  les  sujets  sont  grecs  ne  per- 
dent rien  à  la  sévérité  de  nos  règles  drama- 
tiques; mais  si  nous  voulions  goûter, .comme 
les  Anglais,  le  plaisir  d'avoir  un  théâtre  his- 
torique, d'être  intéressés  par  nos  souvenirs, 
émus  par  notre  religion,  comment  seroit-il 
possible  de  se  conformer  rigoureusement, 
d'une  part,  aux  trois  unités,  et  de  l'autre,  au 
genre  de  pompe  dont  on  se  fait  une  loi  dans 
nos  tragédies  ? 

C'est  une  question  si  rebattue  que  celle  des 
trois  unités,  qu'on  n'ose  presque  pas  en  re- 
parler ;  mais  de  ces  trois  unités  il  n'y  en  a 
qu'une  d'importante,  celle  de  l'action,  et  l'on 
ne  peut  jamais  considérer  les  autres  que 
comme  lui  étant  subordonnées.     Or,  si  la 


8  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

vérité  de  Faction  perd  à  la  nécessité  puérile 
de  ne  pas  changer  de  lieu  et  de  se  borner  à 
vingt-quatre  heures,  imposer  cette  nécessité, 
c'est  soumettre  le  génie  dramatique  à  une  gêne 
dans  le  genre  de  celle  des  acrostiches,  gêne 
qui  sacrifie  le  fond  de  l'art  à  sa  forme. 

Voltaire  est  celui  de  nos  grands  poètes 
tragiques  qui  a  le  plus  souvent  traité  des 
sujets  modernes.  Il  s'est  servi,  pour  émou- 
voir, du  christianisme  et  de  la  chevalerie,  et 
si  Ton  est  de  bonne  foi,  Ton  conviendra,  ce 
me  semble,  qu'Alzire,  Zaïre  etTancrède  font 
verser  plus  de  larmes  que  tous  les  chefs- 
d'œuvre  grecs  et  romains  de  notre  théâtre. 
Dubelloy,  avec  un  talent  bien  subalterne,  est 
pourtant  parvenu  à  réveiller  des  souvenirs 
français  sur  la  scène  française;  et  quoiqu'il 
ne  sût  point  écrire, on  éprouve,  par  ses  pièces, 
un  intérêt  semblable  à  celui  que  les  Grecs 
dévoient  ressentir  quand  ils  voyoient  repré- 
senter devant  eux  les  faits  de  leur  histoire. 
Quel  parti  le  génie  ne  peut-il  pas  tirer  de 
cette  disposition?  Et  cependant  il  n'est 
presque  point  d'événements  qui  datent  de 
notre  ère  dont  l'action  puisse  se  passer  ou 
dans  un  même  jour,  ou  dans  un  même  lieu; 
la  diversité  des  faits  qu'entraîne   un  ordre 


DE  L'ART  DRAMATIQUE.  § 

social  plus  compliquéjles  délicatesses  de  sen- 
timent qu'inspire  une  religion  plus  tendre, 
enfin,  la  vérité  de  mœurs  qu'on  doit  observer 
dans  les  tableaux  plus  rapprochés  de  nous, 
exigent  une  grande  latitude  dans  les  compo- 
sitions dramatiques. 

On  peut  citer  un  exemple  récent  de  ce 
qu'il  en  coûte  pour  se  conformer,  dans  les 
sujets  tirés  de  l'histoire  moderne,  à  notre 
orthodoxie  dramatique.  Les  Templiers  de 
M.  Renouard  sont  certainement  l'une  des 
pièces  les  plus  dignes  de  louange  qui  ait 
paru  depuis  long-temps;  cependant  qu'y  a- 
t-il  de  plus  étrange  que  la  nécessite  où  l'au- 
teur s'est  trouvé  de  représenter  l'ordre  des 
templiers  accusé,  jugé,  condamné,  et  brûlé, 
le  tout  dans  vingt-quatre  heures?  Les  tri- 
bunaux révolutionnaires  alloient  vite;  mais 
quelle  que  fût  leur  atroce  bonne  volonté,  ils 
ne  seroient  jamais  parvenus  à  marcher  aussi 
rapidement  qu'une  tragédie  française.  Je 
pourrois  montrer  les  inconvénients  de  l'unité 
de  temps  avec  non  moins  d'évidence  dans 
presque  toutes  nos  tragédies  tirées  de  l'his- 
toire moderne;  mais  j'ai  choisi  la  plus  re- 
marquable de  préférence  pour  faire  ressortir 
ces  inconvénients. 


10  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

L'un  des  mots  les  plus  sublimes  qu'on  puisse 
entendre  au  théâtre  se  trouve  dans  cette 
noble  tragédie.  A  la  dernière  scène,  Ton  ra- 
conte que  les  templiers  chantent  des  pseaumes 
sur  leur  bûcher;  un  messager  est  envoyé  pour 
leur  apporter  leur  grâce,  que  le  roi  se  déter- 
mine à  leur  accorder. 

Mais  il  n'étoit  plus  temps^  les  chants  avoient  cessé. 

C'est  ainsi  quelepoëte  nous  apprend  que 
ces  généreux  martyrs  ont  enûn  péri  dans  les 
flammes.  Dans  quelle  tragédie  païenne  pour- 
roit-on  trouver  l'expression  d'un  tel  senti- 
ment? et  pourquoi  les  Français  seroient-ils 
privés  au  théâtre  de  tout  ce  qui  est  vraiment 
en  harmonie  avec  eux,  leurs  ancêtres  et  leur 
croyance? 

Les  Français  considèrent  l'unité  de  temps 
et  de  lieu  comme  une  condition  indispen- 
sable de  l'illusion  théâtrale;  les  étrangers 
font  consister  cette  illusion  dans  la  peinture 
des  caractères,  dans  la  vérité  du  langage  et 
dans  l'exacte  observation  des  mœurs  du  siècle 
et  du  pays  qu'on  veut  peindre.  Il  faut  s'en- 
tendre sur  le  mot  d'illusion  dans  les  arts  : 
puisque  nous  consentons  à  croire  que  des  ac- 
teurs séparés  de  nous  par  quelques  planches 


DE  L'ART  DRAMATIQUE.  Il 

sont  des  héros  grecs  morts  il  y  a  trois  mille 
ans,  il  est  bien  certain  que  ce  qu'on  appelle 
l'illusion,  ce  n'est  pas  s'imaginer  que  ce  qu'on 
voit  existe  véritablement;  une  tragédie  ne 
peut  nous  paroître  vraie  que  par  l'émotion 
qu'elle  nous  cause.  Or,  si,  par  la  nature  des 
circonstances  représentées,  le  changement  de 
lieu  et  la  prolongation  supposée  du  temps 
ajoutent  à  cette  émotion,  l'illusion  en  devient 
plus  vive. 

On  se  plaint  de  ce  que  les  plus  belles  tragé- 
dies de  Voltaire,  Zaïre  et  Tancrède,  sont  fon- 
dées sur  des  mésentendus;  mais  comment 
ne  pas  avoir  recours  aux  moyens  de  l'intrigue, 
quand  les  développements  sont  censés  avoir 
lieu  dans  un  espace  aussi  court!  L'art  dra- 
matique est  alors  un  tour  de  force,  et  pour 
faire  passer  les  plus  grands  événements  à  tra- 
vers tant  de  gênes,  il  faut  une  dextérité  sem- 
blable à  celle  des  charlatans  qui  escamotent 
aux  regards  des  spectateurs  les  objets  qu'ils 
leur  présentent. 

Les  sujets  historiques  se  prêtent  encore 
moins  que  les  sujets  d'invention  aux  condi- 
tions imposées  à  nos  écrivains:  l'étiquette 
tragique  qui  est  de  rigueur  sur  notre  théâtre 
s'oppose  souvent  aux  beautés  nouvelles  dont 


12  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

les  pièces  tirées  de  l'histoire  moderne  seroient 
susceptibles. 

Il  y  a  dans  les  mœurs  chevaleresques  une 
simplicité  de  langage,  une  naïveté  de  senti- 
ment pleine  de  charme;  mais  ni  ce  charme, 
ni  le  pathétique  qui  résulte  du  contraste  des 
circonstances  communes  et  des  impressions 
fortes  ne  peut  être  admis  dans  nos  tragédies: 
elles  exigent  des  situations  royales  en  tout  st 
néanmoins  l'intérêt  pittoresque  du  môy<  o  Ige 
tient  à  toute  cette  diversité  de  scènes  et  de 
caractères,  dont  les  romans  des  troubadours 
ont  fait  ressortir  des  effets  si  touchants. 

La  pompe  des  alexandrins  est  un  plus 
grand  obstacle  encore  que  la  routine  même 
du  bon  goût,  à  tout  changement  dans  la 
forme  et  le  fond  des  tragédies  françaises: 
on  ne  peut  dire  en  vers  alexandrins  qu'on 
entre  ou  qu'on  sort,  qu'on  dort  ou  qu'on 
veille,  sans  qu'il  faille  chercher  pour  cela 
une  tournure  poétique;  et  une  foule  de  sen- 
timents et  d'effets  sont  bannis  du  théâtre 
non  par  les  règles  de  la  tragédie,  mais  par 
l'exigence  même  de  la  versification.  Racine 
est  le  seul  écrivain  français  qui,  dans  la  scène 
de  Joas  avec  Athalie,  se  soit  une  fois  joué  de 
ces  difficultés:  il  a  su  donner  une  simplicité 


DE  L'ART  DRAMATIQUE.  13 

aussi  noble  que  naturelle  au  langage  d'un  en- 
fant; mais  l'admirable  effort  d'un  génie  sans 
pareil  n'empêche  pas  que  les  difficultés  trop 
multipliées  dans  l'art  ne  soient  souvent  un 
obstacle  aux  inventions  les  plus  heureuses. 

M.  Benj.  Constant,  dans  la  préface  si  jus- 
tement admirée  qui  précède  sa  tragédie  de 
Walstein,  a  fait  observer  que  les  Allemands 
peignoient  les  caractères  dans  leurs  pièces, 
et  les  Français  seulement  les  passions.  Pour 
peindre  les  caractères,  il  faut  nécessairement 
s'écarter  du  ton  majestueux  exclusivement 
admis  dans  la  tragédie  française;  car  il  est 
impossible  de  faire  connoître  les  défauts  et 
les  qualités  d'un  homme,  si  ce  n'est  en  le 
présentant  sous  divers  rapports;  le  vulgaire 
dans  la  nature  se  mêle  souvent  au  sublime, 
et  quelquefois  en  relève  l'effet:  enfin,  on  ne 
peut  se  figurer  l'action  d'un  caractère  que 
pendant  un  espace  de  temps  un  peu  long, 
et  dans  vingt-quatre  heures  il  ne  sauroit  être 
vraiment  question  que  d'une  catastrophe. 
L'on  soutiendra  peut-être  que  les  catastro- 
phes conviennent  mieux  au  théâtre  que  les 
tableaux  nuancés;  le  mouvement  excité  par 
les  passions  vives  plaît  davantage  à  la  plupart 
des  spectateurs  que  l'attention  qu'exige  l'ob^> 


U  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

servation  du  cœur  humain.  C'est  le  goût 
national  qui  seul  peut  décider  de  ces  diffé- 
rents systèmes  dramatiques;  mais  ce  qui  est 
juste,  c'est  de  rcconnoître  que,  si  les  étran- 
gers conçoivent  l'art  théâtral  autrement  que 
nous,  ce  n'est  ni  par  ignorance,  ni  par  bar- 
barie, mais  d'après  des  réflexions  profondes 
et  qui  sont  dignes  d'être  examinées. 

Shakespear,  qu'on  veut  appeler  un  bar- 
bare, a  peut-être  un  esprit  trop  philosophique, 
une  pénétration  trop  subtile  pour  le  point 
de  vue  de  la  scène;  il  juge  les  caractères 
avec  l'impartialité  d'un  être  supérieur,  et  les 
représente  quelquefois  avec  une  ironie  pres- 
que machiavélique;  ses  compositions  ont 
tant  de  profondeur,  que  la  rapidité  de  Fac- 
tion théâtrale  fait  perdre  une  grande  partie 
des  idées  qu'elles  renferment:  sous  ce  rapport, 
il  vaut  mieux  lire  ses  pièces  que  les  voir.  A 
force  d'esprit  Shakespear  refroidit  souvent 
l'action, et  ies  Français  s'entendent  beaucoup 
mieux  à  peindre  les  personnages  ainsi  que 
les  décorations,  avec  ses  grands  traits  qui  font 
effet  à  distance.  Quoi  !  dira-t-on,  peut-on 
reprochera  Shakespear  trop  de  finesse  dans 
les  aperçus,  lui  qu:  se  permit  des  situations 
si  terribles?  Shakespear  réunit    souvent  des 


DE  L'ART  DRAMATIQUE.  15 

qualités  et  même  des  défauts  contraires;  il 
est  quelquefois  en-deçà  quelquefois  en-delà 
de  la  sphère  de  Fart  ;  mais  il  possède  encore 
plus  la  connoissance  du  cœur  humain  quç 
celle  du  théâtre. 

Dans  les  drames,  dans  les  opéras  comiques 
et  dans  les  comédies,  les  Français  montrent 
une  sagacité  et  une  grâce  que  seuls  ils  pos- 
sèdent à  ce  degré;  et  d'un  bout  de  l'Eu- 
rope à  l'autre,  on  ne  joue  guère  que  des 
pièces  françaises  traduites:  mais  il  n'en  est 
pas  de  même  des  tragédies.  Comme  les 
règles  sévères  aux-quelles  on  les  soumet  font 
qu'elles  sont  toutes  plus  ou  moins  renfermées 
dans  un  même  cercle,  elles  ne  sauroient  se 
passer  de  la  perfection  du  style  pour  être  ad- 
mirées. Si  l'on  vouloit  risquer  en  France, 
dans  une  tragédie,  une  innovation  quelcon- 
que, aussitôt  on  s'écrieroit  que  c'est  un  mé- 
lodrame; mais  n'importe-t-il  pas  de  savoir 
pourquoi  les  mélodrames  font  plaisir  à  tant 
de  gens?  En  Angleterre,  toutes  les  classes 
sont  également  attirées  par  les  pièces  de 
Shakespear.  Nos  plus  belles  tragédies  en 
France  n'intéressent  pas  le  peuple;  sous  pré- 
texte d'un  goût  trop  pur  et  d'un  sentiment 
trop  délicat  pour  supporter  de  certaines  émo- 


16  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

tions,  on  divise  l'art  en  deux;  les  mauvaises 
pièces  contiennent  des  situations  touchantes 
mal  exprimées,  et  les  belles  pièces  peignent 
admirablement  des  situations  souvent  froides 
à  force  d'être  dignes:  nous  possédons  peu 
de  tragédies  qui  puissent  ébranler  à  la  fois 
l'imagination  des  hommes  de  tous  les 
rangs. 

Ces  observations  n'ont  assurément  pas  pour 
objet  le  moindre  blâme  contre  nos  grands 
maîtres.  Quelques  scènes  produisent  des 
impressions  plus  vives  dans  les  pièces  étran- 
gères ;  mais  rien  ne  peut  être  comparé  à 
l'ensemble  imposant  et  bien  combiné  de  nos 
chefs-d'œuvre  dramatiques  :  la  question 
seulement  est  de  savoir  si  en  se  bornant, 
comme  on  le  fait  maintenant,  à  l'imitation 
de  ces  chefs-d'œuvre,  il  y  en  aura  jamais  de 
nouveaux.  Rien  dans  la  vie  ne  doit  être 
stationnaire,  et  Fart  est  pétrifié  quand  il  ne 
change  plus.  Vingt  ans  de  révolution  ont 
donné  à  l'imagination  d'autres  besoins  que 
ceux  qu'elle  éprouvoit  quand  les  romans  de 
Crébillon  peignoient  l'amour  et  la  société  du 
temps.  Les  sujets  grecs  sont  épuisés;  un 
seul  homme,  Lemercier,  a  su  mériter  encore 
une  nouvelle  gloire  dans   un  sujet  antique, 


DE  L'ART  DRAMATIQUE.  17 

Agamemnon;  mais  la  tendance  naturelle  du 
siècle  c'est  la  tragédie  historique. 

Tout  est  tragédie  dans  les  événements  qui 
intéressent  les  nations  ;  et  cet  immense  drame, 
que  le  genre  humain  représente  depuis  six 
mille  ans,  fourniroit  des  sujets  sans  nombre 
pour  le  théâtre,  si  l'on  donnoit  plus  de  li- 
berté à  l'art  dramatique.  Les  règles  ne  sont 
que  Titinéraire  du  génie;  elles  nous  appren- 
nent seulement  que  Corneille,  Racine  et  Vol- 
taire ont  passé  par-là;  mais  si  Ton  arrive  au 
but,  pourquoi  chicaner  sur  la  route  Pet  le  but 
n'est-il  pas  d'émouvoir  l'ame  en  Fennoblissant? 

La  curiosité  est  un  des  grands  mobiles  du 
théâtre  :  néanmoins  l'intérêt  qu'excite'la  pro- 
fondeur des  affections  est  le  seul  inépuisable. 
On  s'attache  à  la  poésie,  qui  révèle  l'homme 
à  l'homme;  on  aime  avoir  comment  la  créa- 
ture semblable  à  nous  se  débat  avec  la  souf- 
france, y  succombe,  en  triomphe,  s'abat  et 
se  relève  sous  la  puissance  du  sort.  Dans 
quelques  unes  de  nos  tragédies  il  y  a  des 
situations  tout  aussi  violentes  que  dans  les 
tragédies  anglaises  ou  allemandes  ;  mais  ces 
situations  ne  sont  pas  présentées  dans  toute 
leur  force,  et  quelquefois  c'est  par  l'affecta- 
tion qu'on  en  adoucit  l'effet,  ou  plutôt  qu'on 

TOME   II.  C 


18  LA  LITTÉRÀTUÏÏE  ET  LES  ARTS. 

1  efface.  L'on  sort  rarement  d'une  certaine 
nature  convenue  qui  revêt  de  ses  couleurs  les 
mœurs  anciennes  comme  les  mœurs  modernes, 
le  crime  comme  la  vertu,  l'assassinat  comme 
la  galanterie.  Cette  nature  est  belle  et  soi- 
gneusement parce,  mais  on  s'en  fatigue  à  la 
longue;  et  le  besoin  de  se  plonger  dans  des 
mystères  plus  profonds  doit  s'emparer  invin- 
ciblement du  génie. 

Il  seroit  donc  à  désirer  qu'on  pût  sortir  de 
l'enceinte  que  les  hémistiches  et  les  rimes 
ont  tracée  autour  de  l'art;  il  faut  permettre 
plus  de  hardiesse,  il  faut  exiger  plus  de  con- 
noissance  de  l'histoire;  car  si  l'on  s'en  tient 
exclusivement  à  ces  copies  toujours  plus 
pales  des  mêmes  chefs-d'œuvre,  on  finira  par 
ne  plus  voir  au  théâtre  que  des  marionnettes 
héroïques,  sacrifiant  l'amour  au  devoir,  pré- 
férant la  mort  à  l'esclavage,  inspirées  par 
l'antithèse  dans  leurs  actions  comme  dans 
leurs  paroles,  mais  sans  aucun  rapport  avec 
cette  étonnante  créature  qu'on  appelle 
l'homme,  avec  la  destinée  redoutable  qui 
tour  à  tour  l'entraîne  et  le  poursuit. 

Les  défauts  du  théâtre  allemand  sont  fa- 
ciles à  remarquer:  tout  ce  qui  tient  au  man- 
que d'usage  du  monde,  dans  les  arts  comme 


DE  L'ART  DRAMATIQUE.  39 

dans  la  société,  frappe  d'abord  les  esprits  les 
plus  superficiels;  mais,  pour  sentir  les  beau- 
tés qui  viennent  de  l'âme,  il  est  nécessaire 
d'apporter  dans  l'appréciation  des  ouvrages 
qui  nous  sont  présentés  un  genre  de  bonho- 
mie tout-à-fait  d'accord  avec  une  haute  su- 
périorité. La  moquerie  n'est  souvent  qu'un 
sentiment  vulgaire  traduit  en  impertinence. 
La  faculté  d'admirer  la  véritable  grandeur  à 
travers  les  fautes  de  goût  en  littérature  comme 
à  travers  les  inconséquences  dans  la  vie,  cette 
faculté  est  la  seule  qui  honore  celui  qui  juge. 
En  faisant  connoître  un  théâtre  fondé  sur 
des  principes  très  différents  des  nôtres,  je  ne 
prétends  assurément,  ni  que  ces  principes 
soient  les  meilleurs,  ni  sur-tout  qu'on  doive 
les  adopter  en  France:  mais  des  combinai- 
sons étrangères  peuvent  exciter  des  idées 
nouvelles;  et  quand  on  voit  de  quelle  stéri- 
lité notre  littérature  est  menacée,  il  me  paroît 
difficile  de  ne  pas  désirer  que  nos  écrivains 
reculent  un  peu  les  bornes  de  la  carrière:  ne 
feroient-ils  pas  bien  de  devenir  à  leur  tour 
conquérants  dans  l'empire  de  l'imagination  ? 
Il  n'en  doit  guère  coûter  à  des  Français  pour 
suivre  un  semblable  conseil. 


ç  2 


20  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS, 


CHAPITRE  XVI. 


Des  Dra?nes  de  Lessinç. 


Le  théâtre  allemand  n'existoit  pas  avant 
Leasing,  on  n'y  jouoit  que  des  traductions 
ou  des  imitations  des  pièces  étrangères.  Le 
théâtre  a  plus  besoin  encore  que  les  autres 
branches  de  la  littérature  d'une  capitale  où 
les  ressources  de  la  richesse  et  des  arts  soient 
réunies;  et  tout  est  dispersé  en  Allemagne. 
Dans  une  ville  il  y  a  des  acteurs,  dans  l'autre 
des  auteurs,  dans  une  troisième  des  specta- 
teurs; et  nulle  part  un  foyer  où  tous  les 
moyens  soient  rassemblés.  Lessing  employa 
l'activité  naturelle  de  son  caractère  à  donner 
un  théâtre  national  à  ses  compatriotes,  et  il 
écrivit  un  journal  intitulé  La  Dramaturgie, 
dans  lequel  il  examina  la  plupart  des  pièces 
traduites   du  français  qu'on  représentoit  en 


DES  DRAMES  DE  LESSING.  2\ 

Allemagne:  la  parfaite  justesse  d'esprit  qu'il 
montre  dans  ses    critiques  suppose  encore 
plus  de  philosophie  que  de  connoissance  de 
l'art.      Lessing  en  général  pensoit   comme 
Diderot  sur  Fart  dramatique.  Il  croyoit  que 
la  sévère  régularité  des  tragédies  françaises 
s'opposoit  à  ce  qu'on  pût  traiter  un  grand 
nombre  de  sujets  simples  et  touchants,  et 
qu'il  falloit  faire  des  drames  pour  y  suppléer. 
Mais  Diderot  dans  ses  pièces  mettoit  l'affec- 
tation du  naturel  à  la  place   de  l'affectation 
de  convention,  tandis  que  le  talent  de  Les- 
sing est  vraiment  simple  et  sincère.      Il  a 
donné  le  premier  aux  Allemands  l'honorable 
impulsion  de  travailler  pour  le  théâtre  d'a- 
près leur  propre  génie.     L'originalité  de  sou 
caractère  se  manifeste  dans  ses  pièces;  ce- 
pendant elles  sont  soumises  aux  mêmes  prin- 
cipes  que  les  nôtres;  leur  forme    n'a   rien 
de  particulier,  et  quoiqu'il  ne  s'embarrassât 
guère  de  l'unité  de   temps  ni  de  lieu,  il  ne 
s'est  point  élevé  comme  Goethe  et  Schiller  à 
la  conception  d'un  système  nouveau.  Minna 
de  Barnhelm,  Emilia  Galotti  et  Nathan  le 
Sage   sont  les  trois  drames  de  Lessing  qui 
méritent  d'être  cités. 

Un   officier  d'un  noble  caractère,  après 


22  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

avoir  reçu  plusieurs  blessures  à  Tannée,  se 
voit  tout  à  coup  menacé  dans  son  honneur 
par  un  procès  injuste:  il  ne  veut  pas  laisser 
voir  à  la  femme  qu'il  aime, et  dont  il  est  aimé, 
l'amour  qu'il  a  pour  elle,  déterminé  qu'il  est 
à  ne  pas  lui  faire  partager  son  malheur  en  l'é- 
pousant. Voilà  tout  le  sujet  de  Minna  de 
Barnhelm.  Avec  des  moyens  aussi  simples 
Lessing  a  su  produire  un  grand  intérêt  ;  le 
dialogue  est  plein  d'esprit  et  de  charme,  le 
style  très  pur,  et  chaque  personnage  se  fait 
si  bien  connoître,  que  les  moindres  nuances 
de  leurs  impressions  intéressent,  comme  la 
confidence  d'un  ami.  Le  can  d'un  vieux 

sergent,  dévoué  de  toute  son  ame  au  jeune 
officier  qu'on  persécute,  offre  un  mélange 
heureux  de  gaieté  et  de  sensibilité  ;  ce  genre 
de  rôle  réussit  toujours  au  théâtre  ;  la  gaieté 
plaît  davantage  quand  on  est  assuré  qu'elle 
ne  tient  pas  à  l'insouciance,  et  la  sensibilité 
paroît  plus  naturelle  quand  elle  ne  se  montre 
que  par  intervalles.  Dans  cette  même  pièce 
il  y  a  un  rôle  d'aventurier  français  tout-à-fait 
manqué;  il  faut  avoir  la  main  légère  pour 
trouver  ce  qui  peut  prêter  à  la  moquerie  dans 
les  Français;  et  la  plupart  des  étrangers  ne 
les   ont  peints  qu'avec  des  traits  lourds,  et 


DES  DRAMES  DE  LESSING.  23 

dont  la  ressemblance   n'est  ni   délicate   ni 
frappante. 

Emilia  Galotti  n'est  que  le  sujet  de  Virgi- 
nie transporte  dans  une  circonstance  moderne 
et  particulière  ;  ce  sont  des  sentiments  trop 
forts  pour  le  cadre,  c'est  une  action  trop  éner- 
gique pour  qu'on  puisse  l'attribuer  à  un  nom 
inconnu.  Lessing  avoit  sans  doute  un  senti- 
ment d'humeur  assez  républicain  contre  les 
courtisans,  car  il  se  complaît  dans  la  pein- 
ture de  celui  qui  veut  aider  son  maître  à 
déshonorer  une  jeune  fille  innocente;  ce  cour- 
tisan Martinelli  est  presque  trop  vil  pour  la 
vraisemblance,  et  les  traits  de  sa  bassesse 
n'ont  pas  assez  d'originalité  :  l'on  .sent  que 
Lessing  Ta  représenté  ainsi  dans  un  but  hos- 
tile, et  rien  ne  nuit  à  la  beauté  d'une  fiction 
comme  une  intention  quelconque  qui  n'a  pas 
cette  beauté  même  pour  objet.  Le  person- 
nage du  prince  est  traité  par  l'auteur  avec 
plus  de  finesse;  les  passions  tumultueuses  et 
la  légèreté  de  caractère,  dont  la  réunion  est 
si  funeste  dans  un  homme  puissant,  se  font 
sentir  dans  toute  sa  conduite;  un  vieux  mi- 
nistre lui  apporte  des  papiers  parmi  lesquels 
se  trouve  une  sentence  de  mort:  dans  son  im- 
patience d'aller  voir  celle  qu'il  aime,  le  prince 


24  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

est  prêt  à  la  signer  sans  y  regarder  ;  le  mini- 
stre prend  un  prétexte  pour  ne  la  pas  donner, 
frémissant  de  voir  exercer  avec  cette  irré- 
flexion une  telle  puissance.  Le  rôle  de  la  com- 
tesse Orsina,  jeune  maîtresse  du  prince  qu'il 
abandonne  pour  Emilie,  est  fait  avec  le  plus 
grand  talent  ;  c'est  un  mélange  de  frivolité 
et  de  violence  qui  peut  très  bien  se  rencontrer 
dans  une  Italienne  attachée  à  une  cour.  On 
voit  dans  cette  femme  ce  que  la  société. a 
produit,  et  ce  que  cette  société  même  n'a  pu 
détruire  ;  la  nature  du  midi  combinée  avec  ce 
qu'il  y  a  de  plus  factice  dans  les  mœurs  du 
grand  monde,  et  le  singulier  assemblage  de  la 
fierté  dans  le  vice,  et  de  la  vanité  dans  la  sen- 
sibilité. Une  telle  peinture  nepourroit  entrer 
ni  dans  nos  vers,  ni  dans  nos  formes  conve- 
nues, mais  elle  n'en  est  pas  moins  tragique. 

La  scène  dans  laquelle  la  comtesse  Orsina 
excite  le  père  d'Emilie  à  tuer  Je  prince  pour 
dérober  sa  fille  à  la  honte  qui  la  menace,  est 
de  la  plus  grande  beauté;  le  vice  y  arme  la 
vertu,  la  passion  y  suggère  tout  ce  que  la 
plus  austère  sévérité  pourroit  dire  pour  en- 
flammer l'honneur  jaloux  d'un  vieillard;  c'est 
le  cœur  humain  présenté  dans  une  situation 
nouvelle,  et  c'est  en  cela  que  consiste  le  vrai 


DES  DRAMES  DE  LESSING.  25 

génie  dramatique.  Le  vieillard  prend  le  poi- 
gnard ;  et  ne  pouvant  assassiner  le  prince,  il 
s'en  sert  pour  immoler  sa  propre  fille.  Orsina, 
sans  le  savoir,  est  Fauteur  de  cette  action 
terrible,  elle  a  gravé  ses  passagères  fureurs 
dans  une  aine  profonde,  et  les  plaintes  insen- 
sées de  son  amour  coupable  ont  fait  verser  le 
sang  innocent. 

On  remarque  dans  les  rôles  principaux  des 
pièces  de  Lessing  un  certain  air  de  famille, 
qui  feroit  croire  que  c'est  lui-même  qu'il  a 
peint  dans  ses  personnages;  le  major  Tellheim 
dans  Minna,  Odoard  le  père  d'Emilie,  et 
le  Templier  dans  Nathan,  ont  tous  les  trois 
une  sensibilité  fière,  dont  la  teinte  estrmisan- 
tropique. 

Le  plus  beau  des  ouvrages  de  Lessing  c'est 
Nathan  le  Sage;  on  ne  peut  voir  dans  aucune 
pièce  la  tolérance  religieuse  mise  en  action 
avec  plus  de  naturel  et  de  dignité.  Un  Turc, 
un  Templier  et  un  Juif  sont  les  principaux 
personnages  de  ce  drame,  la  première  idée 
en  est  puisée  dans  le  conte  des  trois  anneaux 
de  Bocace  ;  mais  l'ordonnance  de  l'Ouvrage 
appartient  en  entier  à  Lessing.  Le  Turc,  c'est 
le  sultan  Saladin,  que  l'histoire  représente 
comme  un  homme  plein  de  grandeur  ;  le 


26  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

jeune  Templier  a  dans  le  caractère  toute  la 
sévérité  de  l'état  religieux  qu'il  professe,  et  le 
Juif  est  un  vieillard  qui  a  acquis  une  grande 
fortune  dans  le  commerce,  mais  dont  les  lu- 
mières et  la  bienfaisance  rendent  les  habitudes 
généreuses.  Il  comprend  toutes  les  croyances 
sincères,  et  voit  la  Divinité  dans  le  cœur  de 
tout  homme  vertueux.  Ce  caractère  est  d'une 
admirable  simplicité.  L'on  s'étonne  de  l'at- 
tendrissement qu'il  cause,  quoiqu'il  ne  soit 
agité  ni  par  des  passions  vives  ni  par  des  cir- 
constances fortes.  Une  fois  cependant  on  veut 
enlever  à  Nathan  une  jeune  fille  à  laquelle  il 
a  servi  de  père,  et  qu'il  a  comblée  de  soins 
depuis  sa  naissance  :  la  douleur  de  s'en  sépa- 
rer lui  seroit  amère  ;  et  pour  se  défendre  do 
l'injustice  qui  veut  la  lui  ravir, il  raconte  com- 
ment elle  est  tombée  entre  ses  mains. 

Les  chrétiens  immolèrent  tous  les  juifs  à 
Gaza,  et  dans  la  même  nuit  Nathan  vit  périr 
sa  femme  et  ses  sept  enfants  ;  il  passa  trois 
jours  prosterné  dans  la  poussière,  jurant  une 
haine  implacable  aux  chrétiens;  peu  à  peu 
Ja  raison  lui  revint,  et  il  s'écria:  "  Il  a  y  pour- 
"  tant  un  Dieu,  que  sa  volonté  soit  faite  !" 
Dans  ce  moment  un  prêtre  vint  le  prier  de 
pe  charger  d'un  enfant  chrétien,  orphelin  dès 


DES  DRAMES  DE  LESSING.  2? 

le  berceau,  et  le  vieillard  hébreux  l'adopta, 
L'  ttendrissement  de  Nathan  en  faisant  ce 
récit  émeut  d'autant  plus,  qu'il  cherche  à  se 
contenir,  et  que  la  pudeur  de  la  vieillesse  lui 
fait  désirer  de  cacher  ce  qu'il  éprouve.  Sa 
sublime  patience  ne  se  dément  point,  quoi- 
qu'on le  blesse  dans  sa  croyance  et  dans  sa 
fierté,  en  l'accusant  comme  d'un  crime  d'a- 
voir élevé  Reca  dans  la  religion  juive  ;  et  sa 
justification  n'a  pour  but  que  d'obtenir  le 
droit  de  faire  encore  du  bien  à  l'enfant  qu'il 
a  recueilli. 

La  pièce  de  Nathan  est  plus  attachante  en- 
core par  la  peinture  des  caractères  que  par 
les  situations.  Le  Templier  a  dans  lame 
quelque  chose  de  farouche  qui  vient  de  la 
crainte  d'être  sensible.  La  prodigalité  orien- 
tale de  Saladin  fait  contraste  avec  l'économie 
généreuse  de  Nathan.  Le  trésorier  du  sultan, 
un  derviche  vieux  et  sévère,  l'avertit  que  ses 
revenus  sont  épuisés  par  ses  largesses. — "Je 
"  m'en  afflige,"  dit  Saladin,  "  parceque  je 
"  serai  forcé  de  retrancher  de  mes  dons  ; 
V  quant  à  moi,  j'aurai  toujours  ce  qui  fait 
"  toute  ma  fortune,  un  cheval,  une  épée  et. 
"  un  seul  Dieu." — Nathan  est  un  ami  des 
hommes  ;  mais  la  défaveur  dans  laquelle  le 


LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

nom  de  juif  Ta  fait  vivre  au  milieu  de  la  so- 
ciété, mêle  une  sorte  de  dédain  pour  la  nature 
humaine  à  l'expression  de  sa  bonté.  Chaque 
scène  ajoute  quelques  traits  piquants  et  spiri- 
tuels au  développement  de  ces  divers  per- 
sonnages ;  mais  leurs  relations  ensemble  ne 
sont  pas  assez  vives  pour  exciter  une  forte 
émotion. 

A  la  fin  de  la  pièce  on  découvre  que  le 
Templier  et  la  fille  adoptée  par  le  juif  sont 
frère  et  sœur,  et  que  le  sultan  est  leur  oncle. 
L'intention  de  Fauteur  a  visiblement  été  de 
donner  dans  sa  famille  dramatique  l'exemple 
d'une  fraternité  religieuse  plus  étendue.  Le 
but  philosophique  vers  lequel  tend  toute  la 
pièce  en  diminue  l'intérêt  au  théâtre  ;  il  est 
presqu' impossible  qu'il  n'y  ait  pas  une  cer- 
taine froideur  dans  un  drame  qui  a  pour  ob- 
jet de  développer  une  idée  générale  quelque 
belle  qu'elle  soit  :  cela  tient  de  l'apologue, 
et  l'on  diroit  que  les  personnages  ne  sont  pas 
là  pour  leur  compte,  mais  pour  servir  à 
l'avancement  des  lumières.  Sans  doute  il 
n'y  a  pas  de  fiction,  il  n'y  a  pas  même  d'évé- 
nement réel  dont  on  ne  puisse  tirer  une 
pensée;  mais  il  faut  que  ce  soit  l'événement 
qui  amène  la  réflexion,  et  non  pas  la  ré* 


DES  DRAMES  DE  LESSING.  29 

flexion  qui  fasse  inventer  l'événement:  l'ima- 
gination dans  les  beaux-arts  doit  toujours 
agir  la  première. 

Il  a  paru  depuis  Lessing  un  nombre  infini 
de  drames  en  Allemagne  ;  maintenant  on 
commence  à  s'en  lasser.  Le  genre  mixte  du 
drame  ne  s'introduit  guère  qu'à  cause  de  la 
contrainte  qui  existe  dans  les  tragédies  :  c'est 
une  espèce  de  contrebande  de  l'art;  mais 
lorsque  l'entière  liberté  est  admise,  on  ne 
sent  plus  la  nécessité  d'avoir  recours  aux 
drames  pour  faire  usage  des  circonstances 
simples  et  naturelles.  Le  drame  ne  conser- 
verait donc  qu'un  avantage,  celui  de  peindre, 
commes  les  romans,  les  situations  de  notre 
propre  vie,  les  mœurs  du  temps  où  nous 
vivons;  néanmoins,  quand  on  n'entend  pro- 
noncer au  théâtre  que  des  noms  inconnus, 
on  perd  l'un  des  plus  grands  plaisirs  que  la 
tragédie  puisse  donner,  les  souvenirs  histo- 
riques qu'elle  retrace.  On  croit  trouver  plus 
d'intérêt  dans  le  drçme,  parcequ'il  nous 
représente  ce  que  nous  voyons  tous  les 
jours:  mais  une  imitation  trop  rapprochée 
du  vrai  n'est  pas  ce  que  l'on  recherche  dans 
les  arts.  Le  drame  est  à  la  tragédie  ce  que 
les  figures  de  cire  sont  aux  statues;  il  y  a 


30  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

trop  de  vérité  et  pas  assez  d'idéal;  c'est  trop 
si  c'est  de  l'art,  et  jamais  assez  pour  que  ce 
soit  de  la  nature. 

Lessing  ne  peut  être  considéré  comme  un 
auteur  dramatique  du  premier  rang;  ils'étoit 
occupé  de  trop  d'objets  divers  pour  avoir  un 
grand  talent  en  quelque  genre  que  ce  fût. 
L'esprit  est  universel;  mais  l'aptitude  natu- 
relie  à  l'un  des  beaux-arts  est  nécessairement 
exclusive.  Lessing  étoit,  avant  tout,  un  dia- 
lecticien de  la  plus  grande  force,  et  c'est  un 
obstacle  à  l'éloquence  dramatique  :  car  le 
sentiment  dédaigne  les  transitions,  les  gra- 
dations et  les  motifs;  c'est  une  inspiration 
continuelle  et  spontanée  qui  ne  peut  se 
rendre  compte  d'elle-même.  Lessing  étoit 
bien  loin  sans,  doute  de  la  sécheresse  philo- 
sophique; mais  il  avoit  dans  le  caractère 
plus  de  vivacité  que  de  sensibilité;  le  génie 
dramatique  est  plus  bizarre,  plus  sombre, 
plus  inattendu  que  ne  pou  voit  l'être  un 
homme  qui  avoit  consacré  la  plus  grande 
partie  de  sa  vie  au  raisonnement. 


LES  BRIGANDS  ET  DON  CARLOS  DE  SCHILLER.      31 


CHAPITRE   XVII, 


Les  Brigands  et  Don  Carlos  de  Schiller. 


Schiller,  dans  sa  première  jeunesse,  avoit 
une  verve  de  talent,  une  sorte  d'ivresse  de 
pensée  qui  le  dirigeoit  mal.  La  Conjuration 
de  Fiesque,  L'Intrigue  et  FAmour,  enfin  Les 
Brigands,  qu'on  a  joues  sur  le  théâtre  fran- 
çais, sont  des  ouvrages  que  les  principes  de 
l'art,  comme  ceux  de  la  morale,  peuvent  ré- 
prouver ;  mais  depuis  1  âge  de  vingt-cinq 
ans  les  écrits  de  Schiller  furent  tous  purs  et 
sévères.  L'éducation  de  la  vie  déprave  les 
hommes  légers  et  perfectionne  ceux  qui  ré- 
fléchissent. 

Les  Brigands  ont  été  traduits  en  français, 
mais  singulièrement  altérés;  d'abord  on  n'a 
pas  tiré  parti  de  l'époque  qui  donne  un  in- 


32  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

térét  historique  à  cette  pièce.  La  scène  se 
passe  dans  le  quinzième  siècle,  au  moment 
où  Ton  publia  dans  l'Empire  l'édit  de  paix 
perpétuelle  qui  défendoit  tous  les  défis  par- 
ticuliers. Cet  édit  fut  très  avantageux,  sans 
doute,  au  repos  de  l'Allemagne  ;  mais  les 
jeunes  gentilshommes,  accoutumés  à  vivre  au 
milieu  des  périls  et  à  s  appuyer  sur  leur  force 
individuelle,  crurent  tomber  dans  une  sorte 
d'inertie  honteuse  quand  il  fallut  se  sou- 
mettre à  l'empire  des  lois.  Rien  n'étoit  plus 
absurde  que  cette  manière  de  voir;  toutefois, 
comme  les  hommes  ne  sont  d'ordinaire  gou- 
vernés que  par  l'habitude,  il  est  naturel  que 
le  mieux  même  puisse  les  révolter,  par  cela 
seul  que  c'est  un  changement.  Le  chef  des 
brigands  de  Schiller  est  moins  odieux  qu'il 
ne  le  seroit  dans  le  temps  actuel,  car  il  n'y 
avoit  pas  une  bien  grande  différence  entre 
l'anarchie  féodale  sous  laquelle  il  vivoit  et 
l'existence  de  bandit  qu'il  adopte;  mais 
c'est  précisément  le  genre  d'excuse  que  l'au- 
teur lui  donne  qui  rend  sa  pièce  plus  dange- 
reuse. Elle  a  produit,  il  faut  en  convenir, 
un  mauvais  effet  en  Allemagne.  Des  jeunes 
gens,  enthousiastes  du  caractère  et  de  la  vie 
du  chef  des  brigands,  ont  essayé  de  l'imiter. 


LES  BRIGANDS  ET  DON  CARLOS  DE  SCHILLER.      33 

Ils  honoroient  leur  goût  pour  une  vie  licen- 
cieuse du  nom  d'amour  de  la  liberté,  et  se 
croyoient  indignes  contre  les  abus  de  Tordre 
social  quand  ils  n'étoient  que  fatigués  de 
leur  situation  particulière.  Leurs  essais  de 
révolte  ne  furent  que  ridicules,  néanmoins 
les  tragédies  et  les  romans  ont  beaucoup 
plus  d'importance  en  Allemagne  que  dans 
aucun  autre  pays.  On  y  fait  tout  sérieuse- 
ment, et  lire  tel  ouvrage,  ou  voir  telle  pièce, 
influe  sur  le  sort  de  la  vie.  Ce  qu'on  ad- 
mire comme  art,  on  veut  l'introduire  dans 
l'existence  réelle.  Werther  a  causé  plus  de 
suicides  que  la  plus  belle  femme  du  monde  ; 
et  la  poésie,  la  philosophie,  l'idéal  enfin,  ont 
souvent  plus  d'empire  sur  les  Allemands  que 
la  nature  et  les  passions  môme. 

Le  sujet  des  Brigands  est  comme  celui 
d'un  grand  nombre  de  fictions,  qui  toutes 
ont  pour  origine  la  parabole  de  l'Enfant  pro- 
digue. Un  fils  hypocrite  se  conduit  bien  en 
apparence.  Un  fils  coupable  a  de  bons  sen- 
timents malgré  ses  fautes.  Cette  opposition 
est  très  belle  sous  le  point  de  vue  religieux, 
parcequ'elle  nous  atteste  que  Dieu  lit  dans 
les  cœurs  ;  mais  elle  a  de  grands  inconvé- 

TOME   II.  D 


34  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

nients  lorsqu'on  veut  inspirer  trop  d'intérêt 
pour  le  fils  qui  a  quitté  la  maison  paternelle. 
Tous  les  jeunes  gens  dont  la  tête  est  mau- 
vaise s'attribuent  en  conséquence  un  bon 
cœur,  et  rien  n'est  plus  absurde  cependant 
que  de  se  supposer  des  qualités,  parce-qu'on 
se  sent  des  défauts  ;  cette  garantie  négative 
est  très  peu  certaine,  car  de  ce  que  l'on 
manque  de  raison,  il  ne  s'ensuit  pas  du  tout 
qu'on  ait  de  la  sensibilité  :  la  folie  n'est  sou- 
vent qu'un  égoïsmc  impétueux. 

Le  rôle  du  fils  hypocrite,  tel  que  Schiller 
Ta  représenté,  est  beaucoup  trop  haïssable. 
C'est  un  des  défauts  des  écrivains  très  jeunes, 
de  dessiner  avec  des  traits  trop  brusques;  on 
prend  les  nuances  dans  les  tableaux  pour  de 
la  timidité  de  caractère,  tandis  qu'elles  sont 
la  preuve  de  la  maturité  du  talent.  Si  les 
personnages  en  seconde  ligne  ne  sont  pas 
peints  avec  assez  de  vérité  dans  la  pièce  de 
Schiller,  les  passions  du  chef  des  brigands  y 
sont  exprimées  d'une  manière  admirable. 
L'énergie  de  ce  caractère  se  manifeste  tour 
à  tour  par  l'incrédulité,  la  religion,  l'amour 
et  la  barbarie  ;  ne  trouvant  point  à  se  placer 
dans  l'ordre,  il  se  fait  jour  à  travers  le  crime; 


LES  BRIGANDS  ET  DON  CARLOS  DE  SCHILLER.    35 

l'existence  est  pour  lui  comme  une  sorte  de 
délire  qui  s'exalte  tantôt  par  la  fureur  et 
tantôt  par  le  remords. 

Les  scènes  d'amour  entre  la  jeune  fille  et 
le  chef  des  brigands  qui  devoit  être  son 
époux  sont  admirables  d'enthousiasme  et  de 
sensibilité;  il  est  peu  de  situations  plus  tou- 
chantes que  celle  de  cette  femme  parfaite- 
ment vertueuse,  s'intéressant  toujours  au 
fond  du  cœur  à  celui  qu'elle  aimoit  avant 
qu'il  se  fût  rendu  criminel.  Le  respect 
qu'une  femme  est  accoutumée  de  ressentir 
pour  l'homme  qu'elle  aime  se  change  en  une 
sorte  de  terreur  et  de  pitié,  et  Ton  diroit  que 
l'infortunée  se  flatte  encore  d'être,  dans  le 
ciel,  l'ange  protecteur  de  son  coupable  ami, 
alors  qu'elle  ne  peut  plus  devenir  son  heu- 
reuse compagne  sur  la  terre. 

On  ne  peut  juger  de  la  pièce  de  Schiller 
dans  la  traduction  française.  On  n'y  a  con* 
serve,  pour  ainsi  dire,  que  la  pantomime  de 
l'action  ;  l'originalité  des  caractères  a  dis- 
paru, et  c'est  elle  qui  seule  peut  rendre  uae 
fiction  vivante  ;  les  plus  belles  tragédies  de- 
viendroient  des  mélodrames  si  l'on  en  ôtoit 
3a  peinture  animée  des  sentiments  et  des 
passions.    La  force  des  événements  ne  suffit 

d  2 


36  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

pas  pour  lier  le  spectateur  avec  les  person- 
nages ;  qu'ils  s'aiment  ou  qu'ils  se  tuent, 
peu  nous  importe,  si  l'auteur  n'a  pas  excité 
notre  sympathie  pour  eux. 

Don  Carlos  est  aussi  un  ouvrage  de  la 
jeunesse  de  Schiller,  et  cependant  on  le  con- 
sidère comme  une  composition  du  premier 
rang.  Ce  sujet  de  don  Carlos  est  un  des 
plus  dramatiques  que  l'histoire  puisse  offrir. 
Une  jeune  princesse,  fille  de  Henri  II,  quitte 
la  France  et  la  cour  brillante  et  chevale- 
resque du  roi  son  père  pour  s'unir  à  un 
vieux  tyran  tellement  sombre  et  sévère,  que 
le  caractère  même  des  Espagnols  fut  altéré 
par  son  règne,  et  que  pendant  long-temps 
la  nation  porta  l'empreinte  de  son  maître. 
Don  Carlos,  fiancé  d'abord  à  Elizabeth, 
l'aime  encore  quoiqu'elle  soit  devenue  sa 
belle-mère.  La  réformation  et  la  révolte 
des  Pays-Bas,  ces  grands  événements  poli- 
tiques, se  mêlent  à  la  catastrophe  tragique 
de  la  condamnation  du  fils  par  le  père:  l'in- 
térêt individuel  et  l'intérêt  public  se  trou- 
vent réunis  au  plus  haut  degré  dans  cette 
tragédie. 

Plusieurs  écrivains  ont  traité  ce  sujet  en 
France;  mais  on  n'a  pu  dans  l'ancien  régime 


LES  BRIGANDS  ET  DON  CARLOS  DE  SCHILLER.    3; 

le  mettre  sur  le  théâtre,  on  croyoit  que 
c'étoit  manquer  d'égards  à  l'Espagne  que 
de  représenter  ce  fait  de  son  histoire.  On 
demandoit  à  M.  d'Aranda,  cet  ambassadeur 
d'Espagne  connu  par  tant  de  traits  qui 
prouvent  la  force  de  son  caractère  et  les 
bornes  de  son  esprit,  la  permission  de  faire 
jouer  une  tragédie  de  don  Carlos,  que  l'au- 
teur venoit  d'achever,  et  dont  il  espéroit  une 
grande  gloire  :  Que  ne  prend-il  un  autre  sujet? 
répondit  M.  d'Aranda. — M.  l'ambassadeur, 
lui  disoit-on,  faites  attention  que  la  pièce  est 
terminée,  que  l'auteur  y  a  consacré  trois  ans 
de  sa  vie. — Mais,  Mon  Dieu,  reprenoit  l'am- 
bassadeur, n'y  a-t-il  donc  que  cet  événement 
dans  l'histoire?  Qu'il  en  choisisse  un  autre. — - 
Jamais  on  ne  put  le  faire  sortir  de  cet  ingé- 
nieux raisonnement  qu'appuyoit  une  volonté 
forte. 

Les  sujets  historiques  exercent,  le  talent 
d'une  toute  autre  manière  que  les  sujets  d'in- 
vention ;  néanmoins  il  faut  peut-être  encore 
plus  d'imagination  pour  représenter  l'histoire 
dans  une  tragédie  que  pour  créer  à  volonté 
les  situations  et  les  personnages.  Altérer  es- 
sentiellement les  faits  en  les  transportant  sur 
la  scène,  c'est  toujours  produire  une  impres- 


38  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

sion  désagréable;  on  s'attend  à  la  vérité,  et 
Ton  est  péniblement  surpris  quand  Fauteur 
y  substitue  la  fiction  quelconque  qu'il  lui  a 
plu  de  choisir:  cependant  l'histoire  a  besoin 
d'être  artistement  combinée  pour  faire  effet 
au  théâtre,  et  il  faut  réunir  tout  à  la  fois,  dans 
la  tragédie,  le  talent  de  peindre  le  vrai  et 
celui  de  le  rendre  poétique.  Tes  difficultés 
d'un  autre  genre  se  présentent  quand  l'art 
dramatique  parcourt  le  vaste  champ  de  l'in- 
vention; on  diroit  qu'il  est  plus  libre,  cepen- 
dant rien  n'est  plus  rare  que  de  caractériser 
assez  des  personnages  inconnus,  pour  qu'ils 
aient  autant  de  consistance  que  des  noms 
déjà  célèbres.  Lear,  Othello,  Orosmane,  !  an- 
crède  ont  reçu  de  Shakespear  et  de  Voltaire 
rimu\ortalité,  sans  avoir  joui  de  la  vie  ;  toute- 
fois les  sujets  d'invention  sont  d'ordinaire 
l'écueil  du  poète,  par  l'indépendance  même 
qu'ils  lui  laissent.  Les  sujets  historiques  sem- 
blent imposer  de  la  gêne;  mais  quand  on 
saisit  bien  le  point  d'appui  qu'offrent  de  cer- 
taines bornes,  la  carrière  qu'elles  tracent  et 
l'élan  qu'elles  permettent,  ces  bornes  mêmes 
sont  favorables  au  talent.  La  poésie  fidèle 
fait  ressortir  la  vérité  comme  le  rayon  du 
soleil  les  couleurs,  et  donne  aux  événements, 


LES  BRIGANDS  ET  DON  CARLOS  DE  SCHILLER.   39 

qu'elle  retrace  l'éclat  que  les  ténèbres  du 
temps  leuravoient  ravi. 

L'on  préfère  en  Allemagne  les  tragédies 
historiques,  lorsque  l'art  s'y  manifeste,  comme 
le  Prophète  du  passé*.  L'auteur  qui  veut 
composer  un  tel  ouvrage  doit  se  transporter 
en  entier  dans  le  siècle  et  dans  Lçs  mœurs 
des  personnages  qu'il  représente,  et  Ton  au- 
roit  raison  de  critiquer  plus  sévèrement  un 
anachronisme  dans  les  sentiments  et  dans  les 
pensées  que  dans  les  dates. 

C'est  d'après  ces  principes  que  quelques 
personnes  ont  blâmé  Schiller  d'avoir  inventé 
le  caractère  du  marquis  de  Posa,  noble  Espa- 
gnol, partisan  de  la  liberté,  de  la  tolérance, 
passionné  pour  toutes  les  idées  nouvelles  qui 
commençaient  alors  à  fermenter  en  Europe. 
Je.  crois  qu'on  peut  reprocher  à  Schiller 
d'avoir  fait  énoncer  ses  propres  opinions  par 
le  marquis  de  Posa;  mais  ce  n'est  pas,  comme 
on  l'a  prétendu, l'espritphilosophiquedu dix- 
huitième  siècle  qu'il  lui  adonné.  Le  marquis 
de  Posa,  tel  que  l'a  peint  Schiller,  est  un  en- 
thousiaste allemand  ;  et  ce  caractère  est  si 
étranger  à  notre  temps,  qu'on  peut  aussi-bien 

*  Expression  de  Frédéric  ScKlegel,  sur  la  pénétration  d'ui\ 
grand  historien. 


40  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

le  croire  du  seizième  siècle  que  du  nôtre.  Une 
plus  grande  erreur,  peut-être,  c'est  de  sup- 
poser que  Philippe  II  pût  écouter  long-temps 
avec  plaisir  un  tel  homme,  et  qu'il  lui  ait 
donné  même  pour  un  instant  sa  confiance. 
Posa  dit,  avec  raison,  en  parlant  de  Philippe 
II: — "  Je  faisois  d'inutiles  efforts  pour  ex- 
"  alter  son  ame,  et  dans  cette  terre  refroidie 
"  les  fleurs  de  ma  pensée  ne  pouvoient  pro- 
11  spëtér."  Mais  Philippe  II  ne  se  fût  jamais 
entretenu  avec  un  jeune  homme  tel  que  le 
marquis  de  Posa.  Le  vieux  fils  de  Charles- 
Quint  ne  devoit  voir,  dans  la  jeunesse  et  l'en- 
thousiasme, que  le  tort  de  la  nature  et  le 
crime  de  la  réformation  ;  s'il  avoit  pu  se  con- 
fier un  jour  à  un  être  généreux,  il  eût  dé- 
menti son  caractère  et  mérité  le  pardon  rfes 
siècles. 

Il  y  a  des  inconséquences  dans  le  carac- 
tère de  tous  les  hommes,  même  dans  celui 
des  tyrans;  mais  elles  tiennent  par  des  liens 
invisibles  à  leur  nature.  Dans  la  pièce  de 
Schiller,  une  de  ces  inconséquences  est  sin- 
gulièrement bien  saisie.  Le  duc  de  Médina- 
Sidonia,  général  avancé  en  âge,  qui  a  com- 
mandé l'invincible  armada  dissipée  par  la 
flotte  anglaise  et  les  orages,  revient,  et  tout  le 


LES  BRIGANDS  ET  DON  CARLOS  DE  SCHILLER.    41 

inonde  croit  que  le  courroux  de  Philippe  II 
va  l'anéantir.     Les  courtisans  s'écartent  de 
lui,  nul  n'ose  rapprocher;  il  se  jette  aux  ge- 
noux de  Philippe,  et  lui  dit:  "  Sire,  vous 
"  voyez  en  moi  tout  ce  qui  reste  de  la  flotte 
"  et  de    l'intrépide  armée  que  vous  m'aviez 
"  confiées/' — "  Dieu  est  au-dessus  de  .moi/' 
repond  Philippe;  "je  vous  ai  envoyé  contre 
"  des  hommes,  mais  non  pas  contre  des  tem- 
"  pêtes;  soyez  considéré  comme  mon  digne 
"  serviteur."     Voilà  delà  magnanimité:  et 
cependant  à  quoi  tient-elle?     A  un  certain 
respect  pour  la  vieillesse,  dans  un  monarque 
étonné  que  la  nature  se  soit  permis  de  le  faire 
vieux;  à  l'orgueil  qui  ne   permet  pas  à  Phi- 
lippe de  s'attribuer  à  lui-même  ses  revers,  en 
s'accusantd'un  mauvais  choix;  à  l'indulgence 
qu'il  se  sent  pour  un  homme  abaissé  par  le 
sort,  lui  qui  voudroit  qu'un  joug  quelconque 
courbât  tous  les  genres  de  fierté,  excepté  la 
sienne;  enfin,  au  caractère  même  d'un  de- 
spote, que  les   obstacles   naturels  révoltent 
moins  que  la  plus  foible  résistance  Volontaire. 
Cette  scène  jette  une  lueur   profonde  sur  le 
caractère  de  Philippe  II. 

Sans  doute  le  personnage  du  marquis  de 
Posa  peut  être  considéré  comme  Fœuvre  d'un 


42  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

jeune  poëte  qui  a  besoin  de  donner  son  ame 
à  son  personnage  favori;  mais  c'est  une  belle 
chose  en  soi-même  que  ce  caractère  pur  et 
exalté  au  milieu  d'une  cour  où  le  silence  et  la 
terreur  de  sont  troublés  que  par  le  bruit  sou- 
terrain de  l'intrigue.  Don  Carlos  ne  peut  être 
un  grand  homme:  son  pèredoit  l'avoir  opprimé 
dès  l'enfance;  le  marquis  de  Posa  est  un  in- 
termédiaire qui  semble  indispensable  entre 
Philippe  et  son  fils.  Don  Carlos  a  tout  l'en- 
thousiasme des  affections  du  cœur,  Posa  celui 
des  vertus  publiques;  l'un  devroit  être  le  roi, 
l'autre  l'ami;  et  ce  déplacement  même  dans 
les  caractères  est  une  idée  ingénieuse:  car 
seroit-il  possible  que  le  fils  d'un  despote  som- 
bre et  cruel  fût  un  héros  citoyen?  où  auroit-il 
appris  à  estimer  les  hommes  ?  Est-ce  par  son 
père,  qui  les  méprise,  ou  par  les  courtisans 
de  son  père,  qui  méritent  ce  mépris?  Don 
Carlos  doit  être  faible  pour  être  bon,  et  la 
place  même  que  son  amour  tient  dans  sa  vie 
exclut  de  son  ame  toutes  les  pensées  politi- 
ques. Je  le  répète  donc,  l'invention  du  per- 
sonnage du  marquis  de  Posa  me  paroît  néces- 
saire pour  représenter  dans  la  pièce  les  grands 
intérêts  des  nations,  et  cette  force  chevale- 
resque qui  se  transformoit   tout  à  coup  par 


LES  BRIGANDS  ET  DON  CARLOS  DE  SCHILLER.    43 

les  lumières  du  temps  en  amour  de  la  liberté. 
De  quelque  manière  qu'on  eût  pu  modifier 
ces  sentiments,  ils  ne  convenoient  pas  au 
prince  royal,  ils  auraient  pris  en  lui  le  carac- 
tère de  la  générosité;  et  il  ne  faut  pas  que  la 
liberté  soit  jamais  représentée  comme  un 
don  du  pouvoir. 

La  gravité  cérémonieuse  de  la  cour  de  Phi- 
lippe II  est  caractérisée  d'une  manière  bien 
frappante  dans  la  scène  d'Elizabeth  avec  ses 
dames  d'honneur.  Elle  demande  àl'une  d'elles 
ce  qu'elle  aime  le  mieux,  du  séjour  d'Aran- 
juez  ou  de  Madrid  :  la  dame  d'honneur  re- 
pond que  les  reines  d'Espagne  ont  coutume, 
depuis  des  temps  immémoriaux,  de"  rester 
trois  mois  à  Madrid,  et  trois  mois  à  Aranjuez. 
Elle  ne  se  permet  pas  le  moindre  signe  de 
préférence  pour  un  séjour  ou  pour  un  autre; 
elle  se  croit  faite  pour  ne  rien  éprouver,  en 
aucun  genre,  qui  ne  lui  soit  commandé. 
Elizabeth  demande  sa  fille;  on  lui  répond 
que  l'heure  fixée  pour  qu'elle  la  voie  n'est 
pas  encore  arrivée.  Enfin  le  roi  paroît,  et  il 
exile  pour  dix  ans  cette  même  dame  d'hon- 
neur si  résignée,  parcequ'elle  a  laissé  la  reine 
une  demi-heure  seule. 

Philippe  II  se  réconcilie  un  moment  avec 


44  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

don  Carlos,  et  reprend  sur  lui,  par  une  pa- 
role de  bonté,  tout  l'ascendant  paternel. — 
"  Voyez,"  lui  dit  Carlos,  "  les  cieux  s'abais- 
"  sent  pour  assister  à  la  réconciliation  d'un 
"  père  avec  son  fils." — 

C'est  un  beau  moment  que  celui  où  le  mar- 
quis de  Posa,  n'espérant  plus  échapper  à  la 
vengeance  de  Philippe  II,  prie  Elizabeth  de 
recommandera  don  Carlos  l'accomplissement 
des  projets  qu'ils  ont  formés  ensemble  pour 
la  gloire  et  le  bonheur  de  la  nation  espagnole. 
"  Rappelez-lui,"  dit-il,  "  quand  il  sera  dans 
"  l'âge  mûr,  rappelez-lui  qu'il  doit  porter  re- 
"  spect  aux  rêves  de  sa  jeunesse."  En  effet, 
quand  on  avance  dans  la  vie,  la  prudence 
prend  à  tort  le  pas  sur  toutes  les  autres  vertus; 
on  diroit  que  tout  est  folie  dans  la  chaleur  de 
j'ame,  et  cependant,  si  l'homme  pouvoit  la 
conserver  encore  quand  l'expérience  l'éclairé, 
s'il  hèritoit  du  temps  sans  se  courber  sous  son 
poids,  il  n'insulleroit  jamais  aux  vertus  exal- 
tées, dont  le  premier  conseil  est  toujours  le 
sacrifice  de  soi-même. 

Le  marquis  de  Posa,  par  une  suite  de  cir- 
constances trop  embrouillées,  a  cru  servir  don 
Carlos  auprès  de  Philippe,  en  paroissant  le 
sacrifier  à  la  fureur  de  son  père.     11  n'a  pu 


LES  BRIGANDS  ET  DON  CARLOS  DE  SCHILLER.    45 

réussir  dans  ses  projets;  le  prince  est  con- 
•  duit  en  prison,  le  marquis  de  Posa  va  l'y 
trouver,lui  explique  les  motifs  de  sa  conduite, 
et,pendantqu'il  sejustifie,un  assassin  envoyé 
par  Philippe  II  le  fait  tomber  atteint  d'une 
balle  meurtrière  aux  pieds  de  son  ami.  La 
douleur  de  don  Carlos  est  admirable;  il  re- 
demande le  compagnon  de  sa  jeunesse  à  son 
père  qui  Fa  tué,  comme  si  Fassassin  conser- 
voit  encore  le  pouvoir  de  rendre  la  vie  à  sa 
victime.  Les  regards  fixés  sur  ce  corps  im- 
mobile qu'animoient  naguère  tant  de  pen- 
sées, don  Carlos,  condamné  lui-même  à  périr, 
apprend  tout  ce  qu'est  la  mort  dans  les  traits 
placés  de  son  ami. 

Il  y  a  dans  cette  tragédie  deux  moines  dont 
les  caractères  et  le  genre  de  vie  sont  en  con- 
traste: Fun,  c'est  Domingo,  le  confesseur  du 
roi;  et  l'autre,  un  prêtre  retiré  dans  un  cou- 
vent solitaire,  à  la  porte  de  Madrid.  Domingo 
n'est  qu'un  moine  intrigant,  perfide  et  cour- 
tisan, confident  du  duc  d'Albe,  dont  le  carac- 
tère disparoît  nécessairement  à  côté  de  celui 
de  Philippe  ;  car  Philippe  prend  à  lui  seul 
tout  ce  qu'il  y  a  de  beau  dans  le  terrible.  Le 
moine  solitaire  reçoit,  sans  les  connoître,  don 
Carlos  et  Posa,  qui  se  sont  donné  rendez-vous 


4<5  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

dans  son  couvent  au  milieu  de  leurs  plus 
grandes  agitations.  Le  calme,  la  résignation 
du  prieur  qui  les  accueille  produisent  un  effet 
touchant.  "  A  ces  murs,"  dit  le  pieux  soli- 
taire, "  finit  le  monde." 

Mais  rien  dans  toute  la  pièce  n'égale  l'ori- 
ginalité de  l'avant-dernière  scène  du  cin- 
quième acte,  entre  le  roi  et  le  grand-inqui- 
siteur. Philippe,  poursuivi  par  sa  jalouse 
haine  contre  son  propre  fils,  et  par  la  terreur 
du  crime  qu'il  va  commettre;  Philippe  envie 
ses  pages  qui  dormentpaisiblement  aux  pieds 
de  son  lit,  tandis  que  l'enfer  de  son  propre 
cœur  le  prive  de  tout  repos.  Il  envoie  cher- 
cher le  grand-inquisiteur  pour  le  consulter 
sur  la  condamnation  de  don  Carlos.  Ce  moine 
cardinal  a  quatre-vingt-dix  ans,  il  est  plus 
âgé  que  ne  le  seroit  Charles-Quint,  dont  il  a 
été  le  précepteur;  il  est  aveugle,  et  vit  dans 
une  solitude  absolue;  les  seuls  espions  de  l'in- 
quisition viennent  lui  apporter  des  nouvelles 
de  ce  qui  se  passe  dans  le  monde:  il  s'in- 
forme seulement  s'il  y  a  des  crimes,  des  fautes 
ou  des  pensées  à  punir.  A  ses  jeux,  Philippe 
II,  âgé  de  soixante  ans,  est  encore  jeune. 
Le  plus  sombre,  le  plus  prudent  des  despotes 
lui  paroît  un  souverain  inconsidéré,  dont  la 


LES  BRIGANDS  ET  DON  CARLOS  DE  SCHILLER.   47 

tolérance  introduira  la  réformation  en  Eu- 
rope; c'est  un  homme  de  bonne  foi,  mais 
tellement  desséché  par  le  temps,  qu'il  appa- 
roît  comme  un  spectre  vivant  que  la  mort 
a  oublié  de  frapper,  parcequ'elle  le  croyoit 
depuis  long-temps  dans  le  tombeau. 

Il  demande  compte  à  Philippe  II  de  la 
mort  du  marquis  de  Posa  :  il  la  lui  reproche, 
parceque  c'étoit  à  l'inquisition  à  le  faire 
périr,  et  s'il  regrette  la  victime,  c'est  parce- 
qu'on  l'a  privé  du  droit  de  l'immoler.  Phi- 
lippe II  l'interroge  sur  la  condamnation  de 
son  fils  : — "  Ferez-vous  passer  en  moi,"  lui 
dit-il,  "  une  croyance  qui  dépouille  de  son 
"  horreur  le  meurtre  d'un  fils  ?" — Le  grand- 
inquisiteur  lui  répond  : — "  Pour  apaiser 
"  l'éternelle  justice,  le  fils  de  Dieu  mourut 
4t  sur  la  croix." — Quel  mot  !  quelle  applica- 
tion sanguinaire  du  dogme  le  |         touchant  ! 

Ce  vieillard  aveugle  fait  apparoître  avec 
lui  tout  un  siècle.  La  terreur  profonde  que 
j'inquisition  et  le  fanatisme  même  de  ce 
temps  dévoient  faire  peser  sur  l'Espagne, 
tout  est  peint  par  cette  scène  laconique  et 
rapide;  nulle  éloquence  ne  pourroit  ex- 
primer ainsi  une  telle  foule  de  pensées  mises 
habilement  en  action. 


48  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Je  sais  que  Ton  pourroit  relever  beaucoup 
d'inconvenances  dans  la  pièce  de  don  Car- 
los ;  mais  je  ne  me  suis  pas  chargée  de  ce 
travail  pour  lequel  il  y  a  beaucoup  de  con- 
currents. Les  littérateurs  les  plus  ordinaires 
peuvent  trouver  des  fautes  de  goût  dans 
Shakespear,  Schiller,  Goethe,  &c.  ;  mais 
quand  il  ne  s'agit  dans  les  ouvrages  de  l'art 
que  de  retrancher,  cela  n'est  pas  difficile: 
c'estTame  et  le  talent  qu'aucune  critique  ne 
peut  donner:  c'est  là  ce  qu'il  faut  respecter 
par-tout  où  l'on  le  trouve,  de  quelque  nuage 
que  ces  rayons  célestes  soient  environnés. 
Loin  de  se  réjouir  des  erreurs  du  génie,  Ton 
sent  qu'elles  diminuent  le  patrimoine  de  la 
race  humaine,  et  les  titres  de  gloire  dont  elle 
s'enorgueillit.  L'ange  tu tel a ire  que  Sterne 
a  peint  avec  tant  de  grâce  ne  pourroit-il  pas 
verser  une  larme  sur  les  défauts  d'un  bel 
ouvrage*  comme  sur  les  torts  d'une  noble 
vie,  afin  d'en  effacer  le  souvenir. 

Je  ne  m'arrêterai  pas  davantage  sur  les 
pièces  de  la  jeunesse  de  Schiller;  d'abord, 
parcequ'ellcs  sont  traduites  en  français  :  et 
secondement,  parcequ'il  n'y  manifeste  pas 
encore  ce  génie  historique  qui  l'a  fait  si  jus- 
tement admirer  dans  les  tragédies  de  son  à^e 


LES  BRIGANDS  ET  DON  CARLOS  DE  SCHILLER.    49 

mûr.  Don  Carlos  même,  quoique  fondé  sur 
un  fait  historique,  est  presqu'un  ouvrage 
d'imagination.  L'intrigue  en  est  trop  com- 
pliquée; un  personnage  de  pure  invention, 
le  marquis  de  Posa,  y  joue  un  trop  grand 
rôle  ;  on  diroit  que  cette  tragédie  passe  entre 
Thistoire  et  la  poésie  sans  satisfaire  entière- 
ment ni  Tune  ni  l'autre  :  il  n'en  est  certaine- 
ment pas  ainsi  de  celles  dont  je  vais  essayer 
de  donner  une  idée. 


TOME  11 


50  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 


CHAPITRE  XVIII. 


JValstein,  et  Marie  Stuart. 


Walstein  est  la  tragédie  la  plus  nationale 
qui  ait  été  représentée  sur  le  théâtre  alle- 
mand; la  beauté  des  vers  et  la  grandeur  du 
sujet  transportèrent  d'enthousiasme  tous  les 
spectateurs  à  Weimar,  où  elle  a  d'abord  été 
donnée,  et  l'Allemagne  se  flatta  de  posséder 
un  nouveau  Shakespear.  Lessing,  en  blâ- 
mant le  goût  français  et  en  se  ralliant  à  Di- 
derot dans  la  manière  de  concevoir  l'art  dra- 
matique, avoit  banni  la  poésie  du  théâtre, 
et  l'on  n'y  voyoit  plus  que  des  romans  dia- 
logues, où  Ton  continuoit  la  vie  telle  qu'elle 
est  d'ordinaire,  en  multipliant  seulement  sur 
les  planches  les  événements  qui  arrivent  plus 
rarement  dans  la  réalité. 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  51 

Schiller  imagina  de  mettre  sur  la  scène 
une  circonstance  remarquable  de  la  guerre 
de  trente  ans,  de  cette  guerre  civile  et  reli- 
gieuse qui  a  fixé  pour  plus  d'un  siècle  en 
Allemagne  l'équilibre  des  deux  partis  pro- 
testans  et  catholiques.  La  nation  allemande 
est  tellement  divisée,  qu'on  ne  sait  jamais  si 
les  exploits  d'une  moitié  de  cette  nation  sont 
un  malheur  ou  une  gloire  pour  l'autre;  né- 
anmoins le  Walstein  de  Schiller  a  fait  éprou- 
ver à  tous  un  égal  enthousiasme.  Le  même 
sujet  est  partagé  en  trois  pièces  différentes: 
le  Camp  de  Walstein,  qui  est  la  première 
des  trois  représente  les  effets  de  la  guerre 
sur  la  masse  du  peuple  et  de  l'armée;  la  se- 
conde (les  Piccolomini)  montre  les  causes  po- 
litiques qui  préparèrent  les  dissensions  entre 
les  chefs;  et  la  troisième,  la  Catastrophe,  est  le 
résultat  de  l'enthousiasme  et  de  l'envie  que 
la  réputation  de  Walstein  avoit  excités. 

J'ai  vu  jouer  le  prologue,  intitulé  le  Camp 
de  Walstein;  on  se  croyoit  au  milieu  d'une 
armée,  et  d'une  armée  de  partisans  bien  plus 
vive  et  bien  moins  disciplinée  que  les  troupes 
réglées.  Les  paysans,  les  recrues,  les  vivan- 
dières, les  soldats,  tout  concouToit  à  l'effet 
de  ce  spectacle;  l'impression  qu'il  produit 

e  2 


52  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

est  si  guerrière,  que  lorsqu'on  le  donna  sur 
le  théâtre  de  Berlin,  devant  des  officiers  qui 
partoient  pour  l'armée,  des  cris  d'enthousi- 
asme se  firent  entendre  de  toutes  parts.     Il 
faut  une  imagination  bien  puissante  dans  un 
homme  de  lettres  pour  se  figurer  ainsi  la  vie 
des  camps,  l'indépendance,  la  joie  turbulente 
excitée  par  le  danger  même.    L'homme,  dé- 
gagé de  tous  ses  liens,  sans  regrets  et  sans 
prévoyance,  fait  des  années  un  jour,  et  des 
jours   un  instant;  il  joue  tout  ce  qu'il  pos- 
sède, obéit  au  hasard  sous  la  forme  de  son 
général:  la  mort,  toujours  présente,  le  dé- 
livre gaiement  des  soucis  de  la  vie.     Rieu 
n'est  plus  original,  dans  le  camp  de  Walstein, 
que  l'arrivée  d'un  capucin  au  milieu  de  la 
bande  tumultueuse  des  soldats  qui  croient 
défendre  la  cause  du  catholicisme.     Le  ca- 
pucin leur  prêche  la  modération  et  la  justice 
dans  un  langage  plein  de  quolibets  et  de  ca- 
leinbourgs,  et  qui  ne  diffère  de    celui  des 
camps  que    par  la  recherche  et  l'usage  de 
quelques  paroles  latines:  l'éloquence  bizarre 
et  soldatesque  ciu  prêtre,  la  religion  rude  et 
grossière  de  ceux  qui  l'écoutent,  tout  cela 
présente  un  spectacle  de  confusion  très  re- 
marquable.    L'état  social  en  fermentation 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  53 

montre  l'homme  sous  un  singulier  aspect; 
ce  qu'il  a  de  sauvage  reparoît,  et  les  restes 
de  la  civilisation  errent  comme  un  vaisseau 
brisé  sur  les  vagues  agitées. 

Le  Camp  de  Walstein  est  une  ingénieuse 
introduction  aux  deux  autres  pièces;  il  pé- 
nètre d'admiration  pour  le  général  dont  les 
soldats  parlent  sans  cesse,  dans  leurs  jeux 
comme  dans  leurs  périls:  et  quand  la  tra- 
gédie commence,  on  conserve  l'impression 
du  prologue  qui  Ta  précédée,  comme  si  Ton 
avoit  été  témoin  de  l'histoire  que  la  poésie 
doit  embellir. 

La  seconde  des  pièces,  intitulée  les/Picco- 
lomini,  contient  les  discordes  qui  s'élèvent 
entre  l'empereur  et  son  général,  entre  le  gé- 
néral et  ses  compagnons  d'armes,  lorsque  le 
chef  de  l'armée  veut  substituer  son  ambi- 
tion personnelle  à  l'autorité  qu'il  représente, 
ainsi  qu'à  la  cause  qu'il  soutient.  Walstein 
combattoit  au  nom  de  l'Autriche  contre  les 
nations  qui  vouloient  introduire  la  réfbrma- 
tion  en  Allemagne;  mais,  séduit  par  l'espé- 
rance de  se  créer  à  lui-même  un  pouvoir  in- 
dépendant, il  cherche  à  s'approprier  tous  les 
moyens  qu'il  devoit  faire  servir  au   bien  pu- 


54  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS, 

blic.  Les  généraux  qui  s'opposent  à  ses  dé- 
sirs  ne  les  contrarient  point  par  vertu,  mais 
par  jalousie;  et  dans  ces  cruelles  luttes  tout 
se  trouve,  si  ce  n'est  des  hommes  dévoués  à 
leur  opinion,  et  se  battant  pour  leur  consci- 
ence. A  qui  s'intéresser?  dira-t-on.  Au  ta- 
bleau de  la  vérité.  Peui-être  l'art  exige-t-il 
que  ce  tableau  soit  modifié  d'après  l'effet 
théâtral;  mais  c'est  toujours  una  belle  chose 
que  l'histoire  sur  la  scène. 

Néanmoins  Schiller  a  su  créer  des  person- 
nages faits  pour  exciter  un  intérêt  roma- 
nesque. Il  a  peint  Max.  Piccolomini  et 
Thécla  comme  des  créatures  célestes  qui 
traversent  tous  les  orages  des  passions  poli- 
tiques en  conservant  dans  leur  ame  l'amour 
et  la  vérité.  Thécla  est  la  fille  de  Walstein; 
Max.,  le  fils  du  perfide  ami  qui  le  trahit. 
Les  deux  amants,  malgré  leurs  pères,  malgré 
le  sort,  malgré  tout,  excepté  leurs  cœurs, 
s'aiment,  se  cherchent  et  se  retrouvent  dans 
la  vie  et  dans  la  mort.  Ces  deux  êtres  ap- 
paraissent au  milieu  des  fureurs  de  l'ambi- 
tion, comme  des  prédestinés;  ce  sont  de 
touchantes  victimes  que  le  ciel  s'est  choisies, 
et  rien  n'est  beau  comme  le  contraste  du  dé- 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  55 

vouement  le  plus  pur  avec  les  passions  des 
hommes  acharnés  sur  cette  terre  comme  sur 
leur  unique  partage. 

Il  n'y  a  point  de  dénouement  à  la  pièce 
des  Piccolomini;  elle  finit  comme  une  con- 
versation interrompue.  Les  Français  auroient 
de  la  peine  à  supporte,  ces  deux  prologues, 
Fun  burlesque  et  l'autre  sérieux,  qui  pré- 
parent la  véritable  tragédie,  la  mort  de 
Walstein. 

Un  écrivain  d'un  grand  talent  a  resserré 
la  trilogie  de  Schiller  en  une  tragédie  selon 
la  forme  et  la  régularité  française.  Les  éloges 
et  les  critiques  dont  cet  ouvrage  a  été  l'objet 
nous  donneront  une  occasion  naturelle  d'a- 
chever de  faire  connoître  les  différences  qui 
caractérisent  le  système  dramatique  des 
Français  et  des  Allemands.  On  a  reproché 
à  l'écrivain  français  de  n'avoir  pas  mis  assez 
de  poésie  dans  ses  vers.  Les  sujets  mytho- 
logiques permettent  tout  l'éclat  des  images 
et  de  la  verve  lyrique;  mais  comment  pour- 
roit-on  admettre,  dans  un  sujet  tiré  de  l'his- 
toire moderne,  la  poésie  du  récit  de  Théra- 
mène?  toute  cette  pompe  antique  convient 
à  la  famille  de  Minos  ou  d'Agamemnon;  elle 
ne  seroit  qu'une  affectation  ridicule  dans  les 
pièces  d'un  autre  genre.  Il  y  a  des  moments 


56  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

dans  les  tragédies  historiques  où  l'exaltation 
de  l'ame  amène  naturellement  une  poésie 
plus  élevée:  telle  est,  par  exemple,  la  vision 
de  Walstein*,  sa  harangue  après  la  révolte, 
son  monologue  avant  sa  mort,  etc.  Toutefois 
la  contexture  et  le  développement  de  la  pièce 

*  Il  est,  pour  les  mortels,  des  jours  mystérieux, 
Où,  des  liens  du  corps  notre  anie  dégagée, 
Au  sein  de  l'avenir  est  tout  à  coup  plongée, 
Et  saisit,  je  ne  sais  par  quel  heureux  effort, 
Le  droit  inattendu  d'interroger  le  sort. 
La  nuit  qui  précéda  la  sanglante  journée 
Qui  du  héros  du  nord  trancha  la  destinée, 
Je  veillois  au  milieu  des  guerriers  endormis. 
Un  trouble  involontaire  agitoit  mes  esprits. 
Je  parcourus  le  camp.     On  voyoit  dans  la  plaine 
Briller  des  feux  lointains  la  lumière  incertaine. 
Les  appels  de  la  garde  et  les  pas  des  chevaux 
Troubloient  seuls,  d'un  bruit  sourd,  l'universel  repos, 
Le  vent  qui  gémissoit  à  travers  les  vallées 
Agitoit  lentement  nos  tentes  ébranlées. 
Les  astres,  à  regret  perçant  l'obscurité, 
Versoient  sur  nos  drapeaux  une  p.:le  clarté. 
Que  de  mortels,  me  dis -je,  à  ma  voix  obéissent  ! 
Qu'avec  empressement  sous  mon  ordre  ils  fléchissent  ! 
Ils  ont,  sur  mes  succès,  placé  tout  leur  espoir. 
Mais  si  le  sort  jaloux  m'arrachoit  le  pouvoir, 
Que  bientôt  je  verrois  s'évanouir  leur  zèle  ! 
En  est-il  un  du  moins  qui  nie  restât  fidèle  j 
Ah  !  s'il  en  est  un  seul,  je  t'invoque,     O  destin  ! 
Daigne  me  l'indiquer  par  un  signe  certain. 

Walstcin,  par  M.  Benjamin-Constant  de 
Rebecque,  Acte  II,  scène  V%  psge  43, 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  57 

en  allemand,  comme  en  français,  exige  un 
style  simple,  dans  lequel  on  ne  sente  que  la 
pureté  du  langage  et  rarement  sa  magnifi- 
cence. Nous  voulons  en  France  qu'on  fasse 
effet,  non  seulement  à  chaque  scène,  mais  à 
chaque  vers;  et  cela  est  inconciliable  avec  la 
vérité.  Rien  n'est  si  aisé  que  de  composer  ce 
qu'on  appelle  des  vers  brillants;  il  y  a  des 
moules  tout  faits  pour  cela;  ce  qui  est  diffi- 
cile,c'est  de  subordonner  chaque  détail  à  l'en- 
semble et  de  retrouver  chaque  partie  dans  le 
tout,  comme  le  reflet  du  tout  dans  chaque 
partie.  La  vivacité  française  a  donné  à  la 
marche  des  pièces  de  théâtre  un  mouvement 
rapide  très  agréable;  mais  elle  nuit  à  ta  beau- 
té de  l'art  quand  elle  exige  des  succès  instan- 
tanés aux  dépens  de  l'impression  générale. 

A  côté  de  cette  impatience  qui  ne  tolère 
aucun  retard,  il  y  a  une  patience  singu- 
lière pour  tout  ce  que  la  convenance  ex- 
ige; et  quand  un  ennui  quelconque  est  dans 
l'étiquette  des  arts,  ces  mêmes  Français 
qu'irritoit  la  moindre  lenteur,  supportent 
tout  ce  qu'on  veut  par  respect  pour  l'usage. 
Par  exemple,  les  expositions  en  récit  sont  in- 
dispensables dans  les  tragédies  françaises,  et 
certainement  elles  ont  beaucoup  moins  d'in- 


58  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

térêt  que  les  expositions  en  action.  On  dit 
que  des  spectateurs  italiens  crièrent  une  fois, 
pendant  le  récit  d'une  bataille,  qu'on  levât 
la  toile  du  fond  pour  qu'ils  vissent  la  bataille 
elle-même.  On  a  très  souvent  ce  désir  dans 
nos  tragédies,  on  voudroit  assister  à  ce  qu'on 
nous  raconte.  L'auteur  du  Walstein  français 
a  été  obligé  de  fondre  dans  sa  pièce  l'ex- 
position qui  se  fait  d'une  manière  si  originale 
par  le  prologue  du  camp.  La  dignité  des 
premières  scènes  s'accorde  parfaitement  avec 
le  ton  imposant  d'une  tragédie  française  ; 
mais  il  y  a  un  genre  de  mouvement  dans 
l'irrégularité  allemande  auquel  on  ne  peut 
jamais  suppléer. 

On  a  reproché  aussi  à  l'auteur  français  le 
double  intérêt  qu'inspirent  l'amour  d'Alfred 
(Piccolomini)  pourThéela,  et  la  conspiration 
de  Walstein.  En  France  on  veut  qu'une 
pièce  soit  toute  d'amour  ou  toute  de  poli- 
tique, on  n'aime  pas  le  mélange  des  sujets; 
et  depuis  quel  (pic  temps,  sur-tout  quand  il 
s'agit  des  affaires  d'état,  on  ne  peut  con- 
cevoir comment  il  restèrent  dans  l'ame  place 
pour  une  autre  pensée;  Néanmoins  le  grand 
tableau  de  la  conspiration  de  Walstein  n'est 
complet  que  par  les  malheurs  mêmes  qui  en 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  59 

résultent  pour  sa  famille;  il  importe  de  nous 
rappeler  combien  les  événements  publics  peu- 
vent déchirer  les  affections  privées;  et  cette 
manière  de  présenter  la  politique  comme  un 
monde  à  part  dont  les  sentiments  sont  bannis, 
est  immorale,  dure  et  sans  effet  dramatique. 

Une  circonstance  de  détail  a  été  blâmée 
dans  la  pièce  française.  Personne  n'a  nié 
que  les  adieux  d'Alfred  (Max.  Piccolomini) 
en  quittant  Walstein  et  Thécla  ne  fussent  de 
la  plus  grande  beauté;  mais  on  s'est  scanda- 
lisé de  ce  qu'on  faisoit  entendre  à  cette  occa- 
sion de  la  musique  dans  une  tragédie:  il  est 
assurément  très  facile  de  la  supprimer,  mais 
pourquoi  donc  se  refuser  à  l'effet  quelle  pro- 
duit? Lorsqu'on  entend  cette  musique  mili- 
taire qui  appelle  au  combat,  le  spectateur 
partage  l'émotion  qu'elle  doit  causer  aux 
amants  menacés  de  ne  plus  se  revoir:  la  mu- 
sique fait  ressortir  la  situation;  un  art  nou- 
veau redouble  l'impression  qu'un  autre  art  a 
préparé;  les  sons  et  les  paroles  ébranlent  tour 
à  tour  notre  imagination  et  notre  cœur. 

Deux  scènes  aussi  tout-à-fait  nouvelles  sur 
notre  théâtre  ont  excité  l'étonnement  des 
lecteurs  français:  lorsqu'Alfred  (Max.)  s'est 
fait  tuer,  Thécla  demande  à  l'officier  saxon 


60  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

qui  en  apporte  la  nouvelle  tous  les  détails  de 
cette  horrible  mort;  et  quand  elle  a  rassasie 
son  ame  de  douleur,  elle  annonce  la  résolu- 
tion qu'elle  a  prise  d'aller  vivre  et  mourir 
près  du  tombeau  de  son  amant.  Chaque 
expression,  chaque  mot,  dans  ces  deux 
scènes,  est  d'une  sensibilité  profonde;  mais 
on  a  prétendu  que  l'intérêt  dramatique  ne 
peut  plus  exister  quand  il  n'y  a  plus  d'in- 
certitude. En  France,  on  se  hâte  en  tout 
genre  d'en  finir  avec  l'irréparable.  Les  Alle- 
mands, au  contraire,  sont  plus  curieux  de  ce 
que  les  personnages  éprouvent  que  de  ce  qui 
leur  arrive;  ils  ne  craignent  point  de  s'ar- 
rêter sur  une  situation  terminée  comme  évé- 
nement, mais  qui  subsiste  encore  comme 
souffrance.  Il  faut  plus  de  poésie,  plus  de 
sensibilité,  plus  de  justesse  dans  les  expres- 
sions, pour  émouvoir  dans  le  repos  de  l'ac- 
tion, que  lorsqu'elle  excite  une  anxiété  tou- 
jours croissante:  on  remarque  à  peine  les 
paroles  quand  les  faits  nous  tiennent  en  sus- 
pens; mais  lorsque  tout  se  tait,  excepte  la 
douleur,  quand  il  n'y  a  plus  de  changement 
au  dehors,  et  que  l'intérêt  s'attache  seule- 
ment à  ce  qui  se  passe  dans  lame,  une  nuance 
d'affectation,   un   mot  hors  de   place    frap* 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  6l 

peroit  comme  un  son  faux  dans  un  air  simple 
et  mélancolique.  Rien  n'échappe  alors  par  le 
bruit,  et  tout  s'adresse  directement  au  cœur. 

Enfin  la  critique  la  plus  universellement 
répétée  contre  le  Walstein  français,  c'est  que 
le  caractère  de  Walstein  lui-même  est  super- 
stitieux, incertain,  irrésolu,  et  ne  s'accorde 
pas  avec  le  modèle  héroïque  admis  pour  ce 
genre  de  rôle.  Les  Français  se  privent  d'une 
source  infinie  d'effets  et  d'émotions  en  rédui- 
sant les  caractères  tragiques,  comme  les 
notes  de  musique  ou  les  couleurs  du  prisme, 
à  quelques  traits  saillants,  toujours  les  mêmes; 
chaque  personnage  doit  se  conformer  à  l'un 
des  principaux  types  reconnus.-  On.  diroit 
que  chez  nous  la  logique  est  le  fondement 
des  arts,  et  cette  nature  ondoyante  dont  parle 
Montaigne  est  bannie  de  nos  tragédies;  on 
n'y  admet  que  des  sentiments  tout  bons  ou 
tout  mauvais,  et  cependant  il  ny  a  rien  qui 
jne  soit  mélangé  dans  lame  humaine. 

On  raisonne  en  France  sur  un  personnage 
tragique  comme  sur  un  ministre  d'état,  et 
Ton  se  plaint  de  ce  qu'il  fait  ou  de  ce  qu'il 
ne  fait  pas,  comme  si  l'on  tenoit  une  gazette 
à  la  main  pour  le  juger.  Les  inconséquences 
des   passions   sont   permises  sur  le  théâtre 


62  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

français,  mais  non  pas  les  inconséquences 
des  caractères.  La  passion  étant  connue 
plus  ou  moins  de  tous  les  cœurs,  on  s'attend  à 
ses  égarements,  et  Ton  peut  en  quelque  sorte 
fixer  d'avance  ses  contradictions  mêmes; 
mais  le  caractère  a  toujours  quelque  chose 
d'inattendu  qu'on  ne  peut  renfermer  dans  au- 
cune règle.  Tantôt  il  se  dirige  vers  son  but, 
tantôt  il  s'en  éloigne.  Quand  on  a  dit  d'un 
personnage  en  France: — il  ne  sait  pas  ce 
qu'il  veut, — on  ne  s'y  intéresse  plus;  tandis 
que  c'est  précisément  l'homme  qui  ne  sait 
pas  ce  qu'il  veut  dans  lequel  la  nature  se 
montre  avec  une  force  et  une  indépendance 
vraiment  tragiques. 

Les  personnages  de  Shakespear  font  éprou- 
ver plusieurs  fois  dans  la  même  pièce  des  im- 
pressions tout-à-fait  différentes  aux  specta- 
teurs. Richard  II,  dans  les  trois  premiers 
actes  de  la  tragédie  de  ce  nom,  iuspire  de 
l'aversion  et  du  mépris  ;  mais  quand  le  mal- 
heur l'atteint,  quand  on  le  force  à  céder  son 
trône  à  son  ennemi,  au  milieu  du  parlement, 
sa  situation  et  son  courage  arrachent  des 
larmes.  On  aime  cette  noblesse  royale  qui 
reparoît  dans  l'adversité,  et  la  couronne 
semble   planer  encore  sur  la  tête  de  celui 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  63 

qu'on  en  dépouille.  Il  suffît  à  Shakespear 
de  quelques  paroles  pour  disposer  de  l'ame 
des  auditeurs  et  les  faire  passer  de  la  haine 
à  la  pitié.  Les  diversités  sans  nombre  du 
cœur  humain  renouvellent  sans  cesse  la 
source  où  le  talent  peut  puiser. 

Dans  la  réaïité,  pourra-t-on  dire,  les 
hommes  sont  inconséquents  et  bizarres,  et 
souvent  les  plus  belles  qualités  se  mêlent  à 
de  misérables  défauts  ;  mais  de  tels  carac- 
tères ne  conviennent  pas  au  théâtre;  l'art 
dramatique  exigeant  la  rapidité  de  l'action, 
Ton  ne  peut  dans  ce  cadre  peindre  les 
hommes  que  par  des  traits  forts  et  des  cir- 
constances frappantes.  Mais  s'ensuit-il  ce- 
pendant qu'il  faille  se  borner  à  ces  person- 
nages tranchés  dans  le  mal  et  dans  le  bien, 
qui  sont  comme  les  éléments  invariables  de 
la  plupart  de  nos  tragédies  ?  Quelle  influ- 
ence le  théâtre  pourvoit-il  exercer  sur  la  mo- 
ralité des  spectateurs,  si  l'on  ne  leur  faisoit 
voir  qu'une  nature  de  convention  ?  Il  est 
vrai  que  sur  ce  terrain  factice  la  vertu  tri- 
omphe toujours,  et  le  vice  est  toujours  puni  ; 
mais  comment  cela  s'appliqueroit-il  jamais 
à  ce  qui  se  passe  dans  la  vie,  puisque  les 
hommes  qu'on  montre  sur  la  scène  ne  sont 
pas  les  hommes  tels  qu'ils  sont  ? 


64  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Il  seroit  curieux  de  voir  représenter  la 
pièce  de  Walstein  sur  notre  théâtre;  et  si 
Fauteur  français  ne  s'étoit  pas  aussi  rigou- 
reusement asservi  à  la  régularité  française,  ce 
seroit  plus  curieux  encore:  mais,  pour  bien 
juger  des  innovations,  il  faudroit  porter  dans 
les  arts  une  jeunesse  d'ame  qui  cherchât  des 
plaisirs  nouveaux.  S'en  tenir  aux  chefs- 
d'œuvre  anciens  est  un  excellent  régime 
pour  le  goût,  mais  non  pour  le  talent  :  il 
faut  des  impressions  inattendues  pour  l'ex- 
citer; les  ouvrages  que  nous  savons  par 
cœur  dès  l'enfance  se  changent  en  habitudes, 
et  n'ébranlent  plus  fortement  notre  imagi- 
nation. 

Marie  Stuart  est,  ce  me  semble,  de  toutes 
les  tragédies  allemandes  la  plus  pathétique 
et  la  mieux  conçue.  Le  sort  de  cette  reine, 
qui  commença  sa  vie  partant  de  prospérités, 
qui  perdit  son  bonheur  par  tant  de  fautes, 
et  que  dix-neuf  ans  de  prison  conduisirent  à 
lechafaud,  cause  autant  de  terreur  et  de 
pitié  qu'Œdipe,  Oreste  ou  Niobé;  mais  la 
beauté  même  de  cette  histoire  si  favorable 
au  génie  écraserait  la  médiocrité. 

La  scène  s'ouvre  dans  le  château  de  Fo- 
theringay,  où  Marie  Stuart  est  renfermée. 
Dix-neuf  ans  de  prison  se  sont  déjà  passés,  et 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  ûb 

le  tribunal  institué  par  Elizabeth  est  au  mo- 
ment de  prononcer  sur  le  sort  de  l'infortunée 
reine  d'Ecosse»  La  nourrice  de  Marie  se 
plaint  au  commandant  de  la  forteresse  des 
traitements  qu'il  fait  endurer  à  sa  prison- 
nière. Le  commandant,  vivement  attaché 
à  la  reine  Elizabeth,  parle  de  Marie  avec 
une  sévérité  cruelle  :  on  voit  que  c'est  un 
honnête  homme,  mais  qui  juge  Marie  comme 
ses  ennemis  Font  jugée  :  il  annonce  sa  mort 
prochaine,  et  cette  mort  lui  paroît  juste, 
parcequ'il  croit  qu'elle  a  conspiré  contre 
Elizabeth. 

J'ai  déjà  eu  l'occasion  de  parler,  à  propos 
de  Walstein,  du  grand  avantage  des  exposi- 
tions en  mouvement.  On  a  essayé  tes  pro- 
logues, les  chœurs,  les  confidents,  tous  les 
moyens  possibles  pour  expliquer  sans  en- 
nuyer; et  il  me  semble  que  le  mieux  c'est 
d'entrer  d'abord  dans  l'action,  et  de  faire 
connoître  le  principal  personnage  par  l'effet 
qu'il  produit  sur  ceux  qui  ^environnent. 
C'est  apprendre  au  spectateur  de  quel  point 
de  vue  il  doit  regarder  ce  qui  va  se  passer 
devant  lui;  c'est  le  lui  apprendre  sans  le  lui 
dire  :  car  un  seul  mot  qui  paroît  prononcé 
pour  le  public  dans  une  pièce  de  théâtre  en 

tome  u.  .  F 


66  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

détruit  l'illusion.  Quand  Marie  Stuart  ar- 
rive, on  est  déjà  curieux  et  ému  ;  on  la  con- 
noît,  non  par  un  portrait,  mais  par  son  in- 
fluence sur  ses  amis  et  sur  ses  ennemis.  Ce 
n'est  plus  un  récit  qu'on  écoute,  c'est  un 
événement  dont  on  est  devenu  contempo- 
rain. 

Le  caractère  de  Marie  Stuart  est  admi- 
rablement bien  soutenu,  et  ne  cesse  point 
d'intéresser  pendant  toute  la  pièce.  Foible, 
passionnée,  orgueilleuse  de  sa  figure,  et  re- 
pentante de  sa  vie,  on  l'aime  et  on  la  blâme. 
Ses  remords  et  ses  fautes  font  pitié.  De 
toutes  parts  on  aperçoit  l'empire  de  son  ad- 
mirable beauté  si  renommée  dans  son  temps. 
Un  homme  qui  veut  la  sauver  ose  lui  avouer 
qu'il  ne  se  dévoue  pour  elle  que  par  enthou- 
siasme pour  ses  charmes.  Elizabeth  en  est 
jalouse;  enfin  l'amant  d'Elizabeth,  Leicester, 
est  devenu  amoureux  de  Marie,  et  lui  a  pro- 
mis en  secret  son  appui.  L'attrait  et  l'envie 
que  fait  naître  la  grâce  enchanteresse  de 
l'infortunée  rendent  sa  mort  mille  fois  plu* 
touchante. 

Elle  aime  Leicester.  Cette  femme  mal- 
heureuse éprouve  encore  le  sentiment  qui  a 
déjà  plus  d'une  fois  répandu  tant  d'amer- 


WALSTÊIN,  ET  MARIE  STUART.  67 

tûmes  sur  son  sort.  Sa  beauté,  presque  sur- 
naturelle, semble  la  cause  et  l'excuse  de 
cette  ivresse  habituelle  du  cœur,  fatalité  de 
sa  vie. 

Le  caractère  d'Elizabeth  excite  l'attention 
d'une  manière  bien  différente;  c'est  une  pein- 
ture toute  nouvelle  que  celle  d'une  femme 
tyran.  Les  petitesses  des  femmes  en  général, 
leur  vanité,  leur  désir  de  plaire,  tout  ce  qui 
leur  vient  de  l'esclavage  enfin,  sert  au  de- 
spotisme dans  Elizabeth;  et  la  dissimulation 
qui  naît  de  la  foiblesse  est  l'un  des  instru- 
ments de  son  pouvoir  absolu.  Sans  doute 
tous  les  tyrans  sont  dissimulés.  Il  faut 
tromper  les  hommes  pour  les  asservir;  on 
leur  doit  au  moins  dans  ce  cas  la  politesse 
du  mensonge.  Mais  ce  qui  caractérise  Eli- 
zabeth c'est  le  désir  de  plaire  uni  à  la  volonté 
la  plus  despotique,  et  tout  ce  qu'il  y  a  de 
plus  fin  dans  l'amour-propre  d'une  femme 
manifesté  par  les  actes  les  plus  violents  de 
l'autorité  souveraine.  Les  courtisans  aussi 
ont  avec  une  reine  un  genre  de  bassesse  qui 
tient  de  la  galanterie.  Ils  veulent  se  per- 
suader qu'ils  l'aiment  pour  lui  obéir  plus 
noblement,  et  cacher  la  crainte  servile  d'un 
sujet  sous  le  servage  d'un  chevalier. 

r2 


69  Xk  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Elizabeth  étoit  une  femme  d'un  grand  gé- 
nie, l'éclat  de  son  règne  en  fait  foi  :  toutefois 
dans  une  tragédie,  où  la  mort  de  Marie  est 
représentée,  on  ne  peut  voir  Elizabeth  que 
comme  la  rivale  qui  fait  assassiner  sa  prison- 
nière; et  le  crime  qu'elle  commet  est  trop 
atroce  pour  ne  pas  effacer  tout  le  bien  qu'on 
pourroit  dire  de  son  génie  politique.  Ce 
seroit  peut-être  une  perfection  de  plus  dans 
Schiller  que  d'avoir  eu  l'art  de  rendre  Eliza- 
beth moins  odieuse,  sans  diminuer  l'intérêt 
pour  Marie  Stuart  :  car  il  y  a  plus  de  vrai 
talent  dans  les  contrastes  nuancés  que  dans 
les  oppositions  extrêmes,  et  la  figure  princi- 
pale elle-même  gagne  à  ce  qu'aucun  des 
personnages  du  tableau  dramatique  ne  lui 
soit  sacrifié. 

Leicester  conjure  Elizabeth  de  voir  Marie; 
il  lui  propose  de  s'arrêter  au  milieu  d'une 
chasse  dans  le  jardin  du  château  de  Fothe- 
ringay,  et  de  permettre  à  Marie  de  s'y  pro- 
mener. Elizabeth  y  consent,  et  le  troisième 
acte  commence  par  la  joie  touchante  de 
Marie,  en  respirant  l'air  libre  après  dix-neuf 
ans  de  prison  :  tous  les  dangers  qu'elle  court 
ont  disparu  à  ses  yeux  ;  en  vain  sa  nourrice 
cherche  à  les  lui  rappeler  pour  modérer  ses 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  69 

transports,  Marie  a  tout  oublie  en  retrouvant 
le  soleil  et  la  nature.  Elle  ressent  le  bonheur 
de  l'enfance  à  l'aspect,  nouveau  pour  elle, 
des  fleurs,  des  arbres,  des  oiseaux  ;  et  l'in- 
effable impression  de  ces  merveilles  exté- 
rieures, quand  on  en  a  été  long-temps  séparé, 
se  peint  dans  l'émotion  enivrante  de  l'infor- 
tunée prisonnière. 

Le  souvenir  de  la  France  vient  la  charmer. 
Elle  charge  les  nuages  que  le  vent  du  nord 
semble  pousser  vers  cette  heureuse  patrie  de 
son  choix  ;  elle  les  charge  de  porter  à  ses 
amis  ses  regrets  et  ses  désirs  :  "  Allez,"  leur 
dit-elle,  "  vous,  mes  seuls  messagers,  l'air 
"  libre  vous  appartient  :  vous  n'êtes  pas  les 
"  sujets  d'Elizabeth." — Elle  aperçoit  dans  le 
lointain  un  pêcheur  qui  conduit  une  frêle 
barque,  et  déjà  elle  se  flatte  qu'il  pourra  la 
sauver:  tout  lui  semble  espérance  quand  elle 
a  revu  le  ciel. 

Elle  ne  sait  point  encore  qu'on  l'a  laissé 
sortir  afin  qu'Elizabeth  pût  la  rencontrer; 
elle  entend  la  musique  de  la  chasse,  et  les 
plaisirs  de  sa  jeunesse  se  retracent  à  son 
imagination  en  l'écoutant.  Elle  voudroit 
monter  un  cheval  fougueux,  parcourir  avec 
la  rapidité  de  l'éclair  les  vallées  et  les  mon- 


70  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

tagnes;  le  sentiment  du  bonheur  se  réveille 
en  elle,  sans  nulle  raison,  sans  nul  motif, 
mais  parcequ'il  faut  que  le  cœur  respire  et 
qu'il  se  ranime  quelquefois  tout  à  coup  à 
Tapproche  des  plus  grands  malheurs,  comme 
il  y  a  presque  toujours  un  moment  de  mieux 
avant  l'agonie. 

On  vient  avertir  Marie  qu'Elizabeth  va 
venir.  Elle  avoit  souhaité  cette  entrevue; 
mais  quand  l'instant  approche  tout  son  être 
en  frémit.  Leicester  est  avec  Elizabeth  : 
ainsi,  toutes  les  passions  de  Marie  sont  à  la 
fois  excitées:  elle  se  contient  quelque  temps; 
mais  Farrogante  Elizabeth  la  provoque  par 
ses  dédains;  et  ces  deux  reines  ennemies 
finissent  par  s'abandonner  Fupe  et  Fautre  à 
la  haine  mutuelle  qu'elles  ressentent.  Eli- 
zabeth reproche  à  Marie  ses  fautes  ;  Marie 
lui  rappelle  les  soupçons  de  Henri  VIII 
contre  sa  mère,  et  ce  que  l'on  a  dit  de  sa 
naissance  illégitime  :  cette  scène  est  singu- 
lièrement belle,  par  cela  même  que  la  fu- 
reur fait  dépasser  aux  deux  reines  les  bornes 
de  leur  dignité  naturelle.  Elles  ne  sont  plus 
que  deux  femmes,  deux  rivales  de  figure, 
bien  plus  que  de  puissance  ;  il  n'y  a  plus  de 
souveraine,  il  n'y  a  plus  de  prisonnière;  et 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  ?i 

bien  que  Tune  puisse  envoyer  l'autre  à 
1  echafaud,  la  plus  belle  des  deux,  celle  qui 
se  sent  la  plus  faite  pour  plaire,  jouit  encore 
du  plaisir  d'humilier  la  toute-puissante  Eli- 
zabeth aux  yeux  de  Leicester,  aux  yeux  de 
l'amant  qui  leur  est  si  cher  à  toutes  deux. 

Ce  qui  ajoute  singulièrement  aussi  à  l'effet 
de  cette  situation,  c'est  la  crainte  que  l'on 
éprouve  pour  Marie  à  chaque  mot  de  ressen- 
timent qui  lui  échappe;  et  lorsqu'elle  s'aban- 
donne à  toute  sa  fureur,  ses  paroles  inju- 
rieuses, dont  les  suites  seront  irréparables, 
font  frémir,  comme  si  Ton  étoit  déjà  témoin 
de  sa  mort. 

Les  émissaires  du  parti  catholique  veu- 
lent assassiner  Elizabeth  à  son  retour  à  Lon- 
dres. Talbot,  le  plus  vertueux  des  amis  de 
la  reine,  désarme  l'assassin  qui  vouloit  la 
poignarder,  et  le  peuple  demande  à  grands 
cris  la  mort  de  Marie*  C'est  une  scène  ad- 
mirable que  celle  où  le  chancelier  Burleigh 
presse  Elizabeth  de  signer  la  sentence  de 
Marie,  tandis  que  Talbot,  qui  vient  de  sau- 
ver la  vie  de  sa  souveraine,  se  jette  à  ses 
pieds  pour  la  conjurer  de  faire  grâce  à  son 
ennemie. 

"  On  vous  répète,"  lui  dit-il,  "  que  le  peuple 


Ï2  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"  demande  sa  mort,  on  croit  vous  plaire  par 
"  cette  feinte  violence;,  on  croit  vous  déter- 
"  miner  à  ce  que  vous  souhaitez;  mais  pro- 
"  noncez  que  vous  voulez  la  sauver,  et  dans 
"  l'instant  vous  verrez  la  prétendue  nécessité 
"  de  sa  mort  s'évanouir  :  ce  qu'on  trouvoit 
"juste  passera  pour  injuste,  et  les  mêmes 
iÇ  hommes  qui  l'accusent  prendront  haute- 
"  ment  sa  défense.  Vous  la  craignez  vivante  : 
"  ah!  craignez-la  sur-tout  quand  elle  ne  sera 
"  plus.  C'est  alors  qu'elle  sera  vraiment  re- 
"doutable;  elle  renaîtra  de  son  tombeau, 
"  comme  la  déesse  de  la  discorde,  comme 
"l'esprit  de  la  vengeance,  pour  détourner 
"  de  vous  le  cœur  de  vos  sujets.  Us  ne  ver- 
"  ront  plus  en  elle  l'ennemie  de  leur  croyance, 
"  mais  la  petite-fille  de  leurs  rois.  Le  peuple 
**  appelle  avec  fureur  cette  résolution  san- 
"  glante  ;  mais  il  ne  la  jugera  qu'après  levè- 
"  ncment.  Traversez  alors  les  rues  de  Lon- 
"  dres,  et  vous  y  verrez  régner  le  silence 
"  de  la  terreur;  vous  y  verrez  un  autre 
"  peuple,  une  autre  Angleterre:  ce  ne  sc- 
"  ront  plus  ces  transports  de  joie  qui  celé- 
M  broient  la  sainte  équité  dont  votre  tronc 
11  étoit  environné;  mais  la  crainte,  cette 
sombre  compagne  de  la  tyrannie,  ne  vous 


c. 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  7* 

"  quittera  plus;  les  rues  seront  désertes  à 
"  votre  passage;  vous  aurez  fait  ce  qu'il  y  a 
"  de  plus  fort,  de  plus  redoutable.  Quel 
"  homme  sera  sûr  de  sa  propre  vie,  quand 
"  la  tète  royale  de  Marie  n'aura  point  été 
"  respectée!" 

La  réponse  d'Elizabeth  à  ce  discours  est 
d'une  adresse  bien  remarquable;  un  homme 
dans  une  pareille  situation  auroit  certaine- 
ment employé  le  mensonge  pour  pallier  Tin- 
justice;  mais  Eîizabeth  fait  plus,  elle  veut 
intéresser  pour  elle-même  en  se  livrant  à  la 
vengeance;  elle  voudroit  presque  obtenir  lu 
pitié,  en  commettant  Faction  la  plus  cruelle. 
Elle  a  de  la  coquetterie  sanguinaire,  si  Ton 
peut  s'exprimer  ainsi,  et  le  caractère  de 
femme  se  montre  à  travers  celui  de  tyran. 

M  Ah,  Talbot,"  s'écrie  Elizabeth,  "  vous 
"  m'avez  sauvée  aujourd'hui,  vous  avez  dé- 
(i  tourné  de  moi  le  poignard!  pourquoi  ne 
"  le  laissiez-vous  pas  arriver  jusqu'à  mon 
"  cœur?  le  combat  étoit  fini;  et  délivrée  de 
"  tous  mes  doutes,  pure  de  toutes  mes  fautes,- 
"  je  descendois  dans  mon  paisible  tombeau: 
"  croyez-moi,  je  suis  fatiguée  du  trône  et  de 
*  la  vie;  si  l'une  des  deux  reines  doit  tom- 
"  ber  pour  que  l'autre  vive  (et  cela  est  ainsi, 


74  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"  j'en  suis  convaincue),  pourquoi  ne  seroit-ce 
"  pas  moi  qui  résignerois  l'existence?  Mon 
"  peuple  peut  choisir;  je  lui  rends  son  pou- 
H  voir;  Dieu  m'est  témoin  que  ce  n'est  pas 
"  pour  moi,  mais  pour  le  bien  seul  de  la 
M  nation  que  j'ai  vécu.  Espère-t-on  de  cette 
u  séduisante  Stuart,  de  cette  reine  plus  jeune, 
"  des  jours  plus  heureux?  alors  je  descends 
"  du  trône,  et  je  retourne  dans  la  solitude  de 
"  Woodstock  où  j'ai  passé  mon  humble  jeu- 
"  nesse,  où,  loin  des  vanités  de  ce  monde, 
"  je  trouvois  ma  grandeur  en  moi-même. 
"  Non,  je  ne  suis  pas  faite  pour  être  souve- 
"  raine,  un  maître  doit  être  dur,  et  mon 
"  cœur  est  foible.  J'ai  bien  gouverné  cette 
"  île,  tant  qu'il  ne  s'agissoit  que  de  faire 
"des  heureux:  mais  voici  la  tâche  cruelle 
"  imposée  par  le  devoir  royal,  et  je  me  sens 
"  incapable  de  l'accomplir." 

A  ce  mot  Burleigh  interrompt  Elizabeth 
et  lui  reproche  tout  ce  dont  elle  veut  être 
blâmée,  sa  foiblesse,  son  indulgence,  sa  pitié  : 
il  semble  courageux,  parcequ'il  demande  à 
sa  souveraine  avec  force  ce  qu'elle  désire  en 
secret  plus  que  lui-même.  La  flatterie  brus- 
que réussit  en  général  mieux  que  la  flatterie 
obséquieuse,  et  c'est  bien  fait  aux  courtisans, 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  f5 

quand  ils  le  peuvent,  de  se  donner  l'air  d'être 
entraînés  dans  le  moment  où  ils  réfléchissent 
le  plus  à  ce  qu'ils  disent. 

Elizabeth  signe  la  sentence,  et  seule  avec 
le  secrétaire  de  ses  commandements,  la  ti- 
midité de  femme  qui  se  mêle  à  la  persé- 
vérance du  despotisme  lui  fait  désirer  que  cet 
homme  subalterne  prenne  sur  lui  la  respon- 
sabilité de  l'action  qu'elle  a  commise:  il 
veut  Tordre  positif  d'envoyer  cette  sentence, 
elle  le  refuse,  et  lui  répète  qu'il  doit  faire 
son  devoir;  elle  laisse  ce  malheureux  dans 
une  affreuse  incertitude,  dont  le  chancelier 
Burleigh  le  tire,  en  lui  arrachant  le  papier 
qu'Elizabeth  a  laissé  entre  ses  mains. 

Leicester  est  très  compromis  par  les  amis 
de  la  reine  d'Ecosse;  ils  viennent  lui  de- 
mander de  les  aider  à  la  sauver.  Il  découvre 
qu'il  est  accusé  auprès  d'Elizabeth,  et  prend 
tout  à  coup  l'affreux  parti  d'abandonner 
Marie,  et  de  révéler  à  la  reine  d'Angleterre 
avec  hardiesse  et  ruse  une  partie  des  secrets 
qu'il  doit  à  la  confiance  de  sa  malheureuse 
amie.  Malgré  tous  ces  lâches  sacrifices,  il 
ne  rassure  Elizabeth  qu'à  demi,  et  elle  ex- 
ige qu'il  conduise  lui-même  Marie  à  l'écha- 
faud,  pour  prouver  qu'il  ne  l'aime  pas.     La 


76  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

jalousie  de  femme  se  manifestant  par  Je 
supplice  qu'Élizabeth  ordonne  comme  mo- 
narque doit  inspirer  à  Leicester  une  profonde 
haine  pour  elle:  la  reine  le  fait  trembler, 
quand  par  les  lois  de  la  nature  il  devroit  être 
son  maître;  et  ce  contraste  singulier  produit 
une  situation  très  originale:  mais  rien  n'égale 
le  cinquième  acte.  C'est  à  Weimar  que  j'as- 
sistai à  la  représentation  de  Marie  Stuart,  et 
je  ne  puis  penser  encore  sans  un  profond  at- 
tendrissement à  l'effet  des  dernières  scènes. 

On  voit  d'abord  paroi tre  les  femmes  de 
Marie  vêtues  de  noir,  et  dans  une  morne  dou- 
leur; sa  vieille  nourrice,  la  plus  affligée  de 
toutes,  porte  ses  diamants  royaux;  elle  lui  a 
ordonné  de  les  rassembler  pour  qu'elle  pût 
les  distribuer  à  ses  femmes.  Le  commandant 
de  la  prison,  suivi  de  plusieurs  de  ses  valets, 
vêtus  de  noir  aussi  comme  lui,  remplissent 
le  théâtre  de  deuil.  Melvil,  autrefois  gen- 
tilhomme de  la  cour  de  Marie,  arrive  de 
Rome  en  cet  instant.  Anna,  la  nourrice  de 
la  reine,  le  reçoit  avec  joie;  elle  lui  peint  le 
Courage  de  Marie,  qui,  tout  à  coup  résignée 
à  son  sort,  n'est  plus  occupée  que  de  son 
salut,  et  s'afflige  seulement  de  ne  pas  pou- 
voir obtenir  un   prêtre    de  sa  religion  pour 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  77 

recevoir  de  lui  l'absolution   de  ses  fautes  et 
la  communion  sainte. 

La  nourrice  raconte  comment  pendant 
la  nuit  la  reine  et  elle  avoient  entendu  des 
coups  redoublés,  et  que  toutes  deux  espé- 
roient  que  c'étaient  leurs  amis  qui  venoient 
pout  les  délivrer;  mais  qu'enfin  elles  avoient 
su  que  ce  bruit  étoit  celui  que  faisoient  les 
ouvriers  en  élevant  Féchafaud  dans  la  salle 
au-dessous  d'elles.  Melvil  demande  com- 
ment Marie  a  supporté  cette  terrible  nou- 
velle: Anna  lui  dit  que  l'épreuve  la  plus 
dure  pour  elle  a  été  d'apprendre  la  trahison 
du  comte  Leicester,  mais  qu'après  cette 
douleur  elle  a  repris  le  calme  et  la  dignité 
d'une  reine. 

Les  femmes  de  Marie  entrent  et  sortent 
pour  exécuter  les  ordres  de  leur  maîtresse, 
l'une  d'elles  apporte  une  coupe  de  vin  que 
Marie  a  demandé  pour  marcher  d'un  pas 
plus  ferme  à  l'échafaud.  Une  autre  arrive 
chancelante  sur  la  scène,  pareequ'à  travers 
la  porte  de  la  salle  où  l'exécution  doit  avoir 
lieu,  elle  a  vu  les  murs  tendus  de  noir,  Fécha- 
faud, le  bloc  et  la  hache.  L'effroi  toujours 
croissant  du  spectateur  est  déjàpresqu'à  son 
comble,  quand  Marie  paroît  dans  toute  la 


fB  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

magnificence  d'une  parure  royale,  seule  vê- 
tue de  blanc  au  milieu  de  sa  suite  en  deuil, 
un  crucifix  à  la  main,  la  couronne  sur  sa 
tête,  et  déjà  rayonnante  du  pardon  céleste 
que  ses  malheurs  ont  obtenu  pour  elle. 

Marie  console  ses  femmes  dont  les  sanglots 
lemeuvent  vivement:  "  Pourquoi,"  leur  dit- 
elle,  "  vous  affligez-vous  de  ce  que  mon 
"  cachot  s'est  ouvert?  La  mort,  ce  sévère 
"  ami,  vient  à  moi  et  couvre  de  ses  ailes 
"  noires  les  fautes  de  ma  vie:  le  dernier 
"  arrêt  du  sort  relève  la  créature  accablée; 
"je  sens  de  nouveau  le  diadème  sur  mon 
"front.  Un  juste  orgueil  est  rentré  dans 
"  mon  ame  purifiée." 

Marie  aperçoit  Melvil,  et  se  réjouit  de  le 
voir  dans  ce  moment  solennel;  elle  l'interroge 
sur  ses  parents  de  France,  sur  ses  anciens 
serviteurs,  et  le  charge  de  ses  derniers  adieux 
pour  tout  ce  qui  lui  fut  cher. 

"Je  bénis, "lui  dit-elle,"  le  roi  très-chrétien 
"  mon  beau-frère,  et  toute  la  royale  famille 
"  de  France;  je  bénis  mon  oncle  le  cardinal 
"et  Henri  de  Guise,  mon  noble  cousin;  je 
"  bénis  aussi  le  Saint-Père,  pour  qu'il  me 
"  bénisse  à  son  tour,  et  le  roi  catholique 
"  qui  s'est  offert   généreusement  pour  mon 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  79 

"  sauveur  et  vengeur.  Ils  retrouveront  tous 
"  leur  nom  dans  mon  testament;  et  de  quel- 
"  que  foible  valeur  que  soient  les  présents 
"  de  mon  amour,  ils  voudront  bien  ne  pas 
"  les  dédaigner." 

Marie  se  retourne  alors  vers  ses  serviteurs, 
et  leur  dit  :  "  Je  vous  ai  recommandé  à  mon 
"  royal  frère  de  France;  il  aura  soin  de  vous, 
"  il  vous  donnera  une  nouvelle  patrie.  Si 
"  ma  dernière  prière  vous  est  sacrée,  ne 
"  restez  pas  en  Angleterre.  Que  le  cœur 
"  orgueilleux  de  l'Anglais  ne  se  repaisse  pas 
"  du  spectacle  de  votre  malheur  :  que  ceux 
"  qui  m'ont  servie  ne  soient  pas  dans  la 
"  poussière.  Jurez-moi  par  l'image  du  Christ 
*  que  dès  que  je  ne  serai  plus,  vous  quitterez 
"  pour  jamais  cette  île  funeste." 
(Melvil  le  jure  au  nom  de  tous.) 
La  reine  distribue  ses  diamants  à  ses 
femmes,  et  rien  n'est  plus  touchant  que  les 
détails  dans  lesquels  elle  entre  sur  le  carac- 
tère de  chacune  d'elles,  et  les  conseils  qu'elle 
leur  donne  pour  leur  sort  futur.  Elle  se 
montre  sur-tout  généreuse  envers  celle  dont 
le  mari  a  été  un  traître,  en  accusant  for- 
mellement Marie  elle-même  auprès  d'Eliza- 
beth  :  elle  veut  consoler  cette  femme  de  ce 


80  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS.' 

malheur,  et  lui  prouver  qu'elle  n'en  conserve 
aucun  ressentiment. 

"  Toi,"  dit-elle  à  sa  nourrice,  "  toi,  ma 
"  fidèle  Anna,  For  et  les  diamants  ne  t'atti- 
"  rent  point;  mon  souvenir  est  le  don  le  plus 
"  précieux  que  je  puisse  te  laisser.  Prends  ce 
"  mouchoir  que  j'ai  brodé  pour  toi  dans  les 
"  heures  de  ma  tristesse,  et  que  mes  larmes 
"  brûlantes  ont  inondé  ;  tu  t'en  serviras  pour 
"  me  bander  les  yeux  quand  il  en  sera  temps, 
"j'attends  ce  dernier  service  de  toi.  Venez 
"  toutes/'  dit-elle,  en  tendant  la  main  à  ses 
femmes,  "  venez  toutes  et  recevez  mon  der- 
"nier  adieu:  recevez-le,  Marguerite,  Alise, 
u  Rosamonde,  et  toi  Gertrude,  je  sens  sur 
"  ma  main  tes  lèvres  brûlantes.  J'ai  été 
"  bien  haïe,  mais  aussi  bien  aimée  !  Qu'un 
"  époux  d'une  ame  noble  rende  heureuse  ma 
"  Gertrude,  car  un  cœur  si  sensible  a  besoin 
M  d'amour  !  Berthe,  tu  as  choisi  la  meilleure 
"  part,  tu  veux  être  la  chaste  épouse  du 
"  ciel,  hâte-toi  d'accomplir  ton  vœu.  Les 
"  biens  de  la  terre  sont  trompeurs,  la  des- 
"  tinée  de  ta  reine  te  l'apprend.  C'en  est 
"  assez,  adieu  pour  toujours,  adieu." 

Marie  reste  seule  avec  Melvil,  et  c'est  alors 
que  commence  une  scène  dont  l'effet  est  bien 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  81 

grand,  quoiqu'on  puisse  la  blâmer  à  plusieurs 
égards.  La  seule  douleur  qui  reste  à  Marie 
après  avoir  pourvu  à  tous  les  soins  terrestres, 
c'est  de  ne  pouvoir  obtenir  un  prêtre  de  sa 
religion  pour  l'assister  dans  ses  derniers  mo- 
ments. Melvil,  après  avoir  reçu  la  con- 
fidence de  ses  pieux  regrets,  lui  apprend 
qu'il  a  été  à  Rome,  qu'il  y  a  pris  les  ordres 
ecclésiastiques  pour  acquérir  le  droit  de 
l'absoudre  et  de  la  consoler:  il  découvre  sa 
tête  pour  lui  montrer  la  tonsure  sacrée,  et 
sort  de  son  sein  une  hostie  que  le  pape  lui- 
même  a  bénie  pour  elle. 

"  Un  bonheur  céleste,"  s'écrie  la  reine, 
"  m'est  donc  encore  préparé  sur  le  seuil 
"  même  de  la  mort.  Le  messager  de  Dieu 
"  descend  vers  moi,  comme  un  immortel  sur 
'?  des  nuages  d'azur:  ainsi  jadis  l'apôtre  fut 
"  délivré  de  ses  liens.  Et  tandis  que  tous 
"  les  appuis  terrestres  m'ont  trompée,  ni  les 
"  verroux,  ni  les  épées  n'ont  arrêté  le  secours 
"  divin.  Vous,  jadis  mon  serviteur,  soyez 
"  maintenant  le  serviteur  de  Dieu  et  son 
"  saint  interprète,  et  comme  vos  genoux  se 
"  sont  courbés  devant  moi,  je  me  prosterne 
"  maintenant  à  vos  pieds  dans  la  poussière." 

La  belle,  la  royale  Marie  se  jette  aux  ge- 

TOME  IT.  G 


S2  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

noux  de  Melvil,  et  son  sujet  revêtu  de  toute 
la  dignité  de  l'église  l'y  laisse  et  T'interroge. 

(Il  ne  faut  pas  oublier  que  Melvil  lui- 
même  croyoit  Marie  coupable  du  dernier 
complot  qui  avoiteu  lieu  contre  la  vie  d'Eli- 
zabeth  ;  je  dois  dire  aussi  que  la  scène  sui- 
vante est  faite  seulement  pour  être  lue,  et 
que,  sur  la  plupart  des  théâtres  de  l'Alle- 
magne, on  supprime  l'acte  de  la  communion 
quand  la  tragédie  de  Marie  Stuart  est  re- 
présentée.) 

MELVIL. 

"  Au  nom  du  Père,  du  Fils  et  du  Saint- 
"  Esprit,  Marie,  reine,  as-tu  sondé  ton  cœur 
"  et  jures-tu  de  confesser  la  vérité  devant  le- 
*  Dieu  de  vérité? 

MARIE. 

"  Mon  cœur  va  s'ouvrir  sans  mystère  de- 
"  vant  toi  comme  devant  lui. 

MELVIL. 

"  Dis-moi,  de  quel  péché  ta  conscience 
"  t'accuse-t-elle  depuis  que  tu  as  approché 
"  pour  la  dernière  fois  de  la  table  sainte? 

MARIE. 

"  Mon  amc  a  été  remplie  d'une  haine  en- 
14  vieuse,  et  des  pensées  de  vengeance  s  agi- 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  83 

"  toient  dans  mon  sein.  Pécheresse,  j'im- 
"  plorois  le  pardon  de  Dieu,  et  je  ne  pouvois 
"  pardonner  à  mon  ennemie, 

MELVIL. 

u  Te  repens-tu  de  cette  faute,  et  ta  résolu- 
"  tion  sincère  est-elle  de  pardonner  à  tous 
"  avant  que  de  quitter  ce  monde? 

MARIE. 

"  Aussi  vrai  que  j'espère  la  miséricorde 
"  de  Dieu. 

MELVIL. 

"  N'est-il  point  d'autre  tort  que  tu  doives 
"  te  reprocher  ? 

MARIE. 

"  Ah  !  ce  n'est  pas  la  haine  seule  qui  m'a 
rendue  coupable,  j'ai  encore  plus  offensé 

"  le  Dieu  de  bonté  par  un  amour  criminel  : 
ce  cœur  trop  vain  s'est  laissé  séduire  par 

"  un  homme  sans  foi,  qui  m'a  trompée  et 

"  abandonnée. 

MELVIL. 

*  Te  repens-tu  de  cette  erreur,  et  ton  cœur 
"  a-t-il  quitté  cette  fragile  idole  pour  se 
"  tourner  vers  son  Dieu ? 

MARIE. 

"Ce  fut  le  plus  cruel  de  mes  combats,  mais 
"  enfin  j'ai  déchiré  ce  dernier  lien  terrestre. 

g2 


». 


«£ 


i*  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS, 

MELVIL. 

<c  De  quelle  autre  faute  te  sens-tu  cou- 
"pable? 

MARIE. 

"  Ah  !  d'une  faute  sanglante  depuis  long- 
"  temps  confessée.  Mon  ame  frémit  en  ap* 
"  prochant  du  jugement  solennel  qui  m'at- 
"  tend,  et  les  portes  du  ciel  semblent  se 
"  couvrir  de  deuil  à  mes  yeux.  J'ai  fait 
"  périr  le  roi  mon  époux  quand  je  consentis 
"  à  donner  mon  cœur  et  ma  main  au  séduc- 
"  teur  son  meurtrier.  Je  me  suis  imposé 
"  toutes  les  expiations  ordonnées  par  l'église; 
"  mais  le  ver  rongeur  du  remords  ne  me 
"  laisse  point  de  repos. 

MELVIL. 

"  Ne  te  reste-t-il  rien  de  plus  au  fond  de 
"  l'ame,  que  tu  doives  confesser? 

MARIE. 

"  Non,  tu  sais  maintenant  tout  ce  qui  pèse 
"  sur  mon  cœur. 

MELVIL. 

"  Songe  à  la  présence  du  scrutateur  des 
"  pensées,  à  l'anathème  dont  l'église  menace 
"  une  confession  trompeuse:  c'est  un  péché 
"  qui  donne  la  mort  éternelle,  et  que  le  Saint- 
"  Esprit  a  frappé  de  sa  malédiction. 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  t. 

MARIE. 

"  Puissé-je  obtenir  dans  mon  dernier  com- 
"  bat  la  clémence  divine,  aussi  vrai  qu'en 
"  cet  instant  solennel  je  ne  t'ai  rien  déguisé! 

MELVIL. 

"  Comment  !  tu  caches  à  ton  Dieu  le  crime 
u  pour  la  punition  duquel  les  hommes  te  con- 
"  damnent:  tu  ne  me  parles  point  de  la  part 
"  que  tu  as  eue  dans  la  haute  trahison  des 
"  assassins  d'Elizabeth;  tu  subis  la  mort 
"  terrestre  pour  cette  action;  veux-tu  donc 
"  qu'elle  entraîne  aussi  la  perdition  de  ton 
"  ame  ? 

MARIE. 

"  Je  suis  prête  à  passer  du  temps  à  l'éter- 
"  nité  :  avant  que  l'aiguille  de  l'heure  ait 
"  accompli  son  tour,  je  me  présenterai  de- 
"  vant  le  trône  de  mon  juge;  et,  je  le  répète 
"  ici,  ma  confession  est  entière. 

MELVIL. 

"  Examine-toi  bien.  Notre  cœur  est  sou- 
"  vent  pour  nous-mêmes  un  confident  trom- 
peur: tu  as  peut-être  évité  avec  adresse  le 
mot  qui  te  rendoit  coupable,  quoique  tu 
partageasses  la  volonté  du  crime;  mais 
apprends  qu'aucun   art  humain   ne  peut 


86  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS.      » 

"  faire  illusion  àFœii  de  feu  qui  regarde  dans 
"  le  fond  de  l'âme. 

MARIE. 

"  J'ai  prie  tous  les  princes  de  se  réunir 
"  pour  m'affranchir  de  mes  liens,  mais  jamais 
"je  n'ai  menacé  ni  par  mes  projets,  ni  par 
"  mes  actions,  la  vie  de  mon  ennemie. 
melvil. 

"  Quoi!  ton  secrétaire  t'a  faussement  ac- 
"  cusée  ? 

MARIE. 

"  Que  Dieu  le  juge  !  Ce  que  j'ai  dit  est  vrai. 

MELVIL. 

"  Ainsi  donc  tu  montes  sur  l'échafaud  con- 
"  vaincue  de  ton  innocence  ? 

MARIE. 

"  Dieu  m'accorde  d'expier  par  cette  mort 

*'  ncn  méritée  le  crime  dont  ma  jeunesse  fut 

"  coupable. 

melvil  (la  bénissaiil). 

"  Que  cela  soit  ainsi,  et  que  ta  mort  serve 

"  à  t'absoudre  !  Tombe   sur  l'autel  comme 

*f  une  victime  résignée.  Le  sang  peut  purifier 

"  ce  que  le  sang  avoit  souillé  :  tu  n'es  plus 

f*  coupable  maintenant  que  des  fautes  d'une 

tf  femme,  et  les  foiblesses  de  l'humanité  ne 

"  suivent  point  l'amc   bienheureuse  dans  le 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  87 

"  ciel.  Je  t'annonce  donc,  en  vertu  de  la 
"  puissance  qui  m'a  été  donnée  de  lier  et  de 
"  délier  sur  la  terre,  l'absolution  de  tes  péchés, 
"  ainsi  que  tu  as  cru  qu'il  f  arrive  !  (Il  lui  pré- 
"  sente  V hostie.)  Prends  ce  corps,  il  a  été 
"  sacrifié  pour  toi.  (Il prend  la  coupe  qui  est 
"  sur  la  table,  il  la  consacre  avec  une  prière 
"  recueillie,  et  l'offre  à  la  reine,  qui  semble  hé- 
"  siter  encore  et  ne  pas  oser  l'accepter.)  Prends 
"  la  coupe  remplie  de  ce  sang  qui  a  été  ré- 
"  pandu  pour  toi.  Prends-la,  le  pape  t'ac- 
"  corde  cette  grâce  au  moment  de  ta  mort. 
"  C'est  le  droit  suprême  des  rois  dont  tu 
"  jouis  (Marie  reçoit  la  coupe)  ;  et  comme  tu 
"  es  maintenant  unie  mystérieusement  avec 
"  ton  Dieu  sur  cette  terre,  ainsi  revêtue  d'un 
"  éclat  angélique,  tu  le  seras  dans  le  séjour 
"  de  béatitude,  où  il  n'y  aura  plus  ni  faute, 
"  ni  douleur.  (J7  remet  la  coupe,  entend  du 
"  bruit.au  dehors,  recouvre  sa  tête,  et  va  vers 
"  la  porte;  Marie  reste  à  genoux  plongée  dans 
"  la  méditation) 

MELVIL. 

"  Il  vous  reste  encore  une  rude  épreuve  à 
"  supporter,  madame:  vous  sentez-vous  assez 
"  de  force  pour  triompher  de  tous  les  mouve- 
"  ments  d'amertume  et  de  haine  ? 


$8  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

marie  {se  relève). 
"  Je  ne  crains  point  de  rechute,  j'ai  sa- 
"  crifié  à  Dieu  ma  haine  et  mon  amour. 

MELVIL. 

"  Ainsi  préparez-vous  à  recevoir  lord  Lei- 
"  cester  et  le  chancelier  Burleigh  :  ils  sont-la. 
"  (Leicester  reste  dans  l '  êloignement ,  sans  lever 
"  les  yeux;  Burleigh  s  avance  entre  la  reine 
"  et  lui.) 

BURLEIGH. 

"Je  viens,  lady  Stuart,  pour  recevoir  vos 
"  derniers  ordres. 

MARIE. 

"  Je  vous  en  remercie,  my  lord. 

BURLEIGH. 

"  C'est  la  volonté  de  la  reine,  qu'aucune 
"  demande  équitable  ne  vous  soit  refusée. 

MARIE. 

"  Mon  testament  indique  mes  derniers 
"  souhaits  ;  je  l'ai  déposé  dans  les  mains  du 
"  chevalier  Paulet,  j'espère  qu'il  sera  fidèle- 
u  ment  exécuté. 

PAULET. 

"  Il  le  sera. 

MARIE. 

"  Comme  mon  corps  ne  peut  pas  reposer 
"  en  terre  sainte,  je  demande  qu'il  soit  ac- 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  89 

v  cordé  à  ce  fidèle  serviteur  de  porter  mon 
"  cœur  en  France,  auprès  des  miens.  Hélas! 
"  il  a  toujours  été  là. 

BURLEIGH. 

"  Ce  sera  fait.    Ne  voulez-vous  plus  rien? 

MARIE, 

"  Portez  mon  salut  de  sœur  à  la  reine  d'An- 
"  gleterre,  dites-lui  que  je  lui  pardonne  ma 
"  mort  du  fond  de  mon  ame.  Je  me  repens 
"  d'avoir  été  trop  vive  hier  dans  mon  entre- 
"  tien  avec  elle.  Que  Dieu  la  conserve  et  lui 
"  accorde  un  règne  heureux  !  (Dans  ce  mo- 
"  ment  le  shérif  arrive,  Anna  et  les  femmes  de 
"  Marie  entrent  avec  lui.)  Anna,  calme-toi, 
"  le  moment  est  venu,  voilà  le  shérif  qui  doit 
"  me  conduire  à  la  mort.  Tout  est  décidé. 
"  Adieu,  adieu.  (A  Burleigh.)  Je  souhaite 
"  que  ma  fidèle  nourrice  m'accompagne  sur 
"  réchafaud,  mylord;  accordez-moi  ce  bien- 
"  fait. 

BURLEIGH. 

"  Je  n'ai  point  de  pouvoir  à  cet  égard. 

MARIE. 

"  Comment  !  Ton  pourroit  me  refuser 
"  cette  prière  si  simple  !  Qui  donc  me  ren- 
"  droit  les  derniers  services  ?     Ce  ne  peut 


90  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS» 

"  être  la  volonté  de  ma  sœur,  qu'on  blesse 
"  en  ma  personne  le  respect  dû  à  une 
"  femme. 

BURLEIGII. 

"  Aucune  femme  ne  doit  monter  avec  vous 
"  sur  Téchafaud  ;  ses  cris,  sa  douleur 

MARIE. 

"  Elle  ne  fera  pas  entendre  ses  plaintes,  je 
cl  suis  garant  de  la  force  d'ame  de  mon  Anna. 
"  Soyez  bon,  mylord,  ne  me  séparez  pas,  en 
"  mourant,  de  ma  fidèle  nourrice.  Elle  m'a 
"  reçu  dans  ses  bras  sur  le  seuil  de  la  vie, 
"  que  sa  douce  main  me  conduise  à  la  mort. 

PAULET. 

"  11  faut  y  consentir. 

BURLEIGII. 

"  Soit. 

MARIE, 

"  Il  ne  me  reste  plus  rien  à  vous  de- 
"  mander.  (Elle  prend  le  crucifix  et  le  baise.) 
"  Mon  Rédempteur,  mon  Sauveur,  que  tes 
"bras  me  reçoivent!  (Elle  se  retourne  pour 
"  partir,  et  dans  cet  instant  elle  rencontre  le 
M  comte  de  Leicestcr  ;  clic  tremble,  ses  genoux 
"fléchissent,  et  prête  ù  tomber^  le  comte  Lci- 
44  cesler  la  soutient  ;  puis  il  détourne  lu  tetc* 


y 


WALSTEIN,  ET  MARIE  STUART.  91 

"  et  ne  peut  soutenir  sa  mie.)  Vous  me  tenez 
"  parole,  comte  Leicester,  vous  m'aviez  pro- 
"  mis  votre  appui  pour  sortir  de  ce  cachot, 
"  et  vous  me  l'offrez  maintenant.  {Le  comie 
"  Leicester  semble  anéanti;  elle  continue  avec 
"  un  accent  plein  de  douceur.)  Oui,  Lei- 
V  cester,  et  ce  n'est  pas  seulement  la  liberté 
"  que  je  voulois  vous  devoir,  mais  une  li- 
66  berté  qui  me  devînt  plus  chère  en  la  tenant 
"  de  vous;  maintenant  que  je  suis  sur  la 
"  route  de  la  terre  au  ciel,  et  que  je  vais  de- 
"  venir  un  esprit  bienheureux,  affranchi  des 
"  affections  terrestres,  j'ose  vous  avouer  sans 
"  rougir  la  foiblesse  dont  j'ai  triomphé. 
"  Adieu,  et  si  vous  le  pouvez,  vivez  heureux. 
"  Vous  avez  voulu  plaire  à  deux  reines,  et 
"  vous  avez  trahi  le  cœur  aimant  pour  obte- 
"  nir  le  cœur  orgueilleux.  Prosternaz-vous 
"  aux  pieds  d'Elizabeth,  et  puisse  votre  ré- 
"  compense  ne  pas  devenir  votre  punition! 
"  Adieu,  je  n'ai  plus  de  lien  avec  la  terre." — 
Leicester  reste  seul  après  le  départ  de 
Marie,  le  sentiment  de  désespoir  et  de  honte 
qui  l'accable  peut  à  peine  s'exprimer;  il  en- 
tend, il  écoute  ce  qui  se  passe  dans  la  salle 
de  l'exécution,  et  quand  elle  est  ^accomplie 
il  tombe  sans   connoissance.     On  apprend 


92  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

ensuite  qu'il  est  parti  pour  la  France,  et  la 
douleur  qu'Elizabeth  éprouve,  en  perdant 
celui  qu'elle  aime,  commence  la  punition  de 
son  crime. 

Je  ferai  quelques  observations  sur  cette 
imparfaite  analyse  d'une  pièce,  dans  laquelle 
le  charme  des  vers  ajoute  beaucoup  à  tous 
les  autres  genres  de  mérite.  Je  ne  sais  si 
Ton  se  perruettroit  en  France  de  faire  un 
acte  tout  entier  sur  une  situation  décidée  ; 
mais  ce  repos  de  douleur,  qui  naît  de  la  pri- 
vation même  de  l'espérance,  produit  les 
émotions  les  plus  vraies  et  les  plus  pro- 
fondes. Ce  repos  solennel  permet  au  spec- 
tateur, comme  à  la  victime,  de  descendre 
en  lui-même,  et  d'y  sentir  tout  ce  que  révèle 
le  malheur. 

La  scène  de  la  confession,  et  sur-tout  de 
la  communion,  seroit  avec  raison  tout-à-fait 
condamnée  ;  mais  ce  n'est  certes  pas  comme 
manquant  d'effet  qu'on  pourroit  la  blâmer  : 
le  pathétique  qui  se  fonde  sur  la  religion  na- 
tionale touche  de  si  près  le  cœur,  que  rien 
ne  sauroit  émouvoir  d'avantage.  Le  pays  le 
plus  catholique,  l'Espagne,  et  son  poète  le 
plus  religieux,  Caldéron,  qui  étoit  lui-même 
entré  dans  l'état  ecclésiastique,  ont  admis 


WALSTKIN,  ET  MARIE  STUART.  93 

sur  le  théâtre  les  sujets  et  les  cérémonies  du 
christianisme. 

Il  me  semble  que,  sans  manquer  au  re- 
spect qu'on  doit  à  la  religion  chrétienne,  ou 
pourroit  se  permettre  de  la  faire  entrer  dans 
la  poésie  et  les  beaux-arts,  dans  tout  ce  qui 
élève  Famé  et  embellit  la  vie.  L'en  exclure, 
c'est  imiter  ces  enfants  qui  croient  ne  pou- 
voir rien  faire  que  de  grave  et  de  triste  dans 
la  maison  de  leur  père.  Il  y  a  de  la  religion 
dans  tout  ce  qui  nous  cause  une  émotion 
désintéressée,  la  poésie,  l'amour,  la  nature  et 
la  Divinité  se  réunissent  dans  notre  cœur, 
quelques  efforts  qu'on  fasse  pour  les  séparer; 
et  si  l'on  interdit  au  génie  de  faire. résonner 
toutes  ces  cordes  à  la  fois,  l'harmonie  com- 
plète de  l'ame  ne  se  fera  jamais  sentir. 

Cette  reine  Marie,  que  la  France  a  vue  si 
brillante,  et  l'Angleterre  si  malheureuse,  a  été 
l'objet  de  mille  poésies  diverses  qui  célèbrent 
ses  charmes  et  son  infortune.  L'histoire  l'a 
peinte  comme  assez  légère;  Schiller  a  donné 
plus  de  sérieux  à  son  caractère,  et  le  moment 
dans  lequel  il  la  représente  motive  bien  ce 
changement.  Vingt  années  de  prison,  et 
même  vingt  années  de  vie,  de  quelque  ma- 
nière qu'elles  se  soient  passées,  sont  presque 
toujours  une  sévère  leçon. 


9*  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Les  adieux  de  Marie  au  comte  Leicester 
me  paroissent  Tune  des  plus  belles  situations 
qui  soit  au  théâtre.  Il  y  a  quelque  douceur 
pour  Marie  dans  cet  instant.  Elle  a  pitié  de 
Leicester,  tout  coupable  qu'il  est  :  elle  sent 
quel  souvenir  elle  lui  laisse,  et  cette  ven- 
geance du  cœur  est  permise.  Enfin,  au  mo- 
ment de  mourir,  et  de  mourir  parcequ'il  n'a 
pas  voulu  la  sauver,  elle  lui  dit  encore  qu'elle 
l'aime  ;  et  si  quelque  chose  peut  consoler  de 
la  séparation  terrible  à  laquelle  la  mort  nous 
condamne,  c'est  la  solennité  qu'elle  donne  à 
nos  dernières  paroles  :  aucun  but,  aucun 
espoir  ne  s'y  mêle,  et  la  vérité  la  plus  pure 
sort  de  notre  sein  avec  la  vie. 


JEANNE  D'ARC.  95 


CHAPITRE   XIX. 

Jeanne  d'Arc*  et  la  Fiancée  de  Messine, 


Schiller,  dans  une  pièce  de  vers  pleine  de 
charmes,  reproche  aux  Français  de  n'avoir 
pas  montré  de  la  reconnoissance  pour  Jeanne 
d'Arc.  L'une  des  plus  belles  époques  de  l'his- 
toire, celle  où  la  France  et  son  roi  Charles 
VII  furent  délivrés  du  joug  des  étrangers, 
n'a  point  encore  été  célébrée  par  un  écrivain 
digne  d'effacer  le  souvenir  du  poëmede  Vol- 
taire ;  et  c'est  un  étranger  qui  a  tâché  de  ré- 
tablir la  gloire  d'une  héroïne  française,  d'une 
héroïne  dont  le  sort  malheureux  intéresseroit 
pour  elle,  quand  ses  exploits  n'exciteroient 
pas  un  juste  enthousiasme.  Shakespear  devoit 
juger  Jeanne  d'Arc  avec  partialité,  puisqu'il 
étoit  Anglais,  et  néanmoins  il  la  représente, 


96  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

dans  sa  pièce  historique  de  Henri  VI,  comme 
une  femme  inspirée  d'abord  par  le  ciel, et  cor- 
rompue ensuite  par  le  démon  de  l'ambition. 
Ainsi  les  Français  seuls  ont  laissé  déshonorer 
sa  mémoire  :  c'est  un  grand  tort  de  notre 
nation  que  de  ne'pas  résister  à  la  moquerie 
quand  elle  lui  est  présentée  sous  des  formes 
piquantes.  Cependant  il  y  a  tant  de  place 
dans  ce  monde,  et  pour  le  sérieux  et  pour  la 
gaieté,  qu'on  pourroit  se  faire  une  loi  de 
ne  pas  déjouer  ce  qui  est  digne  de  respect 
sans  se  priver  pour  cela  de  la  liberté  de  la 
plaisanterie. 

Le  sujet  de  Jeanne  d'Arc  étant  tout  à  la 
fois  historique  et  merveilleux,  Schiller  a  en- 
tremêlé sa  pièce  de  morceaux  lyriques,  et  ce 
mélange  produit  un  très  bel  effet,  même  à 
la  représentation.  Nous  n'avons  guère  en 
français  que  le  monologue  de  Polyeuctc  ou 
les  chœurs  d'Athalie  et  d'Estherqui  puissent 
nous  en  donner  l'idée.  La  poésie  dramatique 
est  inséparable  de  la  situation  qu'elle  doit 
peindre;  c'est  le  récit  en  action,  c'est  le  dé- 
bat de  l'homme  avec  le  sort.  La  poésie  lyri- 
que convient  presque  toujours  aux  sujets  re- 
ligieux ;  elle  élève  l'âme  vers  le  ciel,  elle  ex- 
prime je  ne  sais  quelle  résignation  sublime 


JEANNE  D'ARC.  97 

qui  nous  saisit  souvent  au  milieu  des  pas- 
sions les  plus  agitées,  et  nous  délivre  de  nos 
inquiétudes  personnelles  pour  nous  faire 
goûter  un  instant  la  paix  divine. 

Sans  doute,  il  faut  prendre  garde  que  la 
marche  progressive  de  l'intérêt  ne  puisse  en 
souffrir;  mais  le  but  de  Fart  dramatique  n'est 
pas  uniquement  de  nous  apprendre  si  le  héros 
est  tué,  ou  s'il  se  marie  :  le  principal  objet 
des  événements  représentés  c'est  de  servir  à 
développer  les  sentiments  et  les  caractères. 
Le  poète  a  donc  raison  de  suspendre  quel- 
quefois l'action  théâtrale,  pour  faire  entendre 
la  musique  céleste  de  l'ame.  On  peut  se  re- 
cueillir dans  l'art  comme  dans  la  vie,  et 
planer  un  moment  au-dessus  de  tout  ce  qui 
se  passe  en  nous-mêmes  et  autour  de  nous. 

L'époque  historique  dans  laquelle  Jeanne 
d'Arc  a  vécu  est  particulièrement  propre  à 
faire  ressortir  le  caractère  français  dans  toute 
sa  beauté,  lorsqu'une  foi  inaltérable,  un  re- 
spect sans  bornes  pour  les  femmes,  une  géné- 
rosité presque  imprudente  à  la  guerre,  signa- 
loient  cette  nation  en  Europe. 

Il  faut  se  représenter  une  jeune  fille  de 
seize  ans,  d'une  taille  majestueuse,  mais 
avec  des  traits  encore  enfantins,  un  extérieur 

TOME   II.  H 


98  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

délicat  et  n'ayant  d'autre  force  que  celle  qui 
lui  vient  d'en-haut  :  inspirée  par  la  religion, 
poète  dans  ses  actions,  poëte  aussi  dans  ses 
paroles,  quand  l'esprit  divin  ranime  ;  mon- 
trant dans  ses  discours  tantôt  un  génie  ad- 
mirable, tantôt  l'ignorance  absolue  de  tout 
ce  que  le  ciel  ne  lui  a  pas  révélé.  C'est  ainsi 
que  Schiller  a  conçu  le  rôle  de  Jeanne  d'Arc. 
Il  la  fait  voir  d'abord  à  Vaucouleurs  dans 
l'habitation  rustique  de  son  père,  entendant 
parler  des  revers  de  la  France  et  s'enflam- 
inant  à  ce  récit.  Son  vieux  père  blâme  sa 
tristesse,  sa  rêverie,  son  enthousiasme.  Il  ne 
pénètre  pas  le  secret  de  l'extraordinaire,  et 
croit  qu'il  y  a  du  mal  dans  tout  ce  qu'il  n'a 
pas  l'habitude  de  voir.  Un  paysan  apporte  un 
casque  qu'une  Bohémienne  lui  a  remis  d'une 
façon  toute  mystérieuse.  Jeanne  d'Arc  s'en 
saisit,  elle  le  place  sur  sa  tête,  et  sa  famille 
elle-même  est  étonnée  de  l'expression  de  ses 
regards. 

Elle  prophétise  le  triomphe  de  la  France 
et  la  défaite  de  ses  ennemis.  Un  paysan, 
esprit  fort,  lui  dit  qu'il  n'y  a  plus  de  miracle 
dans  ce  monde.  "  Il  y  en  aura  encore  un," 
s'écrie-t-elle  ;  "une  blanche  colombe  va 
"  paroître,  et  avec  la  hardiesse  d'un  aigle  elle 


JEANNE  D'ARC.  M 

"  combattra  les  vautours  qui  déchirent  la 
"  patrie.  Il  sera  renversé  cet  orgueilleux 
"  duc  de  Bourgogne,  traître  à  la  France, 
"  ceTalbot  aux  cent  bras,  le  fléau  du  ciel,  ce 
"  Salisbury  blasphémateur,  toutes  ces  hordes 
"  insulaires  seront  dispersées  comme  un  trou- 
"  peau  de  brebis.  Le  Seigneur,  le  dieu  des 
"  combats,  sera  toujours  avec  la  colombe. 
"  Il  daignera  choisir  une  créature  trem- 
"  blante,  et  triomphera  par  une  foible  fille, 
"  car  il  est  le  Tout-Puissant." 

Les  sœurs  de  Jeanne  d'Arc  s'éloignent,  et 
son  père  lui  commande  de  s'occuper  de  ses 
travaux  champêtres,  et  de  rester  étrangère  à 
tous  ces  grands  événements  dont  les  pauvres 
bergers  ne  doivent  pas  se  mêler.  Il  sort, 
Jeanne  d'Arc  reste  seule  ;  et,  prête  à  quitter 
pour  jamais  le  séjour  de  son  enfance,  un  sen- 
timent de  regret  la  saisit. 

"  Adieu,"  dit-elle,  "  vous,  contrées  qui  me 
"  fûtes  si  chères  ;  vous,  montagnes  ;  vous, 
"tranquilles  et  fidèles  vallées,  adieu  !  Jeanne 
"  d'Arc  ne  viendra  plus  parcourir  vos  riantes 
"  prairies.  Vous,  fleurs  que  j'ai  plantées, 
"  prospérez  loin  de  moi.  Je  vous  quitte, 
"  grotte  sombre,  fontaines  rafraîchissantes. 
"  Echo,   toi,  la  voix  pure  de  la  vallée,  qui 

h  2 


. 


(   BiBU 


]j06  la  LITTÉRATURE  et  les  arts. 

"  répondois  à  mes  chants,  jamais  ces  lieux 
"  ne  me  reverront.  Vous,  l'asile  de  toutes 
K  mes  innocentes  joies,  je  vous  laisse  pour 
m  toujours  :  que  mes  agneaux  se  dispersent 
"  dans  les  bruyères,  un  autre  troupeau  me 
"  réclame,  Fesprit  saint  m'appelle  à  la  san- 

*  glante  carrière  du  péril. 

"  Ce  n'est  point  un  désir  vaniteux  ni  ter- 
M  restre  qui  m'attire,  c'est  la  voix  de  celui 
*c  qui  s'est  montré  à  Moyse  dans  le  buisson 
*'  ardent  du  mont  Horeb,  et  lui  a  commandé 
"  de  résister  à  Pharaon.  C'est  lui  qui,  tou- 
jours  favorable   ajjx    bergers,    appela    le 

*  jeune  David  pour  combattre  le  géant.  Il 
"  m'a  dit  aussi  : — Pars  et  rends  témoignage 
"  à  mon  nom  sur  la  terre.     Tes  membres 

*  doivent  être  renfermés  dans  le  rude  airain. 

*  Le  fer  doit  couvrir  ton  sein  délicat.     Au- 

*  cun  homme  ne  doit  faire  éprouver  à  ton 

*  cœur  les  flammes  de  l'amour.  La  cou- 
«'  ronne  de  l'hyménée  n'ornera  jamais  ta  che- 
«'  velure.  Aucun  enfant  chéri  ne  reposer^ 
"  sur  ton  sein  ;  mais  parmi  toutes  les  femmes 
t*  de  la  terre  tu  recevras  seule  en  partage  les 
"  lauriers  des  combats.  Quand  les  plu9 
"  courageux  se  lassent,  quand  l'heure  fatale 
"•  de  la.  France  semble  approcher*  c'est  toi 


•JEANNE  D'ARC  M&j 

*  qui  porteras  mon  oriflamme  :  et  tu  abat- 
u  tras  les  orgueilleux  conquérants  commç 
M  les  épis  tombent  au  jour  de  la  moisson. 

*  Tes  exploits  changeront  la  roue  de  la  for- 
"  tune,  tu  vas  apporter  le  salut  aux  héros  cIq 
**  la  France,  et  dans  Reims  délivrée  placer 
a  la  couronne  sur  la  tête  de  ton  roi. — 

"  C'est  ainsi  que  le  ciel  s'est  fait  entendre 
"  à  moi.     Il  m'a  envoyé  ce  casque  comme 

*  un  signe  de  sa  volonté.  La  trempe  mira~ 
"  culeuse  de  ce  fer  me  communique  sa  force, 
"  et  l'ardeur  des  anges  guerriers  m'enflamme; 
"  je  vais  me  précipiter  dans  le  tourbillon  des 
"  combats,  il  m'entraîne  avec  l'impétuosité 
"  de  Forage.  J'entends  la  voix  des  héros 
"  qui  m'appelle  ;  le  cheval  belliqueux  frappe 
"  la  terre,  et  la  trompette  résonne." 

Cette  première  scène  est  un  prologue,  mais 
elle  est  inséparable  de  la  pièce;  il  falloit 
mettre  en  action  l'instant  où  Jeanne  d'Arc 
prend  sa  résolution  solennelle  ;  se  contenter 
d'en  faire  un  récit  ce  seroit  ôter  le  mouve- 
ment et  l'impulsion  qui  transportent  le  spec- 
tateur dans  la  disposition  qu'exigent  les 
merveilles  auxquelles  il  doit  croire. 

La  pièce  de  Jeanne  d'Arc  marche  toujours, 
d'après  l'histoire,  jusqu'au  couronnement  à 


J02  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Reims.  Le  caractère  d'Agnès  Sorel  est  peint 
avec  élévation  et  délicatesse,  il  fait  ressortir 
la  pureté  de  Jeanne  d'Arc  ;  car  toutes  les 
qualités  de  ce  monde  disparoissent  à  côté  des 
vertus  vraiment  religieuses.  11  y  a  un  troi- 
sième caractère  de  femme  qu'on  feroit  bien 
de  supprimer  en  entier,  c'est  celui  d'Isabeau 
de  Bavière;  il  est  grossier,  et  le  contraste 
est  beaucoup  trop  fort  pour  produire  de 
l'effet.  Il  faut  opposer  Jeanne  d'Arc  à 
Agnès  Sorel,  l'amour  divin  à  l'amour  ter- 
restre ;  mais  la  haine  et  la  perversité,  dans 
une  femme,  sont  au-dessous  de  l'art;  il  se 
dégrade  en  les  peignant. 

Shakespear  a  donné  l'idée  de  la  scène  dans 
laquelle  Jeanne  d'Arc  ramène  le  duc  de 
Bourgogne  à  la  fidélité  qu'il  doit  à  son  roi; 
mais  Schiller  Ta  exécutée  d'une  façon  ad- 
mirable. La  vierge  d'Orléans  veut  réveiller 
dans  l'ame  du  duc  cet  attachement  à  la 
IVance,  qui  étoit  si  puissant  alors  dans  tous 
les  généreux  habitants  de  cette  belle  contrée. 

"  Que  prétends-tu?"  lui  dit-elle:  "quel 
"  est  donc  l'ennemi  que  cherche  ton  regard 
"  meurtrier?  Ce  prince  que  tu  veux  attaquer 
'  est  comme  toi  de  la  race  royale;  tu  fus  son 
"  compagnon  d'armes.    Son  pays  est  le  tien: 


JEANNE  D'ARC.  10* 

y  moi-même  ne  suis-je  pas  vine  fille  de  ta 
"  patrie  ?  Nous  tous  que  tu  veux  anéantir, 
"  ne  sommes-nous  pas  tes  amis  ?  Nos  bras 
"  sont  prêts  à  s'ouvrir  pour  te  recevoir,  nos 
"  genoux  à  se  plier  humblement  devant  toi. 
"  Notre  épée  est  sans  pointe  contre  ton  cœur  ; 
"  ton  aspect  nous  intimide,  et  sous  un  casque 
"  ennemi  nous  respectons  encore  dans  tes 
"  traits  la  ressemblance  avec  nos  rois/' 

Le  duc  de  Bourgogne  repousse  les  prières 
de  Jeanne  d'Arc,  dont  il  craint  la  séduction 
surnaturelle. 

"  Ce  n'est  point,"  lui  dit-elle,  "  ce  n  est 
"  point  la  nécessité  qui  me  courbe  à  tes  pieds; 
"je  n'y  viens  point  comme  une  suppliante. 
"  Regarde  autour  de  toi.  Le  camp  des  An- 
"  glais  est  en  cendre,  et  vos  morts  couvrent 
"  le  champ  de  bataille  ;  tu  entends  de  toutes 
"  parts  les  trompettes  guerrières  des  Français: 
"  Dieu  a  décidé,  la  victoire  est  à  nous.  Nous 
"  voulons  partager  avec  notre  ami  les  lau- 
"  riers  que  nous  avons  conquis.  Oh  !  viens 
"  avec  nous,  noble  transfuge  ;  viens,  c'est 
"  avec  nous  que  tu  trouveras  la  justice  et  la 
M  victoire:  moi,  l'envoyée  de  Dieu,  je  tends 
"  vers  toi  ma  main  de  sœur.  Je  veux  en  te 
"  sauvant  t'attirer  de  notre  côté.    Le  ciel  est 


104  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"  pour  la  France.  Des  anges  que  tu  ne  vois 
"  pas  combattent  pour  notre  roi.  Us  sont 
"  tous  parés  de  lis.  L'étendard  de  notre  noble 
"  cause  est  blanc  aussi  comme  le  lis,  et  la 
"  Vierge  pure  est  son  chaste  symbole/' 

LE    DUC    DE    BOURGOGNE. 

"  Les  mots  trompeurs  du  mensonge  sont 
"  pleins  d'artifices.  Mais  le  langage  de  cette 
"  femme  est  simple  comme  celui  d'un  enfant, 
"  et  si  le  mauvais  génie  l'inspire  il  sait  lui 
u  souffler  les  paroles  de  l'innocence  :  non,  je 
"  ne  veux  plus  l'entendre.  Aux  armes,  je 
"  me  défendrai  mieux  en  la  combattant 
"  qu'en  l'écoutant." 

JEANNE. 

"  Tu  m'accuses  de  maçie  :  tu  crois  voir  en 
"  moi  les  artifices  de  l'enfer  !  fonder  Ja  paix, 
*  réconcilier  les  haines,  est-ce  donc  là  l'œuvre 
"  de  l'enfer  ?  La  concorde  viendroit-elle  du 
"  séjour  des  damnés  ?  Qu'y  a-t-il  d'innocent, 
"  de  sacré,  d'humainement  bon,  si  ce  n'est  de 
"  se  dévouer  pour  sa  patrie  ?  Depuis  quand 
"  la  nature  est-elle  si  fort  en  combat  avec 
"  elle-même,  que  le  ciel  abandonne  la  bonne 
"  cause  et  que  le  démon  la  défende  ?  Si  ce 
"  que  je  te  dis  est  vrai,  dans  quelle  source 


JEANNE  D'ARC.  101 

"  l'ai-je  puisé?  Qui  fut  la  compagne  de  ma 
"  vie  pastorale,  qui  donc  instruisit  la  simple 
"  fille  d'un  berger  dans  les  choses  royales? 
"  Jamais  je  ne  m'étois  présentée  devant  les 
"  souverains,  l'art  de  la  parole  m'est  étranger, 
"  mais  à  présent  que  j'ai  besoin  de  t'émou- 
"  voir,  une  pénétration  profonde  m'éclaire; 
"je  m'élève  aux  pensées  les  plus  hautes;  la 
"  destinée  des  empires  et  des  rois  apparoît 
"  lumineuse  à  mes  regards,  et,  à  peine  sortie 
"  de  l'enfance,  je  puis  diriger  la  foudre  du 
"  ciel  contre  ton  cœur." 

A  ces  mots  le  duc  de  Bourgogne  est  ému, 
troublé.  Jeanne  d'Arc  s'en  aperçoit,  et  s'é- 
crie :  "Il  a  pleuré,  il  est  vaincu;  il  est  à 
"  nous."  Les  Français  inclinent  devant  lui 
leurs  épées  et  leurs  drapeaux.  Charles  VII 
paroît,  et  le  duc  de  Bourgogne  se  précipite 
à  ses  pieds. 

Je  regrette  pour  nous  que  ce  ne  soit  pas 
un  Français  qui  ait  conçu  cette  scène;  mais 
que  de  génie  et  sur-tout  que  de  naturel  ne 
faut-il  pas  pour  s'identifier  ainsi  avec  tout 
ce  qu'il  y  a  de  beau  et  de  vrai  dans  tous  les 
pays  et  dans  tous  les  siècles  ! 

Talbot,  que  Schiller  représente  comme  un 
guerrier  athée,  intrépide  contre  le  ciel  même, 


103  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

méprisant  la  mort,  bien  qu'il  la  trouve  hor- 
rible, Talbot,  blessé  par  Jeanne  d'x\rc,  meurt 
sur  le  théâtre  en  blasphémant.  Peut-être 
eût-il  mieux  valu  suivre  la  tradition,  qui  dit 
que  Jeanne  d'Arc  n'avoit  jamais  versé  le 
sang  humain,  et  triomphoit  sans  tuer.  Un 
critique,  d'un  goût  pur  et  sévère,  a  reproché 
aussi  à  Schiller  d'avoir  montré  Jeanne  d'Arc 
sensible  à  l'amour,  au  lieu  de  la  faire  mourir 
martyre  sans  qu'aucun  sentiment  l'eût  jamais 
distraite  de  sa  mission  divine:  c'est  ainsi 
qu'il  auroit  fallu  la  peindre  dans  un  poème; 
mais  je  ne  sais  si  une  ame  tout-à-fait  sain 
ne  produiroit  pas  dans  une  pièce  de  théâtre 
le  même  effet  que  des  êtres  merveilleux  ou 
allégoriques,  dont  on  prévoit  d'avance  toutes 
les  actions,  et  qui,  n'étant  point  agités  par 
les  passions  humants,  ne  nous  présentent 
point  le  combat  ni  l'intérêt  dramatique. 

Parmi  les  nobles  chevaliers  de  la  cour  de 
France,  le  preux  Dunois  s'empresse  le  pre- 
mier à  demander  à  Jeanne  d'Arc  de  l'épouser, 
et,  fidèle  à  ses  vœux,  elle  le  refuse.  Un  jeune 
Montgommery,  au  milieu  d'une  bataille,  la 
supplie  de  l'épargner,  et  lui  peint  la  douleur 
que  sa  mort  va  causer  à  son  vieux  père; 
Jeanne  d'Arc  rejette  sa  prière,  et  montre  dans 


JEANNE  D'ARC  107 

cette  occasion  plus  d'inflexibilité  que  son 
devoir  ne  l'exige  ;  mais  au  moment  de  frapper 
un  jeune  Anglais,  Lionel,  elle  se  sent  tout  à 
coup  attendrie  par  sa  figure,  et  l'amour  entre 
dans  son  cœur.  Alors  toute  sa  puissance  est 
détruite.  Un  chevalier  noir  comme  le  destin 
lui  apparoît  dans  le  combat,  et  lui  conseille 
de  ne  pas  aller  à  Reims.  Elle  y  va  néan- 
moins ;  la  pompe  solennelle  du  couronne- 
ment passe  sur  le  théâtre;  Jeanne  d'Arc 
marche  au  premier  rang,  mais  ses  pas  sont 
chancelants  ;  elle  porte  en  tremblant  l'éten- 
dard sacré,  et  l'on  sent  que  l'esprit  divin  ne 
la  protège  plus. 

Avant  d'entrer  dans  1  église,  elle  s'arrête  et 
reste  seule  sur  la  scène.  On  entend  de  loin 
les  instruments  de  fête  qui  accompagnent 
la  cérémonie  du  sacre,  et  Jeanne  d'Arc  pro- 
nonce des  plaintes  harmonieuses  pendant 
que  le  son  des  flûtes  et  des  hautbois  plane 
doucement  dans  les  airs. 

"  Les  armes  sont  déposées,  la  tempête  de 
"  la  guerre  se  tait,  les  chants  et  les  danses 
"  succèdent  aux  combats  sanguinaires.  Des 
"  refrains  joj'eux  se  font  entendre  dans  les 
"  rues  ;  l'autel  et  l'église  sont  parés  dans 
11  tout  l'éclat  d'une  fête;  des  couronnes  de 


10S  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS, 


a 


ileurs  sont  suspendues  aux  colonnes:  cette 
"  vaste  ville  ne  contient  qu'à  peine  le  nom- 
"  bre  des  hôtes  étrangers  qui  se  précipitent 
u  pour  être  les  témoins  de  l'allégresse  popu- 
u  laire  ;  un  même  sentiment  remplit  tous  les 
"cœurs;  et  ceux  que  séparoit  jadis  une 
"  haine  meurtrière  se  réunissent  maintenant 
"  dans  la  félicité  universelle  :  celui  qui  peut 
"  se  nommer  Trançais  en  est  fier  ;  Fantique 
"  éclat  de  la  couronne  est  renouvelé,  et  la 
"  France  obéit  avec  gloire  au  petit-fils  de 
"  ses  rois. 

"  C'est  par  moi  que  ce  jour  magnifique 
"  est  arrivé,  et  cependant  je  ne  partage 
"  point  le  bonheur  public.  Mon  cœur  est 
"  changé,  mon  coupable  cœur  s'éloigne  de 
"  cette  solennité  sainte,  et  c'est  vers  le  camp 
"  des  Anglais,  c'est  vers  nos  ennemis  que  se 
"  tournent  toutes  mes  pensées.  Je  dois  me 
"  dérober  au  cercle  joyeux  qui  m'entoure, 
"  pour  cacher  à  tous  la  faute  qui  pèse  sur 
"  mon  cœur.  Qui  ?  moi  !  libératrice  de  mon 
11  pays,  animée  par  le  rayon  du  ciel,  dois-je 
"  sentir  une  flamme  terrestre  ?  Moi,  guerrière 
u  du  Très-Haut,  brûler  pour  l'ennemi  de  la 
u  France  !  Puis-je  encore  regarder  la  chaste 
M  lumière  du  soleil  ? 


JEANNE  D'ARC.  109 

"'*•  Hélas,  comme  cette  musique  m'enivre  ! 
"  Les  sons  les  plus  doux  me  rappellent  sa 
"  voix,  et  leur  enchantement  semble  m'offrir 
41  ses  traits.  Que  l'orage  de  la  guerre  se  re- 
"  nouvelle;  que  le  bruit  des  lances  reten- 
w  tisse  autour  de  moi;  dans  Fardeur  du  corn- 

*  bat  je  retrouverai  mon  courage;  mais  ces 
"  accords  harmonieux  s'insinuent  dans  mon 
H  sein,  et  changent  en  mélancolie  toutes  les 

*  puissances  de  mon  cœur. 

"  Ah  !  pourquoi  donc  ai-je  vu  ce  noble 

*  visage  ?  Dès  cet  instant  j'ai  été  coupable. 
"  Malheureuse  !  Dieu  veut  un  instrument 
"  aveugle,  c'est  avec  des  yeux  aveugles  que 
w  tu  devois  obéir.     Tu  l'as  regardé,  c'en  est 

*  fait,  la  paix  de  Dieu  s'est  retirée  de  toi, 
et  les  pièges  de  l'enfer  t'ont  saisie.  Ah  I 
simple  houlette  des  bergers,  pourquoi  vous 
ai-je  échangée  contre  une  épée?  Pour- 
quoi, reine  du  ciel,  m'es-tu  jamais  ap^ 
parue  ?  Pourquoi   donc  ai-je  entendu  ta 

*  voix  dans  la  forêt  des  chênes  ?  reprends  ta 
V  couronne,  je  ne  puis  la  mériter.  Oui,  je 
u  vois  le  ciel  ouvert,  je  vois  les  bienheureux, 
"  et  mes  espérances  sont  dirigées  vers  la 
"  terre  !  Oh  !  Vierge   sainte,  tu    m'imposas 


110  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"  cette  vocation  cruelle;  pouvois-je  endurcir 
"  ce  cœur  que  le  ciel  avoit  créé  pour  aimer? 
"  Si  tu  veux  manifester  ta  puissance,  prends 
"  pour  organes  ceux  qui,  dégagés  du  péché, 
"  habitent  dans  ta  demeure  éternelle;  envoie 
"  tes  esprits  immortels  et  purs,  étrangers 
"  aux  passions  comme  aux  larmes.  Mais 
"  ne  choisis   pas  la  foible   fille,  ne   choisis 

V  point  le  cœur  sans  force  d'une  bergère. 
"  Que  me  faisoient  les  destins  des  combats 

V  et  les  querelles  des  rois  !  Tu  as  troublé 
"  ma  vie,  tu  m'as  entraînée  dans  les  palais 
"  des  princes,  et  là  j'ai  trouvé  la  séduction 
"  et  l'erreur.  Ah  !  ce  n'étoit  pas  moi  qui 
"  avois  voulu  ce  sort." 

Ce  monologue  est  un  chef-d'œuvre  de 
poésie  ;  un  même  sentiment  ramène  natu- 
rellement aux  mêmes  expressions  ;  et  c'est  en 
cela  que  les  vers  s'accordent  si  bien  avec  les 
affections  de  l'ame  :  car  ils  transforment  en 
une  harmonie  délicieuse  ce  qui  pourroit  pa- 
roître  monotone  dans  le  simple  langage  de  la 
prose.  Le  trouble  de  Jeanne  d'Arc  va  toujours 
croissant.  Les  honneurs  qu'on  lui  rend,  la  re- 
connoisance  qu'on  lui  témoigne,  rien  ne  peut 
la  rassurer,  quand  elle  se   sent  abandonnée 


JEANNE  D'ARC.  111 

parla  main  toute-puissante  quil'avoit  élev 'ée. 
Enfin  ses  funestes  pressentiments  s'accom- 
plissent, et  de  quelle  manière  ! 

Il  faut,  pour  concevoir  l'effet  terrible  de 
l'accusation  de  sorcellerie,  se  transporter  dans 
les  siècles  où  le  soupçon  de  ce  crime  mysté- 
rieux planoit  sur  toutes  les  choses  extraor- 
dinaires. La  croyance  au  mauvais  principe, 
telle  qu'elle  existoit  alors,  supposoit  la  pos- 
sibilité d'un  culte  affreux  envers  l'enfer;  les 
objets  effra}rants  de  la  nature  en  étoient  le 
symbole,  et  des  signes  bizarres  le  langage» 
On  attribuoit  à  cette  alliance  avec  le  démon 
toutes  les  prospérités  de  la  terre  dont  la 
cause  n'étoit  pas  bien  connue.  Le  mot  de 
magie  désignoit  l'empire  du  mal  saris  bornes, 
comme  la  Providence  le  règne  du  bonheur 
infini.  Cette  imprécation,  elle  est  sorcière,  il 
est  sorcier,  devenue  ridicule  de  nos  jours, 
faisoit  frissonner  il  y  a  quelques  siècles  ;  tous 
les  liens  les  plus  sacrés  se  brisoient  quand 
ces  paroles  étoient  prononcées  ;  nul  courage 
ne  les  bravoit,  et  le  désordre  qu'elles  met- 
toient  dans  les  esprits  étoit  tel,  qu'on  eût  dit 
que  les  démons  de  l'enfer  apparoissoient  réel- 
lement quand  on  croyoit  les  voir  apparoître. 

Le  malheureux  fanatique,  père  de  Jeanne 


112  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

d'Arc,  est  saisi  par  la  superstition  du  temps  ; 
et,  loin  d'être  fier  de  la  gloire  de  sa  fille,  il 
se  présente  lui-même  au  milieu  des  chevaliers 
et  des  seigneurs  de  la  cour,  pour  accuser 
Jeanne  d'Arc  de  sorcellerie.  A  l'instant,  tous 
les  cœurs  se  glacent  d'effroi  ;  les  chevaliers, 
compagnons  d'armes  de  Jeanne  d'Arc,  la 
pressent  de  se  justifier,  et  elle  se  tait.  Le 
roi  l'interroge,  et  elle  se  tait.  L'archevêque 
la  supplie  de  jurer  sur  le  crucifix  qu'elle  est 
innocente,  et  elle  se  tait.  Elle  ne  veut  pas 
se  défendre  du  crime  dont  elle  est  faussement 
accusée,  quand  elle  se  sent  coupable  d'un 
autre  crime  que  son  cœur  ne  peut  se  par- 
donner. Le  tonnerre  se  fait  entendre,  l'épou- 
ATante  s'empare  du  peuple,  Jeanne  d'Arc  est 
bannie  de  l'empire  qu'elle  vient  de  sauver, 
iîul  n'ose  s'approcher  d'elle.  La  foule  se 
disperse;  l'infortunée  sort  de  la  ville;  elle 
erre  clans  la  campagne;  et  lorsqu'abîméc  de 
fatigue  elle  accepte  une  boisson  rafraîchis- 
sante, un  enfant  qui  la  reconnoît  arrache  de 
ses  mains  ce  foible  soulagement.  On  diroit 
que  le  souffle  infernal  dont  on  la  croit  en* 
vironnée  peut  souiller  tout  ce  qu'elle  touche, 
et  précipiter  dans  l'abîme  éternel  quiconque 
oseroit  la  secourir.    Enfin,  poursuivie  d'asile 


JEANNE  D'ARC.  lia 

en  asile,  la  libératrice  de  la  France  tombe 
au  pouvoir  de  ses  ennemis. 

Jusque-là  cette  tragédie  romantique,  c'est 
ainsi  que  Schiller  Ta  nommée,  est  remplie  de 
beautés  du  premier  genre:  on  peut  bien  y 
trouver  quelques  longueurs  (jamais  les  au- 
teurs allemands  ne  sont  exempts  de  ce  dé- 
faut) ;  mais  on  voit  passer  devant  soi  des 
événements  si  remarquables,  que  l'imagina- 
tion s'exalte  à  leur  hauteur,  et  que,  ne 
jugeant  plus  cette  pièce  en  ouvrage  de  l'art, 
on  considère  le  merveilleux  tableau  qu'elle 
renferme  comme  un  nouveau  reflet  de  la 
sainte  inspiration  de  l'héroïne.  Le  seul  dé- 
faut grave  qu'on  puisse  reprochera  ce  drame 
lyrique,  c'est  le  dénouement:  au  lieu  de 
prendre  celui  qui  étoit  donné  par  l'histoire, 
Schiller  suppose  que  Jeanne  d'Arc,  enchaînée 
par  les  Anglais,  brise  miraculeusement  ses 
fers,  va  rejoindre  le  camp  des  Français,  dé- 
cide la  victoire  en  leur  faveur,  et  reçoit  une 
blessure  mortelle.  Le  merveilleux  d'inven- 
tion à  côté  du  merveilleux  transmis  par  l'his- 
toire ôte  à  ce  sujet  quelque  chose  de  sa  gra- 
vité.  D'ailleurs,  qu'y  avoit-il  de  plus  beau 
que  la  conduite  et  les  réponses  mêmes  de 
Jeanne  d'Arc,  lorsqu'elle  fut  condamnée  à 

TOME  II.  i 


114  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Rouen  par  les  grands  seigneurs  anglais  et 
les  évêques  normands  ? 

I/histoire  raconte    que  cette  jeune   fiîle 
réunit  le  courage  le  plus  inébranlable  à  la 
douleur  la   plus    touchante  ;    elle    pleuroit 
comme  une  femme,  mais  elle  se  conduisoit 
comme   un  héros.      On    l'accusa    de    s'être 
livrée  à  des  pratiques  superstitieuses,  et  elle 
repoussa   cette  inculpation   avec   les   argu- 
ments   dont  une  personne  éclairée  pourroit 
se  servir  de  nos  jours;  mais  elle  persista  tou- 
jours à  déclarer  qu'elle  avoit  eu  des  révéla- 
tions intimes    qui  l'avoient  décidée  dans  le 
choix  de  sa  carrière.     Abattue  par  l'horreur 
du  supplice  qui  la  menaçoit,  elle  rendit  con- 
stamment témoignage  devant  les  Anglais  à 
l'énergie  des  Français,  aux  vertus  du  roi  de 
France,,  qui   cependant  l'avoit  abandonnée. 
Sa  mort  n'est  ni  celle   d'un  guerrier  ni  celle 
d'un  martyr;  mais,  à  travers  la  douceur  et 
la  timidité  de  son  sexe,  elle  montra  dans  les* 
derniers   moments     une  force   d'inspiration 
presque  aussi   étonnante  que  celle  dont  on 
l'accusoit   comme   d'une  sorcellerie.     Quoi 
qu'il  en  soit,  le  simple  récit  de  sa  fin  émeut 
bien    plus    que   le  dénouement  de   Schiller. 
Lorsque  la  poésie  veut  ajouter  à  l'éclat  d'un 


LE  FIANCÉE  DE  MESSINE.  115 

pefsonnage  historique,  il  faut  du  moins 
qu'elle  lui  conserve  avec  soin  la  physionomie 
qui  le  caractérise  ;  car  la  grandeur  n'est  vrai* 
ment  frappante  que  quand  on  sait  lui  donner 
l'air  naturel.  Or,  dans  le  sujet  de  Jeanne 
d'Arc,  c'est  le  fait  véritable  qui  non  seule- 
ment a  plus  de  naturel,  mais  plus  de  gran- 
deur que  la  fiction. 

La  Fiancée  de  Messine  a  été  composée 
d'après  un  système  dramatique  tout-à-fait 
différent  de  celui  que  Schiller  avoit  suivi 
jusqu'alors,  et  auquel  il  est  heureusement 
revenu.  C'est  pour  faire  admettre  les  chœurs 
sur  la  scène  qu'il  a  choisi  un  sujet  dans 
lequel  il  n'y  a  de  nouveau  que  les^  noms  ; 
car  c'est,  au  fond,  la  même  chose  que  les 
Frères  ennemis.  Seulement  Schiller  a  intro- 
duit de  plus  une  sœur  dont  les  deux  frères 
deviennent  amoureux  sans  savoir  qu'elle  est 
leur  sœur,  et  l'un  tue  l'autre  par  jalousie. 
Cette  situation,  terrible  en  elle-même,  est 
entremêlée  de  chœurs  qui  font  partie  de  la 
pièce.  Ce  sont  les  serviteurs  des  deux  frères 
qui  interrompent  et  glacent  l'intérêt  par 
leurs  discussions  mutuelles.  La  poésie  lyrique 
qu'ils  récitent  tous  à  la  fois  est  superbe; 
mais  ils  n'en   sont   pas  moins,  quoi   qu'ils 

i2 


11(5  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

disent,  des  chœurs  de  chambellans.  Le  peu- 
ple entier  peut  seul  avoir  cette  dignité  in- 
dépendante qui  lui  permet  d'être  un  spec- 
tateur impartial.  Le  chœur  doit  représenter 
la  postérité.  Si  des  affections  personnelles 
l'animoient,  il  seroit  nécessairement  ridicule; 
car  on  ne  concevroit  pas  comment  plusieurs 
personnes  diroient  la  même  chose  en  même 
temps,  si  leurs  voix  n'étoient  pas  censées  être 
l'interprète  impassible  des  vérités  éternelles. 

Schiller,  dans  la  préface  qui  précède  la 
Fiancée  de  Messine,  se  plaint  avec  raison 
de  ce  que  nos  usages  modernes  n'ont  plus 
ces  formes  populaires  qui  les  rendoient  si 
poétiques  chez  les  anciens. 

M  Les  palais/'  dit-il,  "  sont  fermés  ;  les  tri- 
"  bunaux  ne  se  tiennent  plus  en  plein  airde- 
ci  vant  les  portes  des  villes  ;  les  écrits  ont 
"  pris  la  place  de  la  parole  vivante  ;  le  peu- 
"  pie  lui-même,  cette  masse  si  forte  et  si 
"  visible,  n'est  presque  plus  qu'une  idée 
"  abstraite,  et  les  divinités  des  mortels  n'ex- 
"  istent  plus  que  dans  leur  cœur.  Il  faut 
"  que  le  poète  ouvre  les  palais,  replace  les 
"  juges  sous  la  voûte  du  ciel,  relève  les 
M  statues  des  dieux,  ranime  enfin  les  images 
"  qui  par-tout  ont  fait  place  aux  idées." 


LA  FIANCÉE  DE  MESSINE.  11; 

Ce  désir  d'un  autre  temps,  d'un  autre  pays, 
est  un  sentiment  poétique.  L'homme  re- 
ligieux a  besoin  du  ciel,  et  le  poëte  d'une 
autre  terre  :  mais  on  ignore  quel  culte  et 
quel  siècle  la  Fiancée  de  Messine  nous  re- 
présente; elle  sort  des  usages  modernes,  sans 
nous  placer  dans  les  temps  antiques.  Le 
poëte  y  a  mêlé  toutes  les  religions  ensemble; 
et  cette  confusion  détruit  la  haute  unité  de 
la  tragédie,  celle  de  la  destinée  qui  conduit 
tout.  Les  événements  sont  atroces,  et  ce- 
pendant rhorreur  qu'ils  inspirent  est  tran- 
quille. Le  dialogue  est  aussi  long,  aussi  déve- 
loppé que  si  l'affaire  de  tous  étoit  de  parler 
en  beaux  vers,  et  qu'on  aimât,  qu'on  fût 
jaloux,  qu'on  haït  son  frère,  qu'on  le  tuât 
sans  quitter  la  sphère  des  réflexions  générales 
et  des  sentiments  philosophiques* 

Il  y  a  néanmoins  dans  la  Fiancée  de  Mes- 
sine des  traces  admirables  du  beau  génie  de 
Schiller.  Quand  l'un  des  frères  a  été  tué 
par  son  frère  jaloux,  on  apporte  le  mort  dans 
le  palais  de  la  mère  ;  elle  ne  sait  point  encore 
qu'elle  a  perdu  son  fils,  et  c'est  ainsi  que  le 
chœur  qui  précède  le  cercueil  le  lui  annonce: 

"  De  tout  côté  le  malheur  parcourt  les 
H  villes.   Il  erre  en  silence  autour  des  habita- 


115  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"  tions  des  hommes:  aujourd'hui  c'est  à 
"  celle-ci  qu'il  frappe,  demain  c'est  à  celle- 
-là; aucune  n'est  épargnée.  Le  messager 
"  douloureux  et  funeste  tôt  ou  tard  passera 
"  le  seuil  de  la  porte  où  demeure  un  vivant. 
;c  Quand  les  feuilles  tombent  dans  la  saison 
"  prescrite,  quand  les  vieillards  affoiblis  de- 
"  scendent  dans  le  tombeau,  la  nature  obéit 
"  en  paix  à  ses  antiques  lois,  à  son  éternel 

*  usage,  l'homme  n'en  est  point  effrayé; 
"  mais,  sur  cette  terre,  c'est  le  malheur  im- 
"  prévu  qu'il  faut  craindre.  Le  meurtre, 
"  d'une  ma.in  violente,  brise  les  liens  les  plus 
"  sacrés,  et  la  mort  vient  enlever  dans  la 
"  barque  du  St}'x  le  jeune  homme  florissant. 
"  Quand  les  nuages  amoncelés  couvrent  le 
**  ciel  de  deuil,  quand  le  tonnerre  retentit 
"  dans  les  abîmes,  tous  les  cœurs  sentent  la 
"  force  redoutable  de  la  destinée  ;  mais  la 
"  foudre  enflammée  peut  partir  des  hauteurs 
"  sans  nuages,  et  le  malheur  s'approche 
"  comme  un  ennemi  rusé  au  milieu  des  jours 

*  de  fête. 

"  N'attache  donc  point  ton  cœur  à  ces 
"  biens  dont  la  vie  passagère  est  ornée.  Si 
"  tu  jouis,  apprends  à  perdre,  et  si  la  fortune 

est  avec  toi,  songe  à  la  douleur.'' 


M 


LA  FIANCÉE  DE  MESSINE.  iî§ 

Quand  le  frère  apprend  que  celle  dont  il 
rtoit  amoureux,  et  pour  laquelle  il  a  tué 
son  frère,  est  sa  sœur,  son  desespoir  n'a 
point  de  bornes,  et  il  se  résout  à  mourir. 
Sa  mère  veut  lui  pardonner,  sa  sœur  lui  de- 
mande de  vivre  ;  mais  il  se  mêle  à  ses  remords 
un  sentiment  d'envie  qui  le  rend  encore  ja- 
loux de  celui  qui  n'est  plus. 

"  Ma  mère,"  dit-il,  "  quand  le  même  tom- 
f*  beau  renfermera  le  meurtrier  et  la  victime, 
"  quand  une  même  voûte  couvrira  nos 
"  cendres  réunies,  ta  malédiction  sera  dés- 
46  armée.  Tes  pleurs  couleront  également 
ff  pour  tes  deux  fils:  la  mort  est  un  puissant 
P  médiateur!  elle  éteint  les  tlarnnies  de  la 
46  colère,  elle  réconcilie  les  ennemis,  et  la 
tf  pitié  se  penche  comme  une  sœur  attendrie 
"  sur  l'urne  qu'elle  embrasse." 

Sa  mère  le  presse  encore  de  ne  pas  l'aban- 
donner.— "  Non,"  lui  dit-il,  "  je  ne  puis  vivre 
"  avec  un  cœur  brisé.  Il  faut  que  je  retrouve 
4i  la  joie  et  que  je  m'unisse  avec  les  esprits 
"  libres  de  l'air.  L'envie  a  empoisonné  ma 
"  jeunesse;  cependant  tu  partageois  juste- 
"  ment  ton  amour  entre  nous  deux.  Penses- 
"  tu  que  je  pourrois  supporter  maintenant 
"  l'avantage  que  tes  regrets  donnent  à  mon 


120  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"frère  sur  moi?  La  mort  nous  sanctifie; 
"  dans  son  palais  indestructible,  ce  qui  étoit 
"  mortel  et  souillé  se  change  en  un  cristal 
"  pur  et  brillant;  les  erreurs  de  la  misérable 
"  humanité  disparoissent.  Mon  frère  seroit 
"  au-dessus  de  moi  dans  ton  cœur,  comme 
"  les  étoiles  sont  au-dessus  de  la  terre,  et 
"  l'ancienne  rivalité  qui  nous  a  séparés  pen- 
"  dant  la  vie  renaîtroit  pour  me  dévorer  sans 
9  relâche.  Il  seroit  par-delà  ce  monde,  il 
"  seroit  dans  ton  souvenir  l'enfant  chéri, 
"  l'enfant  immortel." 

La  jalousie  qu'inspire  un  mort  est  un  senti- 
ment plein  de  délicatesse  et  de  vérité.  Qui 
pourroit  en  effet  triompher  des  regrets  ?  Les 
vivants  égaleront-ils  jamais  la  beauté  de 
l'image  céleste  que  l'ami  qui  n'est  plus  a 
laissée  dans  notre  cœur?  Ne  nous  a-t-il  pas 
dit: — Ne  m'oubliez  pas. — N'est-il  pas  là  sans 
défense? — Où  vit-il  sur  cette  terre,  si  ce 
n'est  dans  le  sanctuaire  de  notre  ame  ?  Et 
qui,  parmi  les  heureux  de  ce  monde,  s'uni- 
roit  jamais  à  nous  aussi  intimement  que  sou 
souvenir? 


GUILLAUME  TELL.  321 


CHAPITRE  XX 


Guillaume  TelL 


Le  Guillaume  Tell  de  Schiller  est  revêtu  de 
ces  couleurs  vives  et  brillantes  qui  trans- 
portent l'imagination  dans  les  contrées  pit- 
toresques où  la  respectable  conjuration  du 
Riitli  s'est  passée.  Dès  les  premiers  vers, 
on  croit  entendre  résonner  les  cors  des  Alpes. 
Ces  nuages  qui  partagent  les  montagnes  et 
cachent  la  terre  d'en  bas  à  la  terre  plus 
voisine  du  ciel  ;  ces  chasseurs  de  chamois 
poursuivant  leur  légère  proie  à  travers  les 
abîmes  ;  cette  vie  tout  à  la  fois  pastorale  et 
guerrière,  qui  combat  avec  la  nature  et 
reste  en  paix  avec  les  hommes:  tout  inspire 
un  intérêt  animé  pour  la  Suisse  ;  et  l'unité 
d'action,  dans  cette  tragédie,  tient  à  l'art 
d'avoir  fait  de  la  nation  même  un  personnage 
dramatique. 


*ft  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

La  hardiesse  de  Tell  est  brillamment  si- 
gnalée au  premier  acte  de  la  pièce.  Un  mal- 
heureux proscrit,  que  l'un  des  tyrans  subal- 
ternes de  la  Suisse  a  dévoué  à  la  mort,  veut 
se  sauver  de  l'autre  côté  du  rivage,  où  il  peut 
trouver  un  .asile.  L'orage  est  si  violent 
qu'aucun  batelier  n'ose  se  risquer  à  traverser 
le  lac  pour  le  conduire.  Tell  voit  sa  détresse, 
se  hasarde  avec  lui  sur  les  flots,  et  le  fait 
heureusement  aborder  à  terre.  Tell  est 
étranger  à  la  conjuration  que  l'insolence  de 
Gessler  fait  naître.  Stauffacher,  Walther 
Fiïrst  et  Arnold  de  AJelchtal  préparent  la 
révolte.  Teil  en  est  le  héros,  mais  non  pas 
l'auteur;  il  ne  pense  point  à  la  politique,  il 
ne  songe  à  la  tyrannie  que  quand  elle  trouble 
sa  vie  paisible  ;  il  la  repousse  de  son  bras 
quand  il  éprouve  son  atteinte;  il  la  juge,  il 
la  condamne  à  son  propre  tribunal  ;  mais  il 
ne  conspire  pas. 

Arnold  de  Melchtal,  l'un  des  conjurés,  s'est 
retiré  chez  Walter  ;  il  a  été  obligé  de  quitter 
son  père  pour  échapper  aux  satellites  de 
Gessler;  il  s'inquiète  de  l'avoir  laissé  seul  ; 
il  demande  avec  anxiété  de  ses  nouvelles, 
quand  tout  à  coup  il  apprend  que,  pour 
punir  le  vieillard  de   ce   que   son  liis   s'est 


GUILLAUME  TELL.  12* 

soustrait  au  décret  lance  contre  lui,  les  bar- 
bares, avec  un  fer  brûlant,  Font  privé  de  la 
vue.  Quel  désespoir,  quelle  rage  peut  égaler 
ce  qu'il  éprouve  !  11  faut  qu'il  se  venge.  S'il 
délivre  sa  patrie,  c'est  pour  tuer  les  tyrans 
qui  ont  aveuglé  son  père;  et  quand  les  trois 
conjurés  se  lient  par  le  serment  solennel  de 
mourir  ou  d'affranchir  leurs  citoyens  du  joug 
affreux  de  Gessler,  Arnold  s'écrie: 

"Oh!  mon  vieux  père  aveugle,  tu  ne  peux 
"  plus  voir  le  jour  de  la  liberté;  mais  nos 
"  cris  de  ralliement  parviendront  jusqu'à  toi. 
"  Quand  des  Alpes  aux  Alpes  des  signaux 
"  de  feu  nous  appelleront  aux  armes,  tu  en- 
"  tendras  tomber  les  citadelles  de  la  tyrannie. 
"  Les  Suisses,  en  se  pressant  autour  de  ta  ca- 
$t  bane,  feront  retentir  à  ton  oreille  leurs 
"  transports  de  joie,  et  les  rayons  de  cette 
"  fête  pénétreront  encore  jusque  dans  la  nuit 
$t  qui  t'environne." 

Le  troisième  acte  est  rempli  par  l'action 
principale  de  l'histoire  et  de  la  pièce.  Gess- 
ler a  fait  élever  un  chapeau  sur  une  pique 
au  milieu  de  la  place  publique,  avec  ordre 
que  tous  les  paysans  le  saluent.  Tell  passe 
devant  ce  chapeau  sans  se  conformer  à  la  vo- 
lonté du  gouverneur  autrichien;  mais,  c'est 


124  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

seulement  par  inadvertance  qu'il  ne  s'y  sou- 
met pas,  car  il  n'étoit  pas  dans  le  caractère 
de  Tell,  au  moins  dans  celui  que  Schiller  lui 
a  donné,  de  manifester  aucune  opinion  po- 
litique :  sauvage  et  indépendant  comme  les 
chevreuils  des  montagnes,  il  vivoit  libre, 
mais  il  ne  s'occupoit  point  du  droit  qu'il 
avoit  deTêtre.  Au  moment  où  Tell  est  ac- 
cusé de  n'avoir  pas  salué  le  chapeau,  Gessler 
arrive,  portant  un  faucon  sur  sa  main  :  déjà 
cette  circonstance  fait  tableau  et  transporte 
dans  le  mo)Ten  âge.  Le  pouvoir  terrible  de 
Gessler  est  singulièrement  en  contraste  avec 
les  mœurs  si  simples  de  la  Suisse,  et  l'on 
s'étonne  de  cette  tyrannie  en  plein  air  dont 
les  vallées  e.t  les  montagnes  sont  les  solitaires 
témoins. 

On  raconte  à  Gessler  la  désobéissance  de 
Tell,  et  Tell  s'excuse  en  affirmant  que  ce  n'est 
point  avec  intention,  mais  par  ignorance  qu'il 
n'a  point  fait  le  salut  commandé.  Gessler, 
toujours  irrité,  lui  dit,  après  quelques  mo- 
ments de  silence: — Tell,  on  assure  que  tu  es 
maître  dans  l'art  de  tirer  de  l'arbalète,  et  que 
jamais  ta  flèche  n'a  manqué  d'atteindre  au 
but. — Le  fils  de  Tell,  âgé  de  douze  ans, 
s'écrie  tout  orgueilleux  de  l'habileté  de  son 


GUILLAUME  TELL  12» 

père: — Cela  est  vrai,  seigneur;  il  perce  une 
pomme  sur  l'arbre  à  cent  pas. — Est-ce  là  ton 
enfant?  dit  Gessler: — Oui,  seigneur,  répond 
Tell. — Gessler  : — En  as-tu  d'autres  ? — Tell  : 
— Deux  garçons,  seigneur. — Gessler: — Le- 
quel des  deux  t'est  le  plus  cher  ? — Tell  : — 
Tous  les  deux  sont  mes  enfants. — Gessler: 
— Hé  bien,  Tell,  puisque  tu  perces  une 
pomme  sur  l'arbre  à  cent  pas,  exerce  ton 
talent  devant  moi  ;  prends  ton  arbalète,  aussi- 
bien  tu  Tas  déjà  dans  ta  main,  et  prépare-toi 
à  tirer  une  pomme  sur  la  tête  de  ton  fils; 
mais,  je  te  le  conseille,  vise  bien,  car  si  tu  n'at- 
teins pas  ou  la  pomme  ou  ton  fils,  tu  périras. 
—  Tell  :  —  Seigneur,  quelle  action  mon- 
strueuse me  commandez-vous  !  qui  !  moi, 
lancer  une  flèche  contre  mon  enfant  !  non, 
non,  vous  ne  le  voulez  pas,  Dieu  vous  en  pré- 
serve !  ce  n'est  pas  sérieusement,  seigneur, 
que  vous  exigez  cela  d'un  père. — Gessler: 
— Tu  tireras  la  pomme  sur  la  tête  de  ton  fils, 
je  le  demande  et  je  le  veux. — Tell  : — Moi 
viser  la  tête  chérie  de  mon  enfant  !  ah  ! 
plutôt  mourir. — Gessler: — Tu  dois  tirer  ou 
périr  à  l'instant  même  avec  ton  fils. — Tell  : 
— Je  serois  le  meurtrier  de  mon  fils  !  sei- 
gneur, vous  n'avez  pas  d'enfants,  vous  ne  sa^ 


126  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

vez  point  ce  qu'il  y  a  dans  le  cœur  d'un  père* 
—  Gessler: — Ah  Tell,  te  voilà  tout  à  coup 
bien  prudent,  on  m'avoit  dit  que  tu  étois  un 
rêveur,  que  tu  aimois  l'extraordinaire;  hé 
bien,  je  t'en  donne  l'occasion,  essaie  ce  coup 
hardi  vraiment  disme  de  toi. — 

Tous  ceux  qui  entourent  Gessler  ont  pitié 
de  Tell,  et  tâchent  d'attendrir  le  barbare  qui 
le  condamne  au  plus  affreux  supplice;  le 
vieillard,  grand-père  de  l'enfant,  se  jette  aux 
pieds  de  Gessler;  l'enfant  sur  la  tête  duquel 
la  pomme  doit  être  tirée  le  relève  et  lui  dit  : 
— Ne  vous  mettez  point  à  genoux  devant 
cet  homme;  qu'on  me  dise  seulement  où  je 
dois  me  placer  :  je  ne  crains  rien  pour  moi; 
mon  père  atteint  l'oiseau  dans  son  vol,  il  ne 
manquera  pas  son  coup  quand  il  s'agit  du 
cœur  de  son  enfant. — Stauflaclier  s'avance, 
et  dit: — Seigneur,  l'innocence  de  cet  enfant 
ne  vous  touche-t-clle  pas  ? — Gessler  : — 
Qu'on  l'attache  à  ce  tilleul. — L'enfant  : — > 
Pourquoi  me  lier?  laissez-moi  libre,  je  me 
tiendrai  tranquille  comme  un  agneau,  mais 
si  l'on  veut  m'enchaîner  je  me  débattrai  avec 
violence. — Rodolp!  •  ,  l'éciiycr  de  Gessler,  dit 
à  l'enfant: — Consens  au  moins  à  ce  qu'on  te 
bande  les  yeux. — Non,  répond  l'enfant,  non; 


GUILLAUME  TELL.  12? 

crois-tu  que  je  redoute  le  trait  qui  va  partir 
de  la  main  de  mon  père?  je  ne  sourcillerai 
pas  en  l'attendant.  Allons,  mon  père,  montre 
comme  tu  sais  tirer  de  Tare  ;  ils  ne  le  croient 
pas,  ils  se  flattent  de  nous  perdre.  Hé  bien, 
trompe  leur  méchant  espoir;  que  la  flèche 
soit  lancée  et  qu'elle  atteigne  au  but.  Al- 
lons.— 

L'enfant  se  place  sous  le  tilleul,  et  Ton  pose 
la  pomme  sur  sa  tête  ;  alors  les  Suisses  se 
pressent  de  nouveau  autour  de  Gessler  pour 
en  obtenir  la  grâce  de  Tell. — Pensois-tu,  dit 
Gessler  en  s'adressant  à  Tell,  pensois-tu  que 
tu  pourrois  te  servir  impunément  des  armes 
meurtrières?  Elles  sont  dangereuses  aussi 
pour  celui  qui  les  porte  ;  ce  droit  insolent 
d'être  armé,  que  les  paysans  s'arrogent,  of- 
fense le  maître  de  ces  contrées  ;  celui  qui 
commande  doit  seul  être  armé.  Vous  vous 
réjouissez  tant  de  votre  arc  et  de  vos  flèches, 
c'est  à  moi  de  vous  donner  un  but  pour  les 
exercer. — Faites  place,  s'écrie  Tell,  faites 
place. — Tous  les  spectateurs  frémissent.  Il 
veut  tendre  son  arc,  la  force  lui  manque  ;  un 
vertige  l'empêche  de  voir;  il  conjure  Gess- 
ler de  lui  accorder  la  mort.  Gessler  est  in- 
flexible.    Tell  hésite  encore  long-temps  dan* 


128  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

une  affreuse  anxiété:  tantôt  il  regarde  Gess- 
1er,  tantôt  le  ciel,  puis  tout  à  coup  il  tire  de 
son  carquois  une  seconde  flèche  et  la  met 
dans  sa  ceinture.  Il  se  penche  en  avant 
comme  s'il  vouloit  suivre  le  trait  qu'il  lance  ; 
la  flèche  part,  le  peuple  s'écrie: — Vive  l'en- 
fant ! — Le  fils  s'élance  dans  les  bras  de  son 
père,  et  lui  dit  : — Mon  père,  voici  la  pomme 
que  ta  flèche  a  percée  ;  je  savois  bien  que 
tu  ne  me  blesserois  pas. — Le  père  anéanti 
tombe  à  terre  tenant  son  enfant  dans  ses 
bras.  Les  compagnons  de  Tell  le  relèvent 
et  le  félicitent.  Gessler  s'approche  et  lui 
demande  dans  quel  dessein  il  avoit  préparé 
une  seconde  flèche.  Tell  refuse  de  le  dire. 
Gessler  insiste.  Tell  demande  une  sauve- 
garde pour  sa  vie  s'il  répond  avec  vérité  ; 
Gessler  l'accorde.  Tell  alors,  le  regardant 
avec  des  yeux  vengeurs,  lui  dit  : — Je  voulois 
lancer  contre  vous  cette  flèche,  si  la  première 
avoit  frappé  mon  fils  ;  et  croyez  moi,  celle- 
là  ne  vous  auroit  pas  manqué. — Gessler,  fu- 
rieux à  ces  mots,  ordonne  que  Tell  soit  con- 
duit en  prison. 

Cette  scène  a,  comme  on  peut  le  voir, 
toute  la  simplicité  d'une  histoire  racontée 
dans    une  ancienne   chronique.     Tell    n'est 


GUILLAUME  TELL.  129 

point  représente  comme  un  héros  de  tra- 
gédie ;  il  n'avoit  point  voulu  braver  Gessler  : 
il  ressemble  en  tout  à  ce  que  sont  d'ordinaire 
les  paysans  de  l'Helvétie,  calmes  dans  leurs 
habitudes,  amis  du  repos,  mais  terribles 
quand  on  agite  dans  leur  ame  les  sentiments 
que  la  vie  champêtre  y  tient  assoupis.  On 
voit  encore  près  d'Altorf,  dans  le  canton 
d'Un,  une  statue  de  pierre  grossièrement 
travaillée,  qui  représente  Tell  et  son  fils 
après  que  la  pomme  a  été  tirée.  Le  père 
tient  d'une  main  son  fils,  et  de  l'autre  il 
presse  son  arc  sur  son  cœur,  pour  le  remer- 
cier de  l'avoir  si  bien  servi. 

Tell  est  conduit  enchaîné  sur  la  même 
barque  dans  laquelle  Gessler  traverse  le  lac 
de  Lucerne  ;  l'orage  éclate  pendant  le  pas- 
sage; l'homme  barbare  a  peur,  et  demande 
du  secours  à  sa  victime  :  on  détache  les  liens 
de  Tell,  il  conduit  lui-même  la  barque  au 
milieu  de  la  tempête,  et  s'approchant  des  ro- 
chers il  s'élance  sur  le  rivage  escarpé.  Le 
récit  de  cet  événement  commence  le  qua- 
trième acte.  A  peine  arrivé  dans  sa  de- 
meure, Telle  est  averti  qu'il  ne  peut  espérer 
d'y  vivre  en  paix  avec  sa  femme  et  ses  en- 
fants, et  c'est  alors  qu'il  prend  la  résolution 

TOME   II.  K 


130  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

de  tuer  Gessler.  Il  n'a  point  pour  but  d'af- 
franchir son  pays  du  joug  étranger,  il  ne  sait 
pas  si  l'Autriche  doit  ou  non  gouverner  la 
Suisse;  il  sait  qu'un  homme  a  été  injuste 
envers  un  homme  ;  il  sait  qu'un  père  a  été 
forcé  de  lancer  une  flèche  près  du  cœur  de 
son  enfant,  et  il  pense  que  l'auteur  d'un  tel 
forfait  doit  périr. 

Son  monologue  est  superbe:  il  frémit  du 
meurtre,  et  cependant  il  n'a  pas  le  moindre 
doute  sur  la  légitimité  de  sa  résolution.  Il 
compare  l'innocent  usage  qu'il  a  fait  jusqu'à 
ce  jour  de  sa  flèche  à  la  chasse  et  dans  les 
jeux,  avec  la  sévère  action  qu'il  va  com- 
mettre :  il  s'assied  sur  un  banc  de  pierre 
pour  attendre  au  détour  d'un  chemin  Gessler 
qui  doit  passer. — "  Ici,"  dit-il,  "  s'arrête  le 
"  pèlerin  qui  continue  son  voyage  après  un 
"  court  repos  ;  le  moine  pieux  qui  va  pour 
accomplir  sa  mission  sainte  ;  le  marchand 
qui  vient  des  pays  lointains, et  traverse 
cette  route  pour  aller  à  l'autre  extrémité 
du  monde:  tous  poursuivent  leur  chemin 
"  pour  achever  leurs  affaires,  et  mon  affaire 
"  à  moi  c'est  le  meurtre  !  Jadis  le  pèse  ne 
"  rentroit  jamais  dans  sa  maison  sans  réjouir 
"  ses   enfants   en   leur  rapportant  quelques 


GUILLAUME  TELL.  131 

"  fleurs  des  Alpes,  un  oiseau  rare,  un  coquil- 
W  lage  précieux  tel  qu'on  en  trouve  sur  les 
"  montagnes;  et  maintenant  ce  père  est  assis 
"  sur  le  rocher,  et  des  pensées  de  mort  Foc- 
"  cupent  ;  il  veut  la  vie  de  son  ennemi  ;  mais 
"  il  la  veut  pour  vous,  mes  enfants,  pour  vous 
"  protéger,  pour  vous  défendre;  c'est  pour 
"  sauver  vos  jours  et  votre  douce  innocence 
"  qu'il  tend  son  arc  vengeur." 

Peu  de  temps  après  on  aperçoit  de  loin 
Gessler  descendre  de  la  montagne.  Une  mal- 
heureuse femme  dont,  il  fait  languir  le  mari 
dans  les  prisons  se  jette  à  ses  pieds  et  le  con- 
jure de  lui  accorder  sa  délivrance;  il  la  mé- 
prise et  la  repousse  :  elle  insiste  encore  ;  elle 
saisit  la  bride  de  son  cheval  et  lui  démande 
de  l'écraser  sous  ses  pas  ou  de  lui  rendre 
celui  qu'elle  aime.  Gessler,  indigné  contre 
ses  plaintes,  se  reproche  de  laisser  encore 
trop  de  liberté  au  peuple  suisse. — Je  veux, 
dit-il,  briser  leur  résistance  opiniâtre;  je  veux 
courber  leur  audacieux  esprit  d'indépen- 
dance ;  je  veux  publier  une  loi  nouvelle  dans 
ce  pays;  je  veux... — Comme  il  prononce  ce 
mot,  la  flèche  mortelle  l'atteint;  il  tombe  en 
s'écriant: — C'est  le  trait  de  Tejl. — Tu  dois 
le  reconnoître,  s'écrie  Tell  du  haut  du  rocher. 

k  2 


Î32  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

— Les  acclamations  du  peuple  se  font  bientôt 
entendre,  et  les  libérateurs  de  la  Suisse  rem- 
plissent le  serment  qu'ils  avoient  fait  de  s'af- 
franchir du  joug  de  l'Autriche. 

Il  semble  que  la  pièce  devroit  finir  natu- 
rellement là,  comme  celle  de  Marie  Stuart  à 
sa  mort;  mais  dans  Tune  et  l'autre  Schiller  a 
ajouté  une  espèce  d'appendice  ou  d'explica- 
tion, qu'on  ne  peut  plus  écouter  quand  la 
catastrophe  principale  est  terminée.  Eliza- 
beth  reparoît  après  l'exécution  de  Marie;  on 
est  témoin  de  son  trouble  et  de  sa  douleur 
en  apprenant  le  départ  de  Leicester  pour  la 
France.  Cette  justice  poétique  doit  se  sup- 
poser, et  non  se  représenter;  le  spectateur  ne 
soutient  pas  la  vue  d'Elizabeth  après  avoir 
été  témoin  des  derniers  moments  de  Marie. 
Dans  Guillaume  Tell,  au  cinquième  acte, 
Jean-le-Parricide,  qui  assassina  son  oncle 
l'empereur  Albert,  parcequ'il  lui  refusoit 
son  héritage,  vient  déguisé  en  moine  de- 
mander un  asile  à  Tell;  il  se  persuade  que 
leurs  actions  sont  pareilles,  et  Tell  le  re- 
pousse avec  horreur,  en  lui  montrant  com- 
bien leurs  motifs  sont  différents.  C'est  une 
idée  juste  et  ingénieuse  que  de  mettre  en 
opposition  ces  deux  hommes;  toutefois  ce 


GUILLAUME  TELL.  133 

contraste,  qui  plaît  à  la  lecture,  ne  réussit 
point  au  théâtre.  L'esprit  est  de  très  peu 
de  chose  dans  les  effets  dramatiques,  il  en 
faut  pour  les  préparer;  mais  s'il  en  falloit 
pour  les  sentir,  le  public  même  le  plus  spi- 
rituel s'y  refuseroit. 

On  supprime  au  théâtre  l'acte  accessoire 
de  Jean-le-Parricide,  et  la  toile  tombe  au 
moment  où  la  flèche  perce  le  cœur  de  Gess- 
ler.  Peu  de  temps  après  la  première  repré- 
sentation de  Guillaume  Tell,  le  trait  mortel 
atteignit  aussi  le  digne  auteur  de  ce  bel 
ouvrage.  Gessler  périt  au  moment  où  les 
desseins  les  plus  cruels  l'occupoient.  Schiller 
n'avoit  dans  son  ame  que  de  généreuses  pen- 
sées. Ces  deux  volontés  si  contraires,  la 
mort  ennemie  de  tous  les  projets  de  l'homme 
les  a  de  même  brisées. 


134  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 


CHAPITRE    XXL 

Coetzde  Berlickingen,  et  Le  Comte  d'Eçmont, 


La  carrière  dramatique  de  Goethe  peut 
être  considérée  sous  deux  rapports  différents. 
Dans  les  pièces  qu'il  a  faites  pour  être  re- 
présentées il  y  a  beaucoup  de  grâce  et 
d'esprit,  mais  rien  de  plus.  Dans  ceux  de 
ses  ouvrages  dramatiques,  au  contraire,  qu'il 
est  très  difficile  de  jouer,  on  trouve  un  talent 
extraordinaire.  Il  paroît  que  le  génie  de 
Goethe  ne  peut  se  renfermer  dans  les  limites 
du  théâtre;  quand  il  veut  s'y  soumettre,  il 
perd  une  portion  de  son  originalité,  et  ne  la 
retrouve  toute  entière  que  quand  il  peut 
mêler  à  son  gré  tous  les  genres.  Un  art 
quel  qu'il  soit  ne  saurait  être  sans  bornes; 
la  peinture,  la  sculpture,  l'architecture,  sont 


GOETZ  DE  BERLICHINGEN.  125 

soumises  à  des  lois  qui  leur  sont  particu- 
lières, et  de  même  Fart  dramatique  ne  pro- 
duit de  l'effet  qu'à  de  certaines  conditions: 
ces  conditions  restreignent  quelquefois  le 
sentiment  et  la  pensée;  mais  l'ascendant  du 
spectacle  est  tel  sur  les  hommes  rassemblés, 
qu'on  a  tort  de  ne  pas  se  servir  de  cette 
puissance,  sous  prétexte  qu'elle  exige  des 
sacrifices  que  ne  feroit  pas  l'imagination 
livrée  à  elle-même.  Comme  il  n'y  a  pas  en 
Allemagne  une  capitale  où  Ton  trouve  réuni 
tout  ce  qu'il  faut  pour  avoir  un  bon  théâtre, 
les  ouvrages  dramatiques  sont  beaucoup  plus 
souvent  lus  que  joués  :  et  de  là  vient  que  les 
auteurs  composent  leurs  ouvrages  d'après  le 
point  de  vue  de  la  lecture,  et  non  pas  d'après 
celui  de  la  scène. 

Goethe  fait  presque  toujours  de  nouveaux 
essais  en  littérature.  Quand  le  goût  alle- 
mand lui  paroît  pencher  vers  un  excès  quel- 
conque, il  tente  aussitôt  de  lui  donner  une 
direction  opposée.  On  diroit  qu'il  administre 
l'esprit  'de  ses  contemporains  comme  son 
empire,  et  que  ses  ouvrages  sont  des  décrets 
qui  tour  à  tour  autorisent  ou  bannissent  les 
abi\s  qui  s'introduisent  dans  l'art. 

Goethe  étoit   fatigué  de  l'imitation  des 


135  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

pièces  françaises  en  Allemagne,  et  il  avoit 
raison;  car  un  Français  même  le  seroit  aussi. 
En  conséquence  il  composa  un  drame  his- 
torique à  la  manière  de  Shakespear,  Goetz 
de  Berlichingen.  Cette  pièce  n'étoit  pas 
destinée  au  théâtre;  mais  on  pouvoit  ce- 
pendant la  représenter  comme  toutes  celles 
de  Shakespear  du  même  genre.  Goethe  a 
choisi  la  même  époque  de  l'histoire  que 
Schiller  dans  ses  Brigands;  mais,  au  lieu  de 
montrer  un  homme  qui  s'affranchit  de  tous 
les  liens  de  la  morale  et  de  la  société,  il  a 
peint  un  vieux  chevalier,  sous  le  règne  de 
Maximilien,  défendant  encore  ia  vie  cheva- 
leresque et  l'existence  féodale  des  seigneurs, 
qui  donnoit  tant  d'ascendant  à  leur  valeur 
personnelle. 

Goetz  de  Berlichingen  fut  surnommé  la 
Main-de-Fer,  parceqif ayant  perdu  sa  main 
droite  à  la  guerre,  il  s'en  lit  faire  une  à  res- 
sort, avec  laquelle  il  saisissoit  très  bien  la 
lance:  c'étoit  un  chevalier  célèbre  dans  son 
temps  par  son  courage  et  sa  loyauté.  Ce 
modèle  est  heureusement  choisi  pour  repré- 
senter quelle  étoit  l'indépendance  des  nobles 
avant  que  l'autorité  du  gouvernement  p 
sur  tous.     Dans  le  moyen  fige,  chaque  cha- 


GOETZ  DE  BERLICHINGEN.  137 

teau  étoit  une  forteresse;  chaque  seigneur 
un  souverain.  L'établissement  des  troupes 
de  ligne  et  l'invention  de  l'artillerie  changè- 
rent tout-à-fait  l'ordre  social;  il  s'introduisit 
une  espèce  de  force  abstraite  qu'on  nomme 
état  ou  nation  ;  mais  les  individus  perdirent 
graduellement  toute  leur  importance.  Un 
caractère  tel  que  celui  de  Goetz  dut  souffrir 
de  ce  changement  lorsqu'il  s'opéra. 

L'esprit  militaire  a  toujours  été  plus  rude 
en  Allemagne  que  par-tout  ailleurs,  et  c'est 
là  qu'on  peut  se  figurer  véritablement  ces 
hommes  de  fer  dont  on  voit  encore  les  images 
dans  les  arsenaux  de  l'Empire.  Néanmoins 
la  simplicité  des  mœurs  chevaleresques  est 
peinte  dans  la  pièce  de  Goethe  avec  beau- 
coup de  charmes.  Ce  vieux  Goetz,  vivant 
dans  les  combats,  dormant  avec  son  armure, 
sans  cesse  à  cheval,  ne  se  reposant  que  quand 
il  est  assiégé,  employant  tout  pour  la  guerre, 
ne  voyant  qu'elle;  ce  vieux  Goetz,  dis-je, 
donne  la  plus  haute  idée  de  l'intérêt  et  de 
l'activité  que  la  vie  avoit  alors.  Ses  qualités 
comme  ses  défauts  sont  fortement  pro- 
noncés ;  rien  n'est  plus  généreux  que  son 
amitié  pour  Weislingen,  autrefois  son  ami, 
depuis   son   adversaire,    et   souvent   même 


138  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

traître  envers  lui.  La  sensibilité  que  montre" 
un  intrépide  guerrier  remue  l'ame  d'une  fa- 
çon toute  nouvelle;  nous  avons  du  temps 
pour  aimer  dans  notre  vie  oisive;  mais  ces 
éclairs  d'émotion  qui  font  lire  au  fond  du 
cœur  à  travers  une  existence  orageuse  eau- 
sent  un  attendrissement  profond.  On  a  si 
peur  de  rencontrer  l'affectation  dans  le  plus 
beau  don  du  ciel,  dans  la  sensibilité,  que 
Ton  préfère  quelquefois  la  rudesse  elle-même 
comme  garant  de  la  franchise. 

La  femme  de  Goetz  s'offre  à  l'imagination 
telle  qu'un  ancien  portrait  de  l'école  fla- 
mande, où  le  vêtement,  le  regard,  la  tran- 
quillité même  de  l'attitude  annoncent  une 
femme  soumise  à  son  époux,  ne  connoissant 
que  lui,  n'admirant  que  lui,  et  se  croyant 
destinée  à  le  servir,  comme  il  Test  à  la  dé- 
fendre. On  voit  en  contraste  avec  cette 
femme  par  excellence  une  créature  tout-à- 
fait  perverse,  Adélaïde,  qui  séduit  Weis- 
lingen,  et  le  fait  manquer  à  ce  qu'il  avoit 
promis  à  son  ami  ;  elle  l'épouse,  et  bientôt 
lui  devient  infidèle.  Elle  se  fuit  aimer  avec 
passion  de  son  page,  et  trouble  ce  malheu- 
reux jeune  homme  au  point  de  l'entraîner  à 
donner   à   son    maître   une    coupe   empoi- 


GOETZ  DE  BERLICHINGEN.  13§ 

sonnée.  Ces  traits  sont  forts,  mais  peut- 
être  est-il  vrai  que,  quand  les  mœurs  sont 
très  pures  en  général,  celle  qui  s'en  écarte 
est  bientôt  entièrement  corrompue  ;  le  désir 
de  plaire  n'est  de  nos  jours  qu'un  lien  d'af- 
fection et  de  bienveillance;  mais  dans  la  vie 
sévère  et  domestique  d'autrefois,  c'étoit  un 
égarement  qui  pouvoit  entraîner  à  tous  les 
autres.  Cette  criminelle  Adélaïde  donne 
lieu  à  l'une  des  plus  belles  scènes  de  la  pièce, 
la  séance  du  tribunal  secret. 

Des  juges  mystérieux  inconnus  l'un  à  l'au- 
tre, toujours  masqués,  et  se  rassemblant  pen- 
dant la  nuit,  punissoient  dans  le  silence,  et 
gravoient  seulement  sur  le  poignard  qu'ils 
enfonçoient  dans  le  sein  du  coupable  ce 
mot  terrible:  tribunal  secret.  Ils  préve- 
noient  le  condamné,  en  faisant  crier  trois 
fois  sous  les  fenêtres  de  sa  maison:  Malheur, 
malheur,  malheur!  Alors  l'infortuné  savoit 
que  par-tout,  dans  l'étranger,  dans  son  con- 
citoyen, dans  son  parent  même,  il  pouvoit 
trouver  son  meurtrier.  La  solitude,  la  foule, 
les  villes,  les  campagnes,  tout  étoit  rempli 
par  la  présence  invisible  de  cette  conscience 
armée  qui  poursuivoit  les  criminels.  On 
conçoit  comment  cette  terrible  institution 


140  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

pouvoit  être  nécessaire,  dans  un  temps  où 
chaque  homme  étoit  fort  contre  tous,  au  lieu 
que  tous  doivent  être  forts  contre  chacun. 
Il  falloit  que  la  justice  surprît  le  criminel 
avant  qu'il  pût  s'en  défendre  :  mais  cette 
punition  qui  planoit  dans  les  airs  comme 
une  ombre  vengeresse,  cette  sentence  mor- 
telle que  pouvoit  receler  le  sein  même  d'un 
ami,  frappoit  d'une  invincible  terreur. 

C'est  encore  un  beau  moment  que  celui 
où  Goetz,  voulant  se  défendre  dans  son 
château,  ordonne  qu'on  arrache  le  plomb  de 
ses  fenêtres  pour  en  faire  des  balles.  11  y  a 
dans  cet  homme  un  mépris  de  l'avenir  et 
une  intensité  de  force  dans  le  présent  tout- 
à-fait  admirable.  Enfin,  Goetz  voit  périr 
tous  ses  compagnons  d'armes  ;  il  reste  blessé, 
captif,  et  n'ayant  auprès  de  lui  que  son 
épouse  et  sa  sœur.  Il  n'est  plus  entoure 
que  de  femmes,  lui  qui  vouioit  vivre  au 
milieu  d'hommes,  et  d'hommes  indomtables, 
pour  exercer  avec  eux  la  puissance  de  son 
caractère  et  de  son  bras.  Il  songe  au  nom 
qu'il  doit  laisser  après  lui  ;  il  réfléchit,  puis- 
qu'il va  mourir.  11  demande  à  voir  encore 
une  fois  le  soleil,  pense  à  Dieu  dont  il  ne 
s'est  point  occupé,  mais  dont  il  n'a  jamais 


GOETZ  DE  BERLICHINGEN.  14* 

doute,  et  meurt  courageux  et  sombre,  re- 
grettant la  guerre  plus  que  la  vie. 

On  aime  beaucoup  cette  pièce  en  Alle- 
magne; les  mœurs  et  les  costumes  nationaux 
de  l'ancien  temps  y  sont  fidèlement  repré- 
sentés, et  tout  ce  qui  tient  à  la  chevalerie 
ancienne  remue  le  cœur  des  Allemands, 
Goethe,  le  plus  insouciant  de  tous  les 
hommes,  parcequ'il  est  sûr  de  gouverner 
son  public,  ne  s'est  pas  donné  la  peine  de 
mettre  sa  pièce  en  vers  ;  c'est  le  dessein  d'un 
grand  tableau,  mais  un  dessein  à  peine  achevé. 
On  sent  dans  l'écrivain  une  telle  impatience 
de  tout  ce  qui  pourroit  ressembler  à  l'affecta- 
tion, qu'il  dédaigne  même  l'art  nécessaire 
pour  donner  une  forme  durable  à-  ce  qu'il 
compose.  Ilya  des  traits  de  génie  çà  et  îà 
dans  son  drame,  comme  des  coups  de  pin- 
ceaux de  Michel-Ançe  ;  mais  c'est  un  ouvrage 
qui  laisse,  ou  plutôt  qui  fait  désirer  beau- 
coup de  choses.  Le  règne  de  Maximilien, 
pendant  lequel  l'événement  principal  se 
passe,  n'y  est  pas  assez  caractérisé.  Enfin 
on  oseroit  reprocher  à  Goethe  de  n'avoir  pas 
mis  assez  d'imagination  dans  la  forme  et  le 
langage  de  cette  pièce.  C'est  volontairement 
et  par  système  qu'il  s'y  est  refusé;  il  a  voulu 


14Î  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

que  ce  drame  fût  la  chose  même,  et  il  faut 
que  le  charme  de  Fidéal  préside  à  tout  dans 
les  ouvrages  dramatiques.  Les  personnages 
des  tragédies  sont  toujours  en  danger  d'être 
vulgaires  ou  factices,  et  le  génie  doit  les 
préserver  également  de  l'un  et  de  l'autre  in- 
convénient. Shakespear  ne  cesse  pas  d'être 
poète  dans  ses  pièces  historiques,  ni  Racine 
d'observerexactement  les  mœurs  des  Hébreux 
dans  sa  tragédie  lyrique  d'Athalie.  Le  talent 
dramatique  ne  sauroit  se  passer  ni  de  la 
nature,  ni  de  l'art  ;  l'art  ne  tient  en  rien  à 
l'artifice,  c'est  une  inspiration  parfaitement 
vraie  et  spontanée,  qui  répand  sur  les  cir- 
constances particulières  l'harmonie  univer- 
selle, et  sur  les  moments  passagers  la  dignité 
des  souvenirs  durables. 

LeConrted'Egmontme  paroîtlaplus  belle 
des  tragédies  de  Goethe;  il  Ta  écrite,  sans 
doute,  lorsqu'il  composoit  Werther:  la  même 
chaleur  d'ame  se  retrouve  dans  ces  deux  ou- 
vrages. La  pièce  commence  au  moment  où 
Philippe  II,  fatigué  de  la  douceur  du  gou- 
vernement de  Marguerite  de  Parme,  dans 
les  Pays-Bas,  envoie  le  duc  d'Albe  pour  la 
remplacer.  Le  roi  est  inquiet  de  la  popu- 
larité qu'ont  acquise  le  prince  d'Orange  et  le 


COMTE  O'EGMONT.  143 

comte  cTEgmont;   il  les  soupçonne  de  fa- 
voriser en  secret  les  partisans  de  la  réforma- 
tion.    Tout  est  réuni  pour  donner  l'idée  la 
p)us  séduisante  du  comte  d'Egmont;  on  le 
voit  adoré  de  ses  soldats,  à  la  tête  desquels 
il  a  remporté  tant  de  victoires.    La  princesse 
espagnole  se  fie  à  sa  fidélité,  bien  qu'elle 
sache  par  lui-même  combien  il  blâme  la 
sévérité  dont  on  use  envers  les  protestants. 
Les  citoyens  de  la  ville  de  Bruxelles  le  con- 
sidèrent comme  le  défenseur  de  leurs  libertés 
auprès  du  trône;  enfin  le  prince  d'Orange, 
dont  la  politique  profonde  et  la  prudence 
silencieuse  sont  si  connues  dans  Fhistoire, 
relève  encore  la  généreuse  imprudence  du 
comte  d'Egmont,  en  le  suppliant  vainement 
de   partir  avec  lui  avant  l'arrivée  du  duc 
d'Albe.   Le  prince  d'Orange  est  un  caractère 
noble  et  sage;  un  dévouement  héroïque  mais 
inconsidéré  peut  seul  résister  à  ses  conseils. 
Le  comte  d'Egmont  ne  veut  pas  abandonner 
les  habitants  de  Bruxelles;  il  se  confie  à  son 
sort,  parceque  ses  viçtQÎres  lui  ont  appris  à 
compter  sur  les  faveurs  de  la  fortune,  et  que 
toujours  il  conserve  dans  les  affaires  pub- 
liques les  qualités  qui  ont  rendu  sa  vie  mili- 
taire si  brillante.     Ces  belles  et  dangereuses 


144  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

qualités  intéressent  à  sa  destinée;  on  ressent 
pour  lui  des  craintes  que  son  ame  intrépide 
ne  sauroit  jamais  éprouver;  tout  l'ensemble 
de  son  caractère  est  peint  avec  beaucoup 
d'art  par  l'impression  même  qu'il  produit  sur 
les  diverses  personnes  dont  il  est  entouré.  Il 
est  aisé  de  tracer  un  portrait  spirituel  du 
héros  d'une  pièce;  il  faut  plus  de  talent  pour 
le  faire  agir  et  parler  conformément  à  ce  por- 
trait; il  en  faut  plus  encore  pour  le  faire 
connoître  par  l'admiration  qu'il  inspire  aux 
soldats,  au  peuple,  aux  grands  seigneurs,  à 
tous  ceux  enfin  qui  se  trouvent  en  relation 
avec  lui. 

Le  comte  d'Egmont  aime  une  jeune  fille, 
Clara,  née  dans  la  classe  des  bourgeois  de 
Bruxelles;  il  va  la  voir  dans  son  obscure  re- 
traite. Cet  amour  tient  plus  de  place  dans 
le  cœur  de  la  jeune  fille  que  dans  le  sien  ; 
l'imagination  de  Clara  est  toute  entière  sub- 
juguée par  l'éclat  du  comte  d'Egmont,  par 
le  prestige  éblouissant  de  son  héroïque  va- 
leur et  de  sa  brillante  renommée.  Egmont 
a  dans  sou  amour  de  la  bonté  et  de  la  dou- 
ceur, il  se  repose  auprès  de  cette  jeune  per- 
sonne des  inquiétudes  et  des  affaires. — "  On 
11  te  parle/'  lui  dit-il,  "de  cet  Egmont,  silen- 


COMTE  D'EGMONT.  14S 

kt  cieux,  sévère,  imposant;  c'est  lui  qui  doit 
"  lutter  avec  les  événements  et  les  hommes; 
"  mais  celui  qui  est  simple,  aimant,  con- 
11  fiant,  heureux,  cet  Egmont-là,  Clara,  c'est 
"  le  tien/'  L'amour  d'Egmont  pour  Clara 
ne  suffiroit  pas  à  l'intérêt  de  la  pièce;  mais 
quand  le  malheur  vient  s'y  mêler,  ce  senti- 
ment qui  ne  paroissoit  que  dans  le  lointain 
acquiert  une  admirable  force. 

On  apprend  l'arrivée  des  Espagnols  ayant 
le  duc  d'Albe  à  leur  tête  ;  la  terreur  que  ré- 
pand ce  peuple  sévère,  au  milieu  de  la  nation 
joyeuse  de  Bruxelles,  est  supérieurement 
décrite.  A  l'approche  d'un  grand  orage  les 
hommes  rentrent  dans  leur  maison,  les  ani- 
maux tremblent,  les  oiseaux  volent  près  de 
la  terre,  et  semblent  y  chercher  un  asile;  la 
nature  entière  se  prépare  au  fléau  qui  la 
menace:  ainsi  l'effroi  s'empare  des  malheu- 
reux habitants  de  la  Flandre.  Le  duc  d'Albe 
ne  veut  point  faire  arrêter  le  comte  d'Egmont 
au  milieu  de  Bruxelles;  il  craint  le  soulève- 
ment du  peuple,  et  voudroit  attirer  sa  victime 
dans  son  propre  palais,  qui  domine  la  ville 
et  touche  à  la  citadelle.  Il  se  sert  de  son  jeune 
fils,  Ferdinand,  pour  décider  celui  qu'il  veut 
perdre  à  venir  chez  lui.    Ferdinand  est  plein 

TOME  II.  l 


146  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

d'admiration  pour  le  héros  de  la  Flandre;  il 
ne  soupçonne  point  les  terribles  desseins  de 
son  père,  et  montre  au  comte  d 'Egmont  un 
enthousiasme  qui  persuade  à  ce  franc  cheva- 
lier que  le  père  d'un  tel  fils  n'est  pas  son 
ennemi.  Egmont  consent  à  se  rendre  chez 
le  duc  d'Àlbe;  le  perfide  et  fidèle  repré- 
sentant de  Philippe  II  l'attend  avec  une  im- 
patience qui  fait  frémir;  il  se  met  à  la 
fenêtre  et  l'aperçoit  de  loin,  monté  sur  un 
superbe  cheval  qu'il  a  conquis  dans  l'une 
des  batailles  dont  il  est  sorti  vainqueur.  Le 
duc  d'Albe  est  rempli  d'une  cruelle  joie  à 
chaque  pas  que  fait  Egmont  vers  son  palais, 
il  se  trouble  quand  le  cheval  s'arrête;  son 
misérable  cœur  bat  pour  le  crime  ;  et  quand 
Egmont  entre  dans  la  cour,  il  s'écrie: — Un 
pied  dans  la  tombe,  deux;  la  grille  se  re- 
ferme, il  est  à  moi. — 

Le  comte  d' Egmont  paroît,  le  duc  d'Albe 
s'entretient  assez  long-temps  avec  lui  sur  le 
gouvernement  des  Pays-Bas,  et  la  nécessité 
d'employer  la  rigueur  pour  contenir  les  opi- 
nions nouvelles.  Il  n'a  plus  d'intérêt  à 
tromper  Egmont,  et  cependant  il  se  plaît 
dans  sa  ruse,  et  veut  la  savourer  encore 
quelques  instants;  à  la  fin  il  révolte  l'âme 


COMTE  D'EGMONT.  14? 

généreuse  du  comte  d'Egmont,  et  l'irrite 
par  la  dispute  pour  arracher  de  lui  quelques 
paroles  violentes.  Il  veut  se  donner  l'air 
d'être  provoqué  et  de  faire,  par  un  premier 
mouvement,  ce  qu'il  a  combiné  d'avance. 
D'où  viennent  tant  de  précautions  envers 
l'homme  qui  est  en  sa  puissance,  et  qu'il 
fera  périr  dans  quelques  heures  ?  C'est  qu'il 
y  a  toujours  dans  l'assassin  politique  un  désir 
confus  de  se  justifier,  même  auprès  de  sa 
victime  ;  il  veut  dire  quelque  chose  pour 
son  excuse,  alors  même  que  ce  qu'il  dit  ne 
peut  persuader  ni  lui-même  ni  personne. 
Peut-être  aucun  homme  n'est-il  capable 
d'aborder  le  crime  sans  subterfuge,  aussi  la 
véritable  moralité  des  ouvrages  dramatiques 
ne  consiste-t-elle  pas  dans  la  justice  poétique 
dont  l'auteur  dispose  à  son  gré,  et  que  l'his- 
toire a  si  souvent  démentie,  mais  dans  l'art 
de  peindre  le  vice  et  la  vertu  de  manière  à 
inspirer  la  haine  pour  l'un  et  l'amour  pour 
l'autre. 

A  peine  le  bruit  de  l'arrestation  du  comte 
d'Egmont  est-il  répandu  dans  Bruxelles, 
qu'on  sait  qu'il  va  périr.  Personne  ne  s'attend 
plus  à  la  justice,  ses  partisans  épouvantés 
Posent  plus  dire  un  mot  pour  sa  défense  ; 

l2 


148  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

bientôt  le  soupçon  sépare  ceux  qu'un  même 
intérêt  réunit.  Une  apparente  soumission 
naît  de  l'effroi  que  chacun  inspire  en  le  res- 
sentant à  son  tour,  et  la  terreur  que  tous 
font  éprouver  à  tous,  cette  lâcheté  populaire 
qui  succède  si  vite  à  l'exaltation,  est  admira- 
blement peinte  dans  cette  circonstance. 

La  seule  Clara,  cette  jeune  fille  timide 
qui  ne  sortoit  jamais  de  sa  maison,  vient  sur 
la  place  publique  de  Bruxelles,  rassemble 
par  ses  cris  les  citoyens  dispersés,  et  leur 
rappelle  leur  enthousiasme  pour  Egmont, 
leur  serment  de  mourir  pour  lui  ;  tous  ceux 
qui  Fentendent  frémissent.  "  Jeune  fille,"  lui 
dit  un  citoyen  de  Bruxelles,  "  ne  parle  pas 
"  d'Egmont,  son  nom  donne  la  mort/' — 
"  Moi,"  s'écrie  Clara,  "je  ne  prononcerois  pas 
"  son  nom  !  ne  l'avez-vous  pas  tous  invoqué 
"  mille  fois  ?  n'est-il  pas  écrit  en  tout  lieu  ? 
"  n'ai-je  pas  vu  les  étoiles  du  ciel  même  eu 
"  former  les  lettres  brillantes  ?  Moi,  ne  pas 
"  le  nommer  !  Que  faites-vous,  hommes  hon- 
"  nêtes  ?  votre  esprit  est-il  troublé,  votre 
"  raison  perdue?  !Ne  me  regardez  donc  pas 
*  avec  cet  air  inquiet  et  craintif,  ne  baissez 
"  donc  pas  les  yeux  avec  effroi;  ce  que  je 
"  demande,  c'est  ce  que  vous  désirez;  ma 


COMTE  D'EGMONT.  14g 


<.; 


voix  n'est-elle  pas  la  voix  de  votre  cœur? 
"  qui  de  vous,  cette  nuit  même,  ne  se  pro- 
"  sternera  pas  devant  Dieu  pour  lui  de- 
"  mander  la  vie  d'Egmont?  Interrogez-vous 
"  l'un  l'autre  ;  qui  de  vous,  dans  sa  maison, 
"  ne  dira  pas:  la  liberté  d'Egmont  ou  la  mort? 

UN    CITOYEN    DE    BRUXELLES. 

"  Dieu  nous  préserve  de  vous  écouter 
"  plus  long-temps!  il  en  résulteroit  quelque 
"  malheur. 

CLARA. 

"  Restez,  restez  !  ne  vous  éloignez  point 
"  parceque  je  parle  de  celui  au-devant  du- 
quel vous  vous  pressiez  avec  tant  d'ardeur, 
quand  la  rumeur  publique  annonçoit  son 
arrivée,  quand  chacun  s'écrioit:  Egmont 
"  vient,  il  vient.  Alors  les  habitants  des  rues 
"  par  lesquelles  il  devoit  passer  s'estimoient 
"  heureux:  dès  qu'on  entendoit  les  pas  de 
"  son  cheval,  chacun  abandonnoit  son  travail 
"  pour  courir  à  sa  rencontre,  et  le  rayon  qui 
"  partoit  de  son  regard  coloroit  d'espérance 
"  et  de  joie  vos  visages  abattus.  Quelques 
"  uns  d'entre  vous  portoient  leurs  enfants 
"  sur  le  seuil  de  la  porte,  et  les  élevant  dans 
"leurs  bras  s'écrioient  ;— Voyez,  c'est  le 
46  grand    Egmont,  c'est   lui;  lui    qui     vous 


150  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"  vaudra  des  temps  plus  heureux  que  ceux 
"  qu'ont  supportés  vos  pauvres  pères. — Vos 
"  enfants  vous  demanderont  ce  que  sont  de- 
"  venus  ces  temps  que  vous  leur  avez  promis? 
"  Eh  quoi!  nous  perdons  nos  moments  en 
"paroles,  vous  êtes  oisifs,  vous  le  trahissez!" 
— Brackenbourg,  l'ami  de  Clara, la  conjure  de 
s'en  aller. — "  Que  dira  votre  mère?"  s'écrie- 
t-il, 

CLARA. 

"  Penses-tu  que  je  sois  un  enfant  ou  un© 
"  insensée?  Non,  il  faut  qu'ils  m'entendent; 
"  écoutez-moi,  citoyens:  Je  vois  que  vous 
"  êtes  troublés,  et  que  vous  ne  pouvez  vous- 
"  mêmes  vous  reconnoître  à  travers  les  dan- 
"  gère  qui  vous  menacent,  laissez-moi  porter 
"vos  regards  sur  le  passé,  hélas!  le  passé 
u  d'hier.  Songea  à  l'avenir;  pouvcz-vous 
"  vivre,  vous  laissera-t-on  vivre  s'il  périt  ? 
"  C'est  avec  lui  que  s'éteint  le  dernier  souffle 
"  de  votre  liberté.  Que  n/ét oit-il  pas  pour 
"  vous!  Pour  qui  s'est-il  donc  exposé  à  des 
"  périls  sans  nombre?  Ses  blessures,  il  les 
"a  reçues  pour  vous;  cette  grande  a  me  toute 
M  entière  occupée  de  vous  est  maintenant 
M  renfermée  dans  un  cachot,  et  les  pièges  du 
"meurtre  l'environnent;  il  pense  à  vous,  il 


COMTE  D'EGMONT.  151 

M  espère  peut-être  en  vous.  Il  a  besoin  pour 
F  la  première  fois  de  vos  secours,  lui  qui 
"jusqu'à  ce  jour  n'a  fait  que  vous  combler 
"  de  ses  dons. 

UN    CITOYEN    DE     BRUXELLES     (à    Brackeil- 

bourg). 
"  Eloignez-la,  elle  nous  afflige. 

CLARA. 

"Eh  quoi!  je  n'ai  point  de  force,  point 
u  de  bras  habiles  aux  armes  comme  les  vôtres, 
"  mais  j'ai  ce  qui  vous  manque,  le  courage 
R  et  le  mépris  du  péril;  nepuis-je  donc  pas 
"  vous  pénétrer  de  mon  ame  ?  Je  veux  aller 
u  au  milieu  de  vous:  un  étendard  ^sans  dé- 
"  fense  a  rallié  souvent  une  noble  armée  ; 
u  mon  esprit  sera  comme  une  flamme  en 
"  avant  de  vos  pas;  l'enthousiasme,  l'amour, 
"  réuniront  enfin  ce  peuple  chancelant  et 
"  dispersé." — 

Brackenbourg  avertit  Clara  que  l'on  aper- 
çoit non  loin  d'eux  des  soldats  espagnols  qui 
pourroient  l'entendre. — "  Mon  amie/'  lui  dit- 
il,  "  voyez  dans  quel  lieu  nous  sommes. — 

CLARA. 

"  Dans  quel  lieu  !  sous  le  ciel,  dont  la 
"  voûte  magnifique  sembloit  s'incliner  avec 


151  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"  complaisance  sur  la  tête  d'Egmont  quand 
"  il  paroissoit.  Conduisez-moi  dans  sa  prison, 
f*  vous  connoissezla  route  du  vieux  château, 
"  guidez  mes  pas,  je  vous  suivrai." — Bracken- 
bourg  entraîne  Clara  chez  elle,  et  sort  de 
nouveau  pour  s'informer  du  comte  d'Egmont  : 
il  revient;  et  Clara,  dont  la  dernière  résolu- 
tion est  prise,  exige  qu'il  lui  raconte  ce  qu'il 
a  pu  savoir. — 
"Est-il  condamné?"  s'écrie-t-elle* 

BRACKENBOURG. 

"  Il  Test,  je  n'en  puis  douter. 

CLARA. 

"  Vit-il  encore  ? 

BRACKENBOURG. 

"  Oui. 

CLARA. 

"  Et  comment  peux-tu  me  l'assurer!  la 
"  tyrannie  tue  dans  la  nuit  l'homme  gêné- 
"  reux,  et  cache  son  sang  aux  yeux  de  tous. 
"  Ce  peuple  accablé  repose  et  rêve  qu'il  le 
"  sauvera  ;  et,  pendant  ce  temps,  son  ame 
"  indignée  a  déjà  quitté  ce  monde.  11  n'est 
"  plus,  ne  me  trompe  pas;  il  n'est  plus. 

BRACKENBOURG. 

"  Non,  je    vous  le  répète,  hélas!  il  vit, 


COMTE  D'EGMONT.  ISS 

Çi  parceque  les  Espagnols  destinent  au  peu- 
"  pie  qu'ils  veulent  opprimer  un  effrayant 
M  spectacle,  un  spectacle  qui  doit  briser  tous 
^  les  cœurs  où  respire  encore  la  liberté, 

CLARA. 

"  Tu  peux  parler  maintenant:  moi  aussi 
*' j'entendrai  tranquillement  ma  sentence  de 
"  mort;  je  m'approche  déjà  de  la  région  des 
"  bienheureux;  déjà  la  consolation  me  vient 
M  de  cette  contrée  de  paix:  parle. 

BRACKENBOÛRG. 

"  Les  bruits  qui  circulent  et  la  garde 
"  doublée  m'ont  fait  soupçonner  qu'on  pré- 
6C  paroit  cette  nuit  sur  la  place-  publique 
"  quelque  chose  de  redoutable.  Je  suis  ar- 
"  rivé  par  des  détours  dans  une  maison  dont 
"  la  fenêtre  donnoit  sur  cette  place  ;  le  vent 
"  agitoit  les  flambeaux  qu'un  cercle  nom- 
"  breux  de  soldats  espagnols  portoient  dans 
"  leurs  mains;  et,  comme  je  m'efforçois  de 
"  regarder  à  travers  cette  lueur  incertaine, 
"  j'aperçois  en  frémissant  un  échafaud  élevé; 
M  plusieurs  étoient  occupés  à  couvrir  les 
"  planches  d'un  drap  noir,  et  déjà  les  marches 
•'  de  l'escalier  étoient  revêtues  de  ce  deuil 
P  funèbre:  on  eût  dit  qu'on  célébroit  la  con- 


154  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"sécration  d'un  sacrifice  horrible.  Un  cru- 
"  cifix  blanc,  qui  brilloit  pendant  la  nuit 
"  comme  de  l'argent,  étoit  placé  sur  l'un  des 
"  côtés  de  Téchafaud.  La  terrible  certitude 
"étoit  là  devant  mes  yeux;  mais  les  fiam- 
"  beaux  par  degrés  s'éteignirent,  bientôt 
u  tous  les  objets  disparurent,  et  l'œuvre  cri- 
"  minelle  de  la  nuit  rentra  dans  le  sein  des 
"  ténèbres/' 

Le  fils  du  duc  d'Albe  découvre  qu'on  s  est 
servi  de  lui  pour  perdre  Egmont,  il  veut  le 
sauver  à  tout  prix;  Egmont  ne  lui  demande 
qu'un  service,  c'est  de  protéger  Clara  quand 
il  ne  sera  plus;  mais  on  apprend  qu'elle  s'est 
donné  la  mort  pour  ne  pas  survivre  à  celui 
qu  elle  aime.  Egmont  périt,  et  l'amer  res- 
sentiment de  Ferdinand  contre  son  père  est 
la  punition  du  duc  d'Albe,  qui  n'aima  rien, 
dit-on,  sur  la  terre  que  ce  fils. 

Il  me  semble  qu'avec  quelques  change- 
ments il  seroit  possible  d'adapter  ce  plan  à 
la  forme  française.  J'ai  passé  sous  silence 
quelques  scènes  qu'on  ne  pourroit  point  in- 
troduire sur  notre  théâtre.  D'abord  celle 
qui  commence  la  tragédie:  des  soldats  d'Eg- 
montet  des  bourgeois  de  Bruxelles  s'entre- 


COMTE  D'EGMONT.  1S5 

tiennent  entre  eux  de  ses  exploits;  ils  ra- 
content dans  un  dialogue  naturel  et  piquant 
les  principales  actions  de  sa  vie,  et  font  sentir 
dans  leur  langage  et  leurs  récits  la  haute 
confiance  qu'il  leur  inspire.  C'est  ainsi  que 
Shakespear  prépare  Fentrée  de  Jules  César, 
et  le  camp  de  Walstein  est  composé  dans  le 
même  but.  Mais  nous  ne  supporterions  pas 
en  France  le  mélange  du  ton  populaire  avec 
la  dignité  tragique,  et  c'est  ce  qui  donne 
souvent  de  la  monotonie  à  nos  tragédies  du 
second  ordre.  Les  mots  pompeux  et  les  si- 
tuations toujours  héroïques  sont  nécessaire- 
ment en  petit  nombre:  d'ailleurs  l'attendris- 
sement pénètre  rarement  jusqu'au  fond  de 
l'aine,  quand  on  ne  captive  pas  l'imagina- 
tion par  des  détails  simples  mais  vrais,  qui 
donnent  de  la  vie  aux  moindres  circon- 
stances. 

Clara  est  représentée  au  milieu  d'un  inté- 
rieur singulièrement  bourgeois,  sa  mère  est 
très  vulgaire,  celui  qui  doit  l'épouser  a  pour 
elle  un  sentiment  passionné;  mais  on  n'aime 
pas  à  se  représenter  Egmont  comme  le  rival 
d'un  homme  du  peuple;  tout  ce  qui  entoure 
Clara  sert,  il  est  vrai,  à  relever  la  pureté  de 
$on  ame;  néanmoins  on  n'admettroit pas  en 


150  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

France  dans  l'art  dramatique  l'un  des  prin- 
cipes de  l'art  pittoresque,  l'ombre  qui  fait 
ressortir  la  lumière.  Comme  on  voit  Tune 
et  l'autre  simultanément  dans  un  tableau, 
on  reçoit  tout  à  la  fois  l'effet  de  toutes 
deux;  il  n'en  est  pas  ainsi  dans  une  pièce  de 
théâtre,  où  l'action  est  successive,  la  scène 
qui  blesse  n'est  pas  tolérée  en  considération 
du  reflet  avantageux  qu'elle  doit  jeter  sur  la 
scène  suivante;  et  l'on  exige  que  l'opposi- 
tion consiste  dans  des  beautés  différentes, 
nais  qui  soient  toujours  des  beautés. 

La  fin  de  la  tragédie  de  Goethe  n'est 
point  en  harmonie  avec  l'ensemble;  le  comte 
d'Egtnont  s'endort  quelques  instants  avant 
de  marcher  à  Féchafaud,  Clara  qui  n'est  plus 
lui  apparoît  pendant  son  sommeil  environnée 
d'un  éclat  céleste,  et  lui  annonce  que  la 
cause  de  la  liberté  qu'il  a  servie  doit  triom- 
pher un  jour:  ce  dénouement  merveilleux 
ne  peut  convenir  à  une  pièce  historique. 
Les  Allemands  en  général  sont  embarrassés 
lorsqu'il  s'agit  de  finir;  et  c'est  sur-tout  à 
eux  que  pourroit  s'appliquer  ce  proverbe 
des  Chinois:  Quand  on  a  dise  pus  ù  faire,  neuf 
est  la  moitié  du  chemin.  L'esprit  nécessaire 
pour  terminer  quoi  que  ce  soit  exige  une 


COMTE  D'EGMONT.  157 

sorte  d'habileté  et  de  mesure  qui  ne  s'ac- 
corde guère  avec  l'imagination  vague  et  in- 
définie que  les  Allemands  manifestent  dans 
tous  leurs  ouvrages.  D'ailleurs  il  faut  de 
l'art,  et  beaucoup  d'art,  pour  trouver  un  dé- 
nouement, car  il  y  en  a  rarement  dans  la  vie; 
les  faits  s'enchaînent  les  uns  aux  autres,  et 
leurs  conséquences  se  perdent  dans  la  suite 
des  temps.  La  connoissance  du  théâtre 
seule  apprend  à  circonscrire  l'événement 
principal  et  à  faire  concourir  tous  les  acces- 
soires au  même  but.  Mais,  combiner  les 
effets,  semble  presque  aux  Allemands  de 
Hypocrisie,  et  le  calcul  leur  paroît  incon- 
ciliable avec  Finspiration. 

Goethe  est  cependant  de  tous  leurs  écri- 
vains celui  qui  auroit  le  plus  de  moyens 
pour  accorder  ensemble  l'habileté  de  l'esprit 
avec  son  audace;  mais  il  ne  daigne  pas  se 
donner  la  peine  de  ménager  les  situations 
dramatiques  de  manière  à  les  rendre  théâ- 
trales. Quand  elles  sont  belles  en  elles- 
mêmes,  il  ne  s'embarrasse  pas  du  reste.  Le. 
public  allemand  qu'il  a  pour  spectateur  à 
Weimar  ne  demande  pas  mieux  que  de  l'at- 
tendre et  de  le  deviner;  aussi  patient,  aussi, 
intelligent  que  le  chœur  des  Grecs,  au  lieu 


153  XA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

d'exiger  seulement  qu'on  l'amuse,  comme  le 
font  d'ordinaire  les  souverains,  peuples  ou 
rois,  il  se  mêle  lui-même  de  son  plaisir,  en 
analysant,  en  expliquant  ce  qui  ne  le  frappe 
pas  d'abord  ;  un  tel  public  est  lui-même  ar- 
tiste dans  ses  jugements. 


IPHIGÉNIE  EN  TAURIDE.  159 


CHAPITRE  XXII. 


Iphigênk  en  Tauride,  Torquato  Tasso,  etc. 


On  donnoit  en  Allemagne  des  drames  bour- 
geois, des  mélodrames,  des  pièces  à  grand 
spectacle  remplies  de  chevaux  et  de  cheva- 
lerie. Goethe  voulut  ramener  la  littérature 
à  la  sévérité  de  l'antique,  et  il  composa  son 
Iphigénie  en  Tauride  qui  est  le  chief-d'œuvre 
de  la  poésie  classique  chez  les  Allemands. 
Cette  tragédie  rappelle  le  genre  d'impres- 
sion qu'on  reçoit  en  contemplant  les  statues 
grecques  ;  l'action  en  est  si  imposante  et  si 
tranquille,  qu'alors  même  que  la  situation 
des  personnages  change,  il  y  a  toujours  en 
eux  une  sorte  de  dignité  qui  fixe  dans  le 
souvenir  chaque  moment  comme  durable. 
Le  sujet    d'Iphigénie  en  Tauride  est  si 


ICO  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

connu  qu'il  étoit  difficile  de  le  traiter  d'une 
manière  nouvelle;  Goethe  y  est  parvenu  né- 
anmoins, en  donnant  un  caractère  vraiment 
admirable  à  son  héroïne.  I/Antigone  de 
Sophocle  est  une  sainte  telle  qu'une  religion 
plus  pure  que  celle  des  anciens  pourroit 
nous  la  représenter.  L'Iphigénie  de  Goethe 
n'a  pas  moins  de  respect  pour  la  vérité 
qu'Antigone;  mais  elle  réunit  le  calme  d'un 
philosophe  à  la  ferveur  d'une  prêtresse  :  le 
chaste  culte  de  Diane  et  l'asile  d'un  temple 
suffisent  à  l'existence  rêveuse  que  lui  laisse 
le  regret  d'être  éloignée  de  la  Grèce.  Elle 
veut  adoucir  les  mœurs  du  pays  barbare 
qu'elle  habite  ;  et  bien  que  son  nom  soit 
ignoré,  elle  répand  des  bienfaits  autour 
d'elle,  en  fille  du  roi  des  rois.  Toutefois 
elle  ne  cesse  point  de  regretter  les  belles 
contrées  où  se  passa  son  enfance,  et  son 
ame  est  remplie  d'une  résignation  forte  et 
douce,  qui  tient  pour  ainsi  dire  le  milieu 
entre  le  stoïcisme  et  le  christianisme.  Iphi- 
génie  ressemble  un  peu  à  la  divinité  qu'elle 
sert,  et  l'imagination  se  la  représente  envi- 
ronnée d'un  nuage  qui  lui  dérobe  sa  patrie. 
En  effet,  l'exil,  et  l'exil  loin  de  la  Grèce, 
pouvoit-il  permettre  aucune  jouissance  que 


IPHIGÉNIE  EN  TAURIDE.  lOi 

celle  qu'on  trouve  en  soi-même  !  Ovide 
aussi,  condamné  à  vivre  non  loin  de  la  Tau- 
ride,  parloit  en  vain  son  harmonieux  langage 
aux  habitants  de  ces  rives  désolées  :  il  cher- 
choit  en  vain  les  arts,  un  beau  ciel,  et  cette 
sympathie  de  pensées  qui  fait  goûter  avec 
les  indifférents  même  quelques  uns  des  plai- 
sirs de  l'amitié.  Son  génie  retomboit  sur 
lui-même,  et  sa  lyre  suspendue  ne  rendoit 
plus  que  des  accords  plaintifs,  lugubre  ac- 
compagnement des  vents  du  nord. 

Aucun  ouvrage  moderne  ne  peint  mieux, 
ce  me  semble,  que  l'Iphigénie  de  Goethe,  la 
destinée  qui  pèse  sur  la  race  de  Tantale,  la 
dignité  de  ces  malheurs  causés  par  une  fa- 
talité invincible.  Une  crainte  religieuse  se 
fait  sentir  dans  toute  cette  histoire,  et  les 
personnages  eux-mêmes  semblent  parler 
prophétiquement,  et  n'agir  que  sous  la 
main  puissante  des  dieux. 

Goethe  a  fait  de  Thoas  le  bienfaiteur 
dTphigénie.  Un  homme  féroce,  tel  que 
divers  auteurs  l'ont  représenté,  n'auroit  pu 
s'accorder  avec  la  couleur  générale  de  la 
pièce,  il  en  auroit  dérangé  l'harmonie.  Dans 
plusieurs  tragédies  on  met  un  tyran,  comme 
une  espèce  de  machine  qui  est  la  cause  de 

TOME   II.  M 


162  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

tout;  mais  un  penseur  tel  que  Goethe  n'au- 
roit  jamais  mis  en  scène  un  personnage  sans 
développer  son  caractère.  Or,  une  ame  cri- 
minelle est  toujours  si  compliquée,  qu'elle 
ne  pouvoit  entrer  dans  un  sujet  traité  d'une 
manière  aussi  simple.  Thoas  aime  Iphi- 
génie;  il  ne  peut  se  résoudre  à  s'en  séparer 
en  la  laissant  retourner  en  Grèce  avec  son 
frère  Oreste.  Iphigénie  pourroit  partir  à 
l'inspu  de  Thoas  :  elle  débat  avec  son  frère, 
et  avec  elle-même,  si  elle  doit  se  permettre 
un  tel  mensonge,  et  c'est  là  tout  le  nœud  de 
la  dernière  moitié  de  la  pièce.  Enfin,  Iphi- 
génie avoue  tout  à  Thoas,  combat  sa  résis- 
tance, et  obtient  de  lui  le  mot  adieu,  sur  le- 
quel la  toile  tombe. 

Certainement  ce  sujet  ainsi  conçu  est  pur 
et  noble,  et  il  seroit  bien  à  souhaiter  qu'on 
pût  émouvoir  les  spectateurs,  seulement  par 
un  scrupule  de  délicatesse;  mais  ce  n'est 
peut-être  pas  assez  pour  le  théâtre,  et  Ton 
s'intéresse  plus  à  cette  pièce  quand  on  la  lit 
que  quand  on  la  voit  représenter.  C'est  l'ad- 
miration, et  non  le  pathétique,  qui  est  le 
ressort  d'une  telle  tragédie  ;  -on  croit  en- 
tendre en  l'écoutant  un  chant  d'un  poème 
épique;   et  le   calme  qui  règne  dans  tout 


IPHIGÉNIE  EN  TAURIDE.  i63 

l'ensemble  gagne  presque  Oreste  lai-même. 
La  reconnoissance  d'Iphigénie  et  d'Oreste 
n'est  pas  la  plus  animée,  mais  peut  être  la 
plus  poétique  qu'il  y  ait.  Les  souvenirs  de 
la  famille  d'Agarnemnon  y  sont  rappelés 
avec  un  art  admirable,  et  Ton  croit  voir 
passer  devant  ses  yeux  les  tableaux  dont 
rhistoire  et  la  fable  ont  enrichi  l'antiquité. 
C'est  un  intérêt  aussi  que  celui  du  plus  beau 
langage,  et  des  sentiments  les  plus  élevés. 
Une  poésie  si  haute  plonge  l'ame  dans  une 
-noble  contemplation,  qui  lui  rend  moins  né- 
cessaire le  mouvement  et  la  diversité  drama- 
tiques. 

Parmi  le  grand  nombre  des  morceaux  à 
citer  dans  cette  pièce,  il  en  est  un  dont  il  n'y 
a  de  modèle  nulle  part:  Iphigénie,  dans  sa 
douleur,  se  rappelle  un  ancien  chant  connu 
dans  sa  famille,  et  que  sa  nourrice  lui  a 
appris  dès  le  berceau:  c'est  le  chant  que  les 
Parques  font  entendre  à  Tantale  dans  l'enfer. 
Elles  lui  retracent  sa  gloire  passée,  lorsqu'il 
étoit  le  convive  des  dieux  à  la  table  d'or. 
Elles  peignent  le  moment  terrible  où  il  fut 
précipité  de  son  trône,  la  punition  que  les 
dieux  lui  infligèrent,  la  tranquillité  de  ces 
dieux  qui  planent  sur  l'univers,  et  que  les 

m  2 


104  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ÀRiTS. 

plaintes  des  enfers  ne  sauroient  ébranler; 
ees  Parques  menaçantes  annoncent  aux 
petits-fils  de  Tantale  que  les  dieux  se  dé- 
tourneront d'eux,  parceque  leurs  traits  rap- 
pellent ceux  de  leur  père.  Le  vieux  Tantale 
entend  ce  chant  funeste  dans  l'éternelle  nuit, 
pense  à  ses  enfants,  et  baisse  sa  tête  cou- 
pable. Les  images  les  plus  frappantes,  le 
ïhythme  qui  s'accorde  le  mieux  avec  les  sen* 
timents,  donnent  à  cette  poésie  la  couleur 
d'un  chant  national.  C'est  le  plus  grand  ef- 
fort du  talent,  que  de  se  familiariser  ainsi 
avec  l'antiquité,  et  de  saisir  tout  à  la  fois  ce 
qui  devoit  être  populaire  chez  les  Grecs,  et 
ce  qui  produit,  à  la  distance  des  siècles,  une 
impression  si  solennelle. 

L'admiration  qu'il  est  impossible  de  ne 
pas  ressentir  pour  l'Iphigénie  en  Tauride  de 
Goethe  n'est  point  en  contradiction  avec  ce 
que  j'ai  dit  sur  l'intérêt  plus  vif,  et  l'atten- 
drissement plus  intime  que  les  sujets  mo- 
dernes peuvent  faire  éprouver.  Les  mœurs 
et  les  religions,  dont  les  siècles  ont  effacé  la 
trace,  présentent  l'homme  comme  un  être 
idéal,  qui  touche  à  peine  la  terre  sur  la- 
quelle il  marche;  mais  dans  les  époques  et 
dyns  les  faits   historiques,   dont  riutluence 


ÏORQUÀTO  TASSO.  16* 

subsiste  encore,  nous  sentons  la  chaleur  de 
notre  propre  existence,  et  nous  voulons  des 
affections  semblables  à  celles  qui  nous  agi- 
tent. 

Il  me  semble  donc  que  Goethe  n'aurait 
pas  dû  mettre  dans  sa  pièce  de  ïorquato 
Tasso  la  même  simplicité  d'action  et  le 
même  calme  dans  les  discours  qui  conve- 
noient  à  son  Iphigénie.  Ce  calme  et  cette 
simplicité  pourroient  ne  paroi tre  que  de  la 
froideur  et  du  manque  de  naturel  dans  un 
sujet  aussi  moderne,  sous  tous  les  rapports, 
que  le  caractère  personnel  du  Tasse  et  les 
intrigues  de  la  cour  de  Ferrare. 

Goethe  a  voulu  peindre  dans  cette  pièce 
l'opposition  qui  existe  entre  la  poésie  et  les 
convenances  sociales;  entre  le  caractère  d'un 
poète  et  celui  d'un  homme  du  monde.  Il  a 
montré  le  mal  que  fait  la  protection  d'un 
prince  à  l'imagination  délicate  d'un  écri- 
vain, lors  même  que  ce  prince  croit  aimer 
les  lettres,  ou  du  moins  met  son  orgueil  à 
passer  pour  les  aimer.  Cette  opposition 
entre  la  nature  exaltée  et  cultivée  par  la 
poésie,  et  la  nature  refroidie  et  dirigée  par 
la  politique,  est  une  idée  mère  de  mille 
idées. . 


166  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Un  homme  de  lettres  placé  dans  une  cour 
doit  se  croire  d'abord  heureux  d'y  être;  mais 
il  est  impossible  qu'à  la  longue  il  n'éprouve 
pas  quelques-unes  des  peines  qui  rendirent 
la  vie  du  Tasse  si  malheureuse.  Le  talent 
qui  ne  seroit  pas  indomté  cesserait  d'être  du 
talent;  et  cependant  il  est  bien  rare  que  des 
princes  reconnoissent  les  droits  de  l'imagina- 
tion et  sachent  tout  à  la  fois  la  considérer  et 
la,  ménager.  On  ne  pouvoit  choisir  un  sujet 
plus  heureux  que  Le  Tasse  à  Ferrare,  pour 
mettre  en  évidence  les  différents  caractères 
d'un  poète,  d'un  homme  de  cour,  d'une  prin- 
cesse, et  d'un  prince  agissant  dans  un  petit 
cercle  avec  toute  l'âpreté  d'amour-propre 
qui  remueroit  le  inonde.  L'on  connoît  la 
sensibilité  maladive  du  Tasse,  et  la  rudesse 
polie  de  son  protecteur  Alfonse,  qui,  tout  en 
professant  la  plus  haute  admiration  pour  ses 
écrits,  le  fit  enfermer  dans  la  maison  des 
fous;  comme  si  le  génie  qui  part  de  lame 
devoit  être  traité  ainsi  qu'un  talent  m(  ■ 
nique  dont  on  tire  parti,  en  estimant  l'oeuvre 
et  dédaignant  l'ouvrier. 

Goethe  a  peint  Léonore  d'Est,  la  9œur  du 
duc  de  Ferrare,  que  le  poète  ai  moi  t  en  secret 
comme  appartenant  par  ses  vœux  àl'cntliou- 


TORQUATO  TASSO.  167 

siasme,  et  par  sa  faiblesse  à  la  prudence  ;  il 
a  introduit  dans  sa  pièce  un  courtisan  sage, 
selon  le  monde,  qui  traite  Le  Tasse  avec  la 
supériorité  que  l'esprit  d'affaires  se  croit  sur 
l'esprit  poétique,  et  qui  l'irrite  par  son  calme 
et  par  l'habileté  qu'il  emploie  à  le  blesser 
sans  avoir  précisément  tort  envers  lui.  Cet 
homme  de  sang  froid  conserve  son  avantage 
en  provoquant  son  ennemi  par  des  manières 
sèches  et  cérémonieuses,  qui  offensent  sans 
qu'on  puisse  s'en  plaindre.  C'est  le  grand 
mal  que  fait  une  certaine  science  du  monde  : 
et  dans  ce  sens,  l'éloquence  et  l'art  de  parler 
diffèrent  extrêmement  ;  car  pour  être  élo- 
quent, il  faut  dégager  le  vrai  de  toutes  ses 
entraves,  et  pénétrer  jusqu'au  fond  de  Famé 
où  réside  la  conviction  ;  mais  l'habileté  de 
la  parole  consiste  au  contraire  dans  le  talent 
d'esquiver,  de  parer  adroitement  avec  quel- 
ques phrases  ce  qu'on  ne  veut  pas  entendre, 
et  de  se  servir  de  ces  mêmes  armes  pour  tout 
indiquer,  sans  qu'on  puisse  jamais  vous 
prouver  que  vous  ayez  rien  dit. 

Ce  genre  d'escrime  fait  beaucoup  souffrir 
une  ame  vive  et  vraie.  L'homme  qui  s'en  sert 
semble  votre  supérieur,  parcequ'il  sait  vous 
agiter,  tandis  qu'il  reste  lui-même  tranquille; 
mais  il  ne  faut  pas  pourtant  se  laisser  imposer 


1(53  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

par  ces  forces  négatives.  Le  calme  est  beau 
quand  il  vient  de  l'énergie  qui  fait  supporter 
ses  propres  peines;  mais  quand  il  naît  de  l'in- 
différence envers  celles  des  autres,  ce  calme 
n'est  rien  qu'une  personnalité  dédaigneuse, 
11  suffit  d'une  année  de  séjour  dans  une  cour 
ou  dans  une  capitale,  pour  apprendre  très 
facilement  à  mettre  de  l'adresse  et  de  la  grâce 
même  dans  l'égoïsme  :  mais  pour  être  vrai- 
ment digne  d'une  haute  estime,  il  faudroit 
réunir  en  soi,  comme  dans  un  bel  ouvrage, 
des  qualités  opposées  :  la  connoissance  des 
affaires  et  l'amour  du  beau,  la  sagesse 
qu'exigent  les  rapports  avec  les  hommes,  et 
l'essor  qu'inspire  le  sentiment  des  arts.  Il 
est  vrai  qu'un  tel  individu  en  contiendroit 
deux  ;  aussi  Goethe  dit-il  dans  sa  pièce  que 
les  deux  personnages  qu'il  met  en  contraste, 
le  politique  et  le  poète,  sont  les  deux  moitiés 
d'un  homme.  Mais  la  sympathie  ne  peut 
exister  entre  ces  deux  moitiés,  puisqu'il  n'y 
a  point  de  prudence  dans  le  caractère  du 
Tasse,  ni  de  sensibilité  dans  son  concur- 
rent. 

La  susceptibilité  souffrante  des  hommes 
de  lettres  s'est  manifestée  dans  Rousseau, 
dans  Le  Tasse,  et  plus  souvent  encore  dans 
les  écrivains  allemands.     Les  écrivains  Iran- 


TORQUATO  TASSO.  M% 

çais  en  ont  été  plus  rarement  atteints.  C'est 
quand  on  vit  beaucoup  avec  soi-même  et 
dans  la  solitude  qu'on  a  de  la  peine  à  sup- 
porter l'air  extérieur.  La  société  est  rude  à 
beaucoup  d'égards  pour  qui  n'y  est  pas  fait 
dès  son  enfance,  et  l'ironie  du  monde  est 
plus  funeste  aux  gens  à  talent  qu'à  tous  les 
autres  :  l'esprit  tout  seul  s'en  tire  mieux. 
Goethe  auroit  pu  choisir  la  vie  de  Rousseau 
pour  exemple  de  cette  lutte  entre  la  société 
telle  qu'elle  est,  et  la  société  telle  qu'une 
tête  poétique  la  voit  ou  la  désire  ;  mais  la  si- 
tuation de  Rousseau  prêtoit  beaucoup  moins 
à  l'imagination  que  celle  du  Tasse.  J.Jacques 
a  traîné  un  grand  génie  dans  des  rapports 
très  subalternes.  Le  Tasse,  brave  comme 
ses  chevaliers,  amoureux,  aimé,  persécuté, 
couronné,  et  jeune  encore  mourant  de  dou- 
leur à  la  veille  de  son  triomphe,  est  un  su- 
perbe exemple  de  toutes  les  splendeurs  et  de 
tous  les  revers  d'un  beau  talent. 

11  me  semble  que  dans  la  pièce  du  Tasse 
les  couleurs  du  midi  ne  sont  pas  assez  pro- 
noncées :  peut-être  serait-il  très  difficile  de 
rendre  en  allemand  la  sensation  que  produit 
la  langue  italienne.  Néanmoins  c'est  dans 
les  caractères   sur-tout   qu'on   retrouve   les 


i;o  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

traits  de  la  nature  germanique  plutôt  qu'ita- 
lienne. Léonore  d'Est  est  une  princesse 
allemande.  L'analyse  de  son  propre  carac- 
tère et  de  ses  sentiments,  à  laquelle  elle  se 
livre  sans  cesse,  n'est  point  du  tout  dans 
l'esprit  du  midi.  Là  l'imagination  ne  se 
replie  point  sur  elle-même  ;  elle  avance  sans 
regarder  en  arrière.  Elle  n'examine  point 
la  source  d'un  événement;  elle  le  combat  ou 
s'y  livre  sans  en  rechercher  la  cause. 

Le  Tasse  est  aussi  un  poète  allemand.  Cette 
impossibilité  de  se  tirer  d'affaire  dans  toutes 
les  circonstances  habituelles  de  la  vie  com- 
mune que  Goethe  attribue  au  Tasse,  est  un 
trait  de  la  vie  méditative  est  renfermée  des 
écrivains  du  nord.  Les  poètes  du  midi  n'ont 
pas  d'ordinaire  une  telle  incapacité;  ils  ont 
vécu  plus  souvent  hors  de  la  maison,  sur  les 
places  publiques;  les  choses  et  surtout  les 
hommes  leur  sont  plus  familiers. 

Le  langage  du  Tasse,  dans  la  pièce  de 
Goethe,  est  souvent  trop  métaphysique.  La 
folie  de  l'auteur  de  la  Jérusalem  ne  venoit 
pas  de  l'abus  des  réflexions  philosophiques* 
ni  de  l'examen  approfondi  de  ce  qui  se  passe 
au  fond  du  cœur;  elle  tenoit  plutôt  à  l'im- 
pression  trop  vive  des  objets  extérieurs,  à 


TORQUATO  TASSO.  171 

l'enivrement  de  l'orgueil  et  de  l'amour;  il 
ne  se  servoit  guère  de  la  parole  que  comme 
d'un  chant  harmonieux.  Le  secret  de  son 
ame  n'étoit  point  dans  ses  discours,  ni  dans 
ses  écrits  :  il  ne  s'étoit  point  observé  lui- 
même;  comment  auroit-il  pu  se  révéler  aux 
autres  ?  D'ailleurs  il  considéroit  la  poésie 
comme  un  art  éclatant,  et  non  comme  une 
confidence  intime  des  sentiments  du  cœur. 
Il  me  semble  manifeste  et  par  sa  nature  ita- 
lienne, et  par  sa  vie,  et  par  ses  lettres,  et 
par  les  poésies  même  qu'il  a  composées  dans 
sa  captivité,  que  l'impétuosité  de  ses  pas- 
sions, plutôt  que  la  profondeur  de  ses  pen- 
sées, causoit  sa  mélancolie  ;  il  n'y  avoit  pas 
dans  son  caractère,  comme  dans  celui  des 
poëtes  allemands,  ce  mélange  habituel  de 
réflexion  et  d'activité,  d'analyse  et  d'enthou- 
siasme qui  trouble  singulièrement  l'existence. 
L'élégance  et  la  dignité  du  style  poétique 
sont  incomparables  dans  la  pièce  du  Tasse  ; 
et  Goethe  s'y  est  montré  le  Racine  de  l'Alle- 
magne. Mais  si  l'on  a  reproché  à  Racine 
le  peu  d'intérêt  de  Bérénice,  on  pourroit 
avec  bien  plus  de  raison  blâmer  la  froideur 
dramatique  du  Tasse  de  Goethe;  le  dessein 
de  l'auteur  étoit  d'approfondir  les  caractères. 


172  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

en  esquissant  seulement  les  situations;  mais 
cela  est-il  possible?  Ces  long  discours  pleins 
d'esprit  et  d'imagination,  que  tiennent  tour  à 
tour  les  différents  personnages,  dans  quelle 
nature  sont-ils  pris?  Qui  parle  ainsi  de  soi- 
même  et  de  tout  ?  Qui  épuise  à  ce  point  ce 
qu'on  peut  dire  sans  qu'il  soit  question  de  rien 
faire?  Quand  il  arrive  un  peu  de  mouvement 
dans  cette  pièce,  on  se  sent  soulagé  de  l'at- 
tention continuelle  qu'exigent  les  idées.  La 
scène  du  duel  entre  le  poète  et  le  courtisan 
intéresse  vivement  ;  la  colère  de  l'un  et  l'ha- 
bileté de  l'autre  développent  la  situation 
d'une  manière  piquante.  C'est  trop  exiger 
des  lecteurs  ou  des  spectateurs,  que  de  leur 
demander  de  renoncer  à  l'intérêt  des  circon- 
stances pour  s'attacher  uniquement  aux 
images  et  aux  pensées.  Alors  il  ne  faut  pas 
prononcer  des  noms  propres,  ni  supposer  des 
scènes,  des  actes,  un  commencement,  une 
fin,  tout  ce  qui  rend  l'action  nécessaire.  La 
contemplation  plaît  dans  le  repos;  mais 
lorsqu'on  marche,  la  lenteur  est  toujours  fa- 
tigante. 

Par  une  singulière  vicissitude  dans  les 
goûts,  les  Allemands  ont  d'abord  attaqué 
dos   écrivains    dramatiques,    comme    trans- 


TORQUATO  TASSO,  ETC.  J73 

formant  en  français  tous  leurs  héros.  Ils  ont 
réclamé  avec  raison  la  vérité  historique  pour 
animer  les  couleurs  et  vivifier  la  poésie;  puis», 
tout  à  coup,  ils  se  sont  lassés  de  leurs  pro- 
pres succès  en  ce  genre,  et  ils  ont  fait  des 
pièces  abstraites,  si  l'on  peut  s'exprimer 
ainsi,  dans  lesquelles  les  rapports  des  hommes 
entre  eux  sont  indiqués  d'une  manière  géné- 
rale, sans  que  le  temps,  le  lieu,  ni  les  in- 
dividus y  soient  pour  rien.  C'est  ainsi,  par 
exemple,  que  dans  la  Fille  naturelle,  une 
autre  pièce  de  Goethe,  l'auteur  appelle  ses 
personnages  le  duc,  le  roi,  le  père,  la  fille, 
etc.,  sans  aucune  autre  désignation;  con- 
sidérant l'époque  pendant  laquelle  l'événe- 
ment se  passe,  le  pays  et  les  noms  propres 
presque  comme  des  intérêts  de  ménage,  dont 
la  poésie  ne  doit  pas  s'occuper. 

Une  telle  tragédie  est  véritablement  faite, 
pour  être  jouée  dans  le  palais  d'Odin,  où  les 
morts  ont  coutume  de  continuer  les  occupa- 
tions qu'ils  avoient  pendant  leur  vie;  là  le 
chasseur,  ombre  lui-même,  poursuit  l'ombre 
d'un  cerf  avec  ardeur,  et  les  fantômes  des 
guerriers  se  battent  sur  le  terrain  des  nuages. 
11  paroît  que  pendant  quelque  temps  Goethe 
s'est  tout-à-fait  dégoûté  de  l'intérêt  clans  le&. 


|$t  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS, 

pièces  de  théâtre.  L'on  en  trouvoit  dans  de 
mauvais  ouvrages;  il  a  pensé  qu'il  falloit  le 
bannir  des  bons.  Néanmoins  un  homme 
supérieur  a  tort  de  dédaigner  ce  qui  plaît 
universellement;  il  ne  faut  pas  qu'il  abjure 
sa  ressemblance  avec  la  nature  de  tous,  s'il 
veut  faire  valoir  ce  qui  le  distingue.  Le  point 
qu'Archimède  cherchoit  pour  soulever  le 
monde  est  celui  par  lequel  un  génie  extraor- 
dinaire se  rapproche  du  commun  des  hommes. 
Ce  point  de  contact  lui  sert  à  s'élever  au- 
dessus  des  autres;  il  doit  partir  de  ce  que 
nous  éprouvons  tous,  pour  arriver  à  faire 
sentir  ce  que  lui  seul  aperçoit.  D'ailleurs, 
s'il  est  vrai  que  le  despotisme  des  convenan- 
ces mêle  souvent  quelque  chose  de  factice 
aux  plus  belles  tragédies  françaises,  il  n'y  a 
pas  non  plus  de  vérité  dans  les  théories 
bizarres  de  l'esprit  systématique.  Si  l'ex- 
agération est  maniérée,  un  certain  genre  de 
calme  est  aussi  une  affectation.  C'est  une 
supériorité  qu'on  s'arroge  sur  les  émotions 
de  lame,  et  qui  peut  convenir  dans  la  philo- 
sophie, mais  point  du  tout  dans  l'art  dra- 
matique. 

On  peut  sans  crainte  adresser  ces  critiques 
à  Goethe;  car  presque  tous  ses  ouvrages  sont 


TORQUATO  TASSO,  ETC.  174 

composes  dans  des  systèmes  différents;  tantôt 
il  s'abandonne  à  la  passion,  comme  dans 
Werther  et  le  comte  d'Egmont.  Une  autre- 
fois il  ébranle  toutes  les  cordes  de  l'imagina- 
tion par  ses  poésies  fugitives.  Une  autrefois 
il  peint  l'histoire  avec  une  vérité  scrupuleuse, 
comme  dans  Goetz  de  Berlichingen.  Une 
autrefois  il  est  naïf  comme  les  anciens,  dans 
Hermann  et  Dorothée.  Enfin  il  se  plonge  avec 
Faust  dans  le  tourbillon  de  la  vie;  puis,  tout 
à  coup,  dans  Le  Tasse,  la  Fille  naturelle,  et 
même  dans  Iphigénie,  il  conçoit  Fart  drama- 
tique comme  un  monument  élevé  près  des 
tombeaux.  Ses  ouvrages  ont  alors  les  belles 
formes,  la  splendeur  et  l'éclat  du  marbre; 
mais  ils  en  ont  aussi  la  froide  immobilité. 
On  ne  sauroit  critiquer  Goethe  comme  un 
auteur  bon  dans  tel  genre  et  mauvais  dans 
tel  autre.  11  ressemble  plutôt  à  la  nature, 
qui  produit  tout  et  de  tout;  et  l'on  peut 
aimer  mieux  son  climat  du  midi  que  son 
climat  du  nord,  sans  méconnoître  en  lui  les 
talens  qui  s'accordent  avec  ces  diverses  ré- 
gions de  l'ame. 


170  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 


CHAPITRE  XXIII 

Faust. 


Parmi  les  pièces  des  marionnettes,  il  y  en 
a  une  intitulée  Le  Docteur  Faust,  ou  La 
Science  malheureuse,  qui  a  fait  de  tout  temps 
une  grande  fortune  en  Allemagne.  Lessing 
s'en  est  occupé  avant  Goethe.  Cette  histoire 
merveilleuse  est  une  tradition  généralement 
répandue.  Plusieurs  auteurs  anglais  ont 
écrit  sur  la  vie  de  ce  même  docteur  Faust: 
et  quelques  uns  même  lui  attribuent  l'in- 
vention de  l'imprimerie.  Son  savoir  très 
profond  ne  le  préserva  pas  de  l'ennui  de  la 
vie;  il  essaya  pour  y  échapper  de  faire  un 
pacte  avec  le  diable,  et  le  diable  finit  par 
l'emporter.  Voilà  le  premier  mot  qui  a 
fourni  à  Goethe  l'étonnant  ouvrage  dont  je 
vais  essayer  de  donner  l'idée. 


FAUST.  \j7 

Certes,  il  ne  faut  y  chercher  ni  le  goût,  ni 
la  mesure,  ni  l'art  qui  choisit  et  qui  termine; 
mais  si  l'imagination  pouvoit  se  figurer  un 
chaos  intellectuel  tel  que  Ton  a  souvent 
décrit  le  chaos  matériel,  le  Faust  de  Goethe 
devroit  avoir  été  composé  à  cette  époque. 
On  ne  sauroit  aller  au-delà  en  fait  de  hardi- 
esse de  pensée,  et  le  souvenir  qui  reste  de 
cet  écrit  tient  toujours  un  peu  du  vertige. 
Le  diable  est  le  héros  de  cette  pièce  ;  l'auteur 
ne  Ta  pointconçu  comme  un  fantômehideux, 
tel  qu'on  a  coutume  de  le  représenter  aux 
enfants;  il  en  a  fait,  si  Ton  peut  s'exprimer 
ainsi,  le  méchant  par  excellence,  auprès 
duquel  tous  les  méchants,  et  celui  de  Gresset 
en  particulier,  ne  sont  que  des  no-vices,  à 
peine  dignes  d'être  les  serviteurs  de  Méphis- 
tophélès.  (C'est  le  nom  du  démon  qui  se 
fait  l'ami  de  Faust.)  Goethe  a  voulu  montrer 
dans  ce  personnage,  réel  et  fantastique  tout 
à  la  fois,  la  plus  amère  plaisanterie  que  le 
dédain  puisse  inspirer,  et  néanmoins  une 
audace  de  gaieté  qui  amuse.  Il  y  a  dans  les 
discours  de  Méphistophélès  une  ironie  in- 
fernale qui  porte  sur  la  création  toute  entière, 
et  juge  l'univers  comme  un  mauvais  livre 
dont  le  diable  se  fait  le  censeur. 

TOME   II.  n 


178  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Méphistophélès  déjoue  l'esprit  lui-même, 
comme  le  plus  grand  des  ridicules,  quand  il 
fait  prendre  un  intérêt  sérieux  à  quoi  que  ce 
soit  au  monde,  et  sur-tout  quand  il  nous 
donne  de  la  confiance  en  nos  propres  forces. 
C'est  une  chose  singulière  que  la  méchanceté 
suprême  et  la  sagesse  divine  s'accordent  en 
ceci  ;  qu'elles  reconnoissent  également  l'une 
et  l'autre  le  vide  et  la  foiblesse  de  tout  ce 
qui  existe  sur  la  terre  :  mais  l'une  ne  proclame 
cette  vérité  que  pour  dégoûter  du  bien,  et 
l'autre  que  pour  élever  au-dessus  du  mal. 

S'il  n'y  avoit  dans  la  pièce  de  Faust  que 
de  la  plaisanterie  piquante  et  philosophique, 
on  pourroit  trouver  dans  plusieurs  écrits  de 
Voltaire  un  genre  d'esprit  analogue;  mais  on 
sent  dans  cette  pièce  une  imagination  d'une 
toute  autre  nature.  Ce  n'est  pas  seulement 
le  monde  moral  tel  qu'il  est  qu'on  y  voit 
anéanti,  mais  c'est  l'enfer  qui  est  mis  à  sa 
place.  Il  y  a  une  puissance  de  sorcellerie, 
une  poésie  du  mauvais  principe,  un  enivre- 
ment du  mal,  un  égarement  de  la  pensée 
qui  font  frissonner,  rire  et  pleurer  tout  à  la 
fois.  Il  semble  que,  pour  un  moment,  le 
gouvernement  de  la  terre  soit  entre  les  mains 
du  démon.     Vous  tremblez   pareequ'il  est 


FAUST.  179 

impitoyable,  vous  riezparcequ'il  humilie  tous 
les  amours-propres  satisfaits,  vous  pleurez 
parceque  la  nature  humaine,  ainsi  vue  des 
profondeurs  de  Fenfer,  inspire  une  pitié 
douloureuse. 

MiltonafaitSatanplusgrandquel'homme; 
Michel-Ange  et  Le  Dante  lui  ont  donné  les 
traits  hideux  de  ranimai  combinés  avec  la 
figure  humaine.  Le  Méphistophélès  de 
Goethe  est  un  diable  civilisé.  11  manie  avec 
art  cette  moquerie  légère  en  apparence  qui 
peut  si  bien  s'accorder  avec  une  grande  pro- 
fondeur de  perversité  ;  il  traite  de  niaiserie 
ou  d'affectation  tout  ce  qui  est  sensible;  sa 
figure  est  méchante,  basse  et  fausse;  il  a  de 
la  gaucherie  sans  timidité,  du  dédain  sans 
fierté,  quelque  chose  de  doucereux  auprès 
des  femmes,  parceque,  dans  cette  seule  cir- 
constance, il  a  besoin  de  tromper  pour 
séduire:  et  ce  qu'il  entend  par  séduire,  c'est 
servir  les  passions  d'un  autre;  car  il  ne  peut 
même  faire  semblant  d'aimer.  C'est  la  seule 
dissimulation  qui  lui  soit  impossible. 

Le  caractère  de  Méphistophélès  suppose 
une  inépuisable  connoissance  de  la  société, 
de  la  nature  et  du  merveilleux.  C'est  le 
cochemar  de  l'esprit  que    cette   pièce  de 

N  2 


180  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Faust,  mais  un  cochemar  qui  double  sa  force. 
On  y  trouve  la  révélation  diabolique  de  l'in- 
crédulité, de  celle  qui  s'applique  à  tout  ce 
qu'il  peut  y  avoir  de  bon  dans  ce  monde;  et 
peut-être  cette  révélation  seroit-elle  dan- 
gereuse, si  les  circonstances  amenées  par 
les  perfides  intentions  de  Méphistopbélès 
n'inspiroient  pas  de  l'horreur  pour  son  arro- 
gant langage,  et  ne  faisoicnt  pas  connoître 
la  scélératesse  qu'il  renferme. 

Faust  rassemble  dans  son  caractère  toutes 
les  foiblesses  de  l'humanité  :  désir  de  savoir 
çt  fatigue  du  travail  ;  besoin  du  succès,  sa- 
tiété du  plaisir.  C'est  un  parfait  modèle  de 
l'être  changeant  et  mobile  dont  les  senti- 
ments sont  plus  éphémères  encore  que  la 
courte  vie  dont  il  se  plaint.  Faust  a  plus 
d'ambition  que  de  force  ;  et  cette  agitation 
intérieure  le  révolte  contre  la  nature,  et  le 
fait  recourir  tous  les  sortilèges  pour  échap- 
per aux  conditions  dures,  mais  nécessaires, 
imposées  à  l'homme  mortel.  On  le  voit,  dans 
la  première  scène,  au  milieu  de  ses  livres  et 
d'un  nombre  infini  d'instruments  de  physique 
et  de  fioles  de  chimie.  Son  père  s'occupoit 
aussi  des  sciences,  et  lui  en  a  transmis  le 
goût  et  l'habitude.  Une  seule  lampe  éclaire- 


FAUST.  181 

cette  retraite  sombre,  et  Faust  étudie  sans 
relâche  la  nature,  et  sur-tout  la  magie,  dont 
il  possède  déjà  quelques  secrets. 

Il  veut  faire  apparoître  un  des  génies  créa- 
teurs du  second  ordre;  le  génie  vient,  et  lui 
conseille  de  ne  point  s'élever  au-dessus  de  la 
sphère  de  Fesprit  humain. — "C'est  à  nous," 
lui  dit-il,  "c'est  à  nous  de  nous  plonger  dans 
"  le  tumulte  de  l'activité,  dans  ces  vagues 
"  éternelles  de  la  vie,  que  la  naissance  et  la 
"  mort  élèvent  et  précipitent,  repoussent  et 
"  ramènent  :  nous  sommes  faits  pour  travailler 
"  à  l'œuvre  que  Dieu  nous  commande,  et 
"  dont  le  temps  accomplit  la  trame.  Mais 
"  toi,  qui  ne  peux  concevoir  que  toi-même, 
"  toi,  qui  trembles  en  approfondissant  ta 
"  destinée  et  que  mon  souffle  fait  tressaillir, 
"  laisse-moi,  ne  me  rappelle  plus." — Quand 
le  génie  disparoît,  un  désespoir  profond  s'em- 
pare de  Faust  et  il  veut  s'empoisonner. 

"Moi,"  dit-il,  "  l'image  de  la  divinitéje  me 
"  croyois  si  près  de  goûter  l'éternelle  vérité 
"  dans  tout  l'éclat  de  sa  lumière  céleste!  je 
"  n'étois  déjà  plus  le  fils  de  la  terre;  je  me 
"  sentois  l'égal  des  chérubins,  qui,  créateurs 
"  à  leur  tour,  peuvent  goûter  les  jouissances 
"  de  Dieu  même.     Ah!  combien  je  dois  ex- 


182  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"  pier  mes   pressentiments   présomptueux! 


a 


Une  parole  foudroyante  les  a  détruits 
"  pour  jamais.  Esprit  divin,  j'ai  eu  la  force 
"  de  t'attirer,  mais  je  n'ai  pas  eu  celle  de  te 
"  retenir.  Pendant  l'instant  heureux  où  je 
"  t'ai  vu,  je  me  sentois  à  la  fois  si  grand  et 
"  si  petit!  mais  tu  m'as  repoussé  violemment 
"  dans  le  sort  incertain  de  l'humanité. 

"  Qui  m'instruira  maintenant?  Que  dois- 
"  je  éviter?  Dois-je  céder  à  l'impulsion  qui 
"me  presse?  nos  actions,  comme  nos  souf- 
"  frances,  arrêtent  la  marche  delà  pensée.  Des 
c;  penchants  grossiers  s'opposent  à  ce  que 
"  l'esprit  conçoit  de  plus  magnifique.  Quand 
"  nous  atteignons  un  certain  bonheur  ici- 
"  bas,  nous  traitons  d'illusion  et  de  mensonge 
"  tout  ce  qui  vaut  mieux  que  ce  bonheur; 
"  et  les  sentiments  sublimes  que  le  créateur 
"  nous  avoit  donnés  se  perdent  dans  les  in- 
"  térêts  de  la  terre.  D'abord  l'imagination 
"  avec  ses  ailes  hardies  aspire  à  l'éternité; 
"  puis  un  petit  espace  suffit  bientôt  aux 
"  débris  de  toutes  nos  espérances  trompées. 
"  L'inquiétude  s'empare  de  notre  cœur.  Elle 
"  y  produit  des  douleurs  secrètes;  elle  y  dé* 
"  truit  le  repos  et  le  plaisir.  Elle  se  présente 
^  à  nous  sous  mille  formes;  tantôt  la  fortune, 


FAUST.  ISS 

"  tantôt  une  femme,  des  enfants,  le  poignard, 
"  le  poison,  le  feu,  la  mer  nous  agitent. 
"  L'homme  tremble  devant  tout  ce  qui 
"  n'arrivera  pas,  et  pleure  sans  cesse  ce  qu'il 
"  n'a  point  perdu. 

"  Non,  je  ne  me  suis  point  comparé  à  la 
f6  divinité;  non,  je  sens  ma  misère:  c'est 
"  à  l'insecte  que  je  ressemble.  Il  s'agite 
"  dans  la  poussière,  il  se  nourrit  d'elle,  et 
"  le  voyageur  en  passant  l'écrase  et  le  dé* 
"  truit. 

"  N'est-ce  pas  de  la  poussière  en  effet  que 
"  ces  livres  dont  je  suis  environné?  Ne  suis- 
"  je  pas  enfermé  dans  le  cachot  de  la  science? 
"  Ces  murs,  ces  vitraux  qui  m'entourent, 
41  laissent-ils  pénétrer  seulement  jusqu'à  moi 
"  la  lumière  du  jour  sans  l'altérer?  Que  dois- 
"  je  faire  de  ces  innombrables  volumes,  de 
M  ces  niaiseries  sans  fin  qui  remplissent  ma 
"  tête?  Y  trouverai-je  ce  qui  me  manque? 
"  Si  je  parcours  ces  pages,  qu'y  lirai-je? 
"  Que  par-tout  les  hommes  se  sont  tour- 
"  mentes  sur  leur  sort  ;  que  de  temps  en 
*'  temps  un  heureux  a  paru,  et  qu'il  a  fait 
V  le  désespoir  du  reste  de  la  terre."  (Une 
tête  de  mort  est  sur  la   table.)      "  Et   toi, 


184  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 


"  qui  semblés  m'adresser  un  ricanement  si 
"  terrible,  l'esprit  qui  habitoit  jadis  ton  cer- 
"  veau  n'a-t-il  pas  erré  comme  le  mien, 
"  n'a-t-il  pas  cherché  la  lumière,  et  suc- 
"  combe  sous  le  poids  des  ténèbres  :  ces 
"  machines  de  tout  genre  que  mon  père 
"  avoit  rassemblées  pour  servir  à  ses  vains 
"  travaux;  ces  roues,  ces  cylindres, ces  leviers, 
"me  révèleront-ils  le  secret  de  la  nature? 
u  Non,  elle  est  mystérieuse,  bien  qu'elle 
"  semble  se  montrer  au  jour;  et  ce  qu'elle 
u  veut  cacher,  tous  les  efforts  de  la  science 
"  ne  l'arracheront  jamais  de  son  sein. 

"  C'est  donc  vers  toi  que  mes  regards  sont 
"  attirés,  liqueur  empoisonnée  !  Toi  qui  donnes 
"  la  mort,  je  te  salue  comme  une  pâle  lueur 
"  dans  la  forêt  sombre.  En  toi,  j'honore  la 
"  science  et  l'esprit  de  l'homme.  Tu  es  la 
"  plus  douce  essence  des  sucs  qui  procurent 
"  le  sommeil.  Tu  contiens  toutes  les  forces 
"  qui  tuent.  Viens  à  mon  secours.  Je  sens 
"  déjà  l'agitation  de  mon  esprit  qui  se  calme; 
46  je  vais  m'élancer  dans  la  haute  mer.  Les 
"  flots  limpides  brillent  comme  un  miroir 
"  à  mes  pieds.  Un  nouveau  jour  m'appelle 
"  vers  l'autre  bord.     Un  char  de  feu  plane 


FAUST.  ISS 


<.» 


déjà  sur  ma  tête;  j'y  vais  monter;  je  saurai 
"  parcourir  les  sphères  éthérées,  et  goûter 
"  les  délices  des  cieux. 

"  Mais  dans  mon  abaissement  comment 
"  les  mériter?  Oui,  je  le  puis,  si  je  l'ose,  si. 
"j'enfonce  avec  courage  ces  portes  de  la 
"  mort  devant  lesquelles  chacun  passe  en 
"  frémissant.  Il  est  temps  de  montrer  la 
"  dignité  de  l'homme.  Il  ne  faut  plus  qu'il 
"  tremble  au  bord  de  cet  abîme,  où  son 
"  imagination  se  condamme  elle-même  à  ses 
"  propres  tourments,  et  dont  les  flammes  de 
"  l'enfer  semblent  défendre  l'approche.  C'est 
"  dans  cette  coupe,  d'un  pur  cristal,  que  je 
"  vais  verser  le  poison  mortel.  HéLas!  jadis 
"  elle  servoit  pour  un  autre  usage:  on  la 
"  passoit  de  main  en  main  dans  les  festins 
"  joyeux  de  nos  pères,  et  le  convive  en  la 
"  prenant  célébroit  en  vers  sa  beauté.  Coupe 
"  dorée!  tu  me  rappelles  les  nuits  bruyantes 
"  de  ma  jeunesse.  Je  ne  t'offrirai  plus  à  mon 
"  voisin;  je  ne  vanterai  plus  l'artiste  qui  sut 
"  t'embellir.  Une  liqueur  sombre  te  remplit, 
"  je  l'ai  préparée,  je  la  choisis.  Ah!  qu'elle 
"  soit  pour  moi  la  libation  solennelle  que  je 
"  consacre  au  matin  d'une  nouvelle  vie!" 

Au  moment  où  Faust  va  prendre  le  poi- 


186  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

son,  il  entend  les  cloches  qui  annoncent  dans 
Ja  ville  le  jour  de  Pâques,  et  les  chœurs  qui, 
dans  l'église  voisine,  célèbrent  cette  sainte 
fête. 

LE    CHŒUR* 

"  Le  Christ  est  ressuscité.  Que  les  mortels 
ff  dégénérés,  foibles  et  tremblants  s'en  ré- 
jouissent. 

FAUST. 

"  Comme  le  bruit  imposant  de  Fairain 
"  m'ébranle  jusqu'au  fond  deTame!  Quelles 
"  voix  pures  font  tomber  la  coupe  em- 
f;  poisonnée  de  ma  main?  Annoncez-vous, 
"  cloches  retentissantes,  la  première  heure 
"  du  jour  de  Pâques?  Vous,  chœur!  célé- 
f6  brez-vous  déjà  les  chants  consolateurs,  ces 
"  chants  que,  dans  la  nuit  du  tombeau,  les 
"  anges  firent  entendre  quand  ils  descendi- 
"  rent  du  ciel  pour  commencer  la  nouvelle 
"  alliance?" 

Le  chœur  répète  une  seconde  fois  :  Le 
Christ,  etc. 

FAUST. 

"  Chants  célestes,  puissants  et  doux,  poui^- 
"  quoi  me  cherchez-vous  dans  la  poussière  ? 
"  faites-vous  entendre  aux  humains  que  vous 
u  pouvez  consoler.  J'écoute  le  message  que 


FAUST.  I8jr 

**  vous  m'apportez,  mais  la  foi  me  manque 
"  pour  y  croire.  Le  miracle  est  l'enfant  chéri 
"  de  la  foi.  Je  ne  puis  m'élancer  dans  la 
u  sphère  d'où  votre  auguste  nouvelle  est 
"  descendue;  et  cependant  accoutume  dès 
"  l'enfance  à  ces  chants,  ils  me  rappellent 
"  à  la  vie.  Autrefois  un  rayon  de  l'amour 
"  divin  descendoit  sur  moi  pendant  la  so- 
-"  lennité  tranquille  du  dimanche.  Le  bour- 
"  donnement  sourd  de  la  cloche  remplissoit 
"  non  ame  du  pressentiment  de  l'avenir,  et 
*•  ma  prière  étoit  une  jouissance  ardente. 
"  Cette  même  cloche  annonpoit  aussi  les 
"  jeux  de  la  jeunesse,  et  la  fête  du  printemps. 
"  Le  souvenir  ranime  en  moi  les  sentiments 
"  enfantins  qui  nous  détournent  de  la  mort. 
"  Oh!  faites-vous  entendre  encore,  chants 
•  ç  célestes  !  la  terre  m'a  reconquis." 

Ce  moment  d'exaltation  ne  dure  pas  ;  Faust 
est  un  caractère  inconstant,  les  passions  du 
monde  le  reprennent.  Il  cherche  à  les  satis- 
faire, il  souhaite  de  s'y  livrer;  et  le  diable, 
sous  le  nom  de  Méphistophélès,  vient  et  lui 
promet  de  le  mettre  en  possession  de  toutes 
les  jouissances  de  la  terre,  mais  en  même 
temps  il  sait  le  dégoûter  de  toutes;  caria 
vraje  méchanceté  dessèche  tellement  Famé, 


183  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

qu'elle  finit  par  inspirer  une  indifférence  pro- 
fonde pour  les  plaisirs  aussi-bien  que  pour 
les  vertus. 

Méphistophélès  conduit  Faust  chez  une 
sorcière,  qui  tient  à  ses  ordres  des  animaux 
moitié  singes  et  moitié  chats.  (Meer-katzcn.) 
On  peut  considérer  cette  scène,  à  quelques 
égards,  comme  la  parodie  des  Sorcières  de 
Macbeth.  Les  Sorcières  de  Macbeth  chan- 
tent des  paroles  mystérieuses,  dont  les  sons 
extraordinaires  font  déjà  FefFet  d'un  sorti- 
lège ;  les  Sorcières  de  Goethe  prononcent 
aussi  des  mots  bizarres,  dont  les  conson- 
nances  sont  artistement  multipliées;  ces  mots 
excitent  l'imagination  à  la  gaieté,  par  la  sin- 
gularité même  de  leur  structure,  et  le  dia- 
logue de  cette  scène,  qui  ne  seroit  que  bur- 
lesque en  prose,  prend  un  caractère  plus  re- 
levé par  le  charme  de  la  poésie. 

On  croit  découvrir  en  écoutant  le  lançao-e 
comique  de  ces  chats-singes,  quelles  seroient 
les  idées  des  animaux  s'ils  pouvoient  les  ex- 
primer, quelle  image  grossière  et  ridicule  ils 
se  feroient  de  la  nature  et  de  l'homme. 

Il  n'y  a  guère  d'exemples  dans  les  pièces 
françaises  de  ces  plaisanteries  fondées  sur  le 
merveilleux,  les  prodiges,  les  sorcières,  les 


FAUST.  189 

métamorphoses,  etc.  :  c'est  jouer  avec  la  na- 
ture, comme  dans  la  comédie  de  mœurs  on 
joue  avec  les  hommes.  Mais  il  faut,  pour  se 
plaire  à  ce  comique,  n'y  point  appliquer  le 
raisonnement,  et  regarder  les  plaisirs  de  l'i- 
magination  comme  un  jeu  libre  et  sans  but. 
Néanmoins  ce  jeu  n'en  n'est  pas  pour  cela 
plus  facile,  car  les  barrières  sont  souvent  des 
appuis;  et  quand  on  se  livre  en  littérature  à  des 
inventions  sans  bornes,  il  n'y  a  que  l'excès 
et  l'emportement  même  du  talent,  qui  puisse 
leur  donner  quelque  mérite;  l'union  du  bizarre 
et  du  médiocre  ne  seroit  pas  tolérable. 

Méphistophélès  conduit  Faust  dans  les  so- 
ciétés des  jeunes  gens  de  toutes  les  classes, 
et  subjuge,  de  différentes  manières,  les  di- 
vers esprits  qu'il  rencontre.  11  ne  les  sub- 
jugue jamais  par  l'admiration,  mais  par  l'é- 
tonnement.  11  captive  toujours  par  quelque 
chose  d'inattendu  et  de  dédaigneux  dans  ses 
paroles  et  dans  ses  actions  ;  car  la  plupart  des 
hommes  vulgaires  font  d'autant  plus  de  cas 
d'un  esprit  supérieur  qu'il  ne  se  soucie  pas 
d'eux.  Un  instinct  secret  leur  dit  que  celui 
qui  les  méprise  voit  juste. 

Un  écolier  de  Leipsick,  sortant  de  la  mai- 
son maternelle,  et  niais  comme  on  peut  l'être 


Jgo  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

à  cet  âge  clans  les  bons  pays  de  l'Allemagne, 
vient  consulter  Faust  sur  ses  études;  Faust 
prie  Méphistophélès  de  se  charger  de  lui  ré- 
pondre. Il  revêt  la  robe  de  docteur,  et  pen- 
dant qu'il  attend  l'écolier,  il  exprime  seul 
son  dédain  pour  Faust.  "  Cet  homme,"  dit- 
il,  "  ne  sera  jamais  qu'à  demi  pervers,  et  c'est 
"  en  vain  qu'il  se  flatte  de  parvenir  à  l'être 
"  entièrement."  En  effet,  une  maladresse 
causée  par  des  regrets  invincibles  entrave  les 
honnêtes  gens  quand  ils  se  détournent  de 
leur  route  naturelle,  et  les  hommes  radicale- 
ment mauvais  se  moquent  de  ces  candidats 
du  vice  qui  ont  bonne  intention  de  faire  le 
mal,  mais  qui  sont  sans  talent  pour  l'ac- 
compli r. 

Enfin  l'écolier  se  présente,  et  rien  n'est 
plus  naïf  que  l'empressement  gauche  et  con- 
fiant de  ce  jeune  Allemand,  qui  arrive  pour 
la  première  fois  dans  une  grande  ville,  dis- 
posé à  tout,  et  ne  connoissant  rien,  ayant 
peur  et  envie  de  chaque  chose  qu'il  voit; 
désirant  de  s'instruire,  souhaitant  fort  de 
s'amuser,  et  s'approchant  avec  un  sourire 
gracieux  de  Méphistophélès,  qui  le  reçoit 
d'un  air  froid  et  moqueur;  le  contraste  entre 
la  bonhomie  toute  en  dehors  de  l'un  et  l'ia- 


FAUST.  191 

solence  contenue  de  l'autre  est  admirable- 
ment spirituel. 

Il  n'y  a  pas  une  connoissance  que  l'écolier 
ne  voulût  acquérir,  et  ce  qu'il  lui  convient 
d'apprendre,  dit-il,  c'est  la  science  et  la  na- 
ture. Méphistophélès  le  félicite  de  la  préci- 
sion de  son  plan  d'étude.  Il  s'amuse  à  dé- 
crire les  quatre  facultés:  la  jurisprudence, 
la  médecine,  la  philosophie,  et  la  théologie, 
de  manière  à  embrouiller  la  tête  de  Féeolier 
pour  toujours.  Méphistophélès  lui  fait  mille 
arguments  divers  que  l'écolier  approuve  tous 
les  uns  après  les  autres,  mais  dont  la  con- 
clusion l'étonné,  parcequ'il  s'attend  au  sé- 
rieux et  que  le  Diable  plaisante  toujours. 
L'écolier  de  bonne  volonté  se  prépare  à  l'ad- 
miration, et  le  résultat  de  tout  ce  qu'il  en- 
tend n'est  qu'un  dédain  universel.  Méphis- 
tophélès convient  lui-même  que  le  doute 
vient  de  l'enfer,  et  que  les  Démons  ce  sont 
'ceux  qui  nient;  mais  il  exprime  le  doute 
avec  un  ton  décidé,  qui,  mêlant  l'arrogance 
du  caractère  à  l'incertitude  de  la  raison,  ne 
laisse  de  consistance  qu'aux  mauvais  pen- 
chants. Aucune  croyance,  aucune  opinion, 
ne  reste  fixe  dans  la  tête  après  avoir  en- 
tendu Méphistophélès,  et  Ton  s'examine  soi- 


ig2  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

même  pour  savoir  s'il  y  a  quelque  chose  de 
vrai  dans  ce  monde,  ou  si  Ton  ne  pense  que 
pour  se  moquer  de  tous  ceux  qui  croyent 
penser. 

"  Ne  doit-il  pas  toujours  y  avoir  une  idée 
"  dans  un  mot?"  dit  l'écolier. — "  Oui,  si  cela 
"  se  peut,"  répond  Méphistophélès,  "  mais  il 
"  ne  faut  pourtant  pas  trop  se  tourmenter 
"  là-dessus;  car  là  où  les  idées  manquent, 
"  les  mots  viennent  à  propos  pour  y  sup- 
"  pléer." 

L'écolier  quelquefois  ne  comprend  pas 
Méphistophélès,  mais  n'en  a  que  plus  de 
respect  pour  son  génie.  Avant  de  le  quitter, 
il  le  prie  d'écrire  quelques  lignes  sur  son 
Album,  c'est  le  livre  dans  lequel,  selon  les 
bienveillants  usages  de  l'Allemagne,  chacun 
se  fait  donner  une  marque  de  souvenir  par 
ses  amis.  Méphistophélès  écrit  ce  que  Satan 
a  dit  à  Eve  pour  l'engager  à  manger  le  fruit 
de  l'arbre  de  vie:  Vous  serez  comme  Dieu, 
connaissant  le  bien  et  le  mal.  "Je  peux  bien," 
se  dit-il  à  lui-même,  "  emprunter  cette  an- 
"  cienne  sentence  à  mon  cousin  le  serpent, 
"  il  y  a  long-temps  qu'on  s'en  sert  dans  ma 
"  famille."  L'écolier  reprend  son  livre  et 
s'en  va  parfaitement  satisfait. 


FAUST.  193 

Faust  s'ennuie,  et  Méphistophélès  lui  con- 
seille de  devenir  amoureux.  11  le  devient 
en  effet  d'une  jeune  fille  du  peuple,  tout-à- 
fait  innocente  et  naïve,  qui  vit  dans  la  pau- 
vreté avec  sa  vieille  mère.  Méphistophélès, 
pour  introduire  Faust  auprès  d'elle,  imagine 
de  faire  connoissance  avec  une  de  ses  voi- 
sines Marthe,  chez  laquelle  la  jeune  Mar- 
guerite va  quelquefois.  Cette  femme  a  son 
mari  dans  les  pays  étrangers,  et  se  désole  de 
n'en  point  recevoir  de  nouvelles;  elle  seroit 
bien  triste  de  sa  mort,  mais  au  moins  vou- 
droit-elle  en  avoir  la  certitude;  et  Méphisto- 
phélès adoucit  singulièrement  sa  douleur,  en 
lui  promettant  un  extrait  mortuaire  de  son 
époux,  bien  en  règle,  qu'elle  pourra,  suivant 
la  coutume,  faire  publier  dans  la  gazette. 

La  pauvre  Marguerite  est  livrée  à  la  puis- 
sance du  mal,  l'esprit  infernal  s'acharne  sur 
elle  et  la  rend  coupable  sans  lui  ôter  cette 
droiture  de  cœur  qui  ne  peut  trouver  de  re- 
pos que  dans  la  vertu.  Un  méchant  habile  se 
garde  bien  de  pervertir  en  entier  les  honnêtes 
gens  qu'il  veut  gouverner:  car  son  ascendant 
sur  eux  se  compose  des  fautes  et  des  remords 
qui  les  troublent  tour  à  tour.  Faust,  aidé 
par  Méphistophélès,  séduit  cette  jeune  fille, 

TOME  11.  b- 


194  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

singulièrement  simple  d'esprit  et  dame.  Elle 
est  pieuse,  bien  qu'elle  soit  coupable,  et  seule 
avec  Faust  elle  lui  demande  s'il  a  de  la  re- 
ligion.-— "  Mon  enfant,"  lui  dit-il,  "  tu  le  sais, 
"  je  t'aime.  Je  donnerois  pour  toi  mon  sang 
"  et  ma  vie;  je  ne  voudrais  troubler  la  foi 
"  de  personne.  N'est-ce  pas  là  tout  ce  que 
"  tu  peux  désirer? 

MARGUERITE. 

"  Non,  il  faut  croire. 

FAUST. 

11  Le  faut-il  ? 

MARGUERITE. 

"  Ah!  si  je  pouvois  quelque  chose  sur  toi! 
"  tu  ne  respectes  pas  assez  les  saints  sacre- 
"  ments. 

FAUST. 

"  Je  les  respecte. 

MARGUERITE. 

"  Mais  sans   en  approcher;  depuis  long- 
"  temps,  tu  ne  t'es  point  confessé  ;  tu  n'a* 
point  été  à  la  messe  ;  crois-tu  en  Dieu  ? 


a 


FAUST. 

"  Ma  chère  amie,  qui  ose  dire  :  Je  crois 
"  en  Dieu  ? — Si  tu  fais  cette  question  aux 
11  prêtres  et  aux  sages,  ils  répondront  comme 


FAUST.  1Q5 

u  s'ils  vouloient  se  moquer  de  celui  qui  les 
"  interroge. 

MARGUERITE. 

"  Ainsi  donc,  tu  ne  crois  rien. 

FAUST. 

"  N'interprète  pas  mal  ce  que  je  dis,  char- 
u  mante  créature:  qui  peut  nommer  la  di- 
"  vinité  et  dire  je  la  conçois?  qui  peut  être 
"  sensible  et  ne  pas  y  croire  ?  Le  soutien  de 
"  cet  univers  n'embrasse-t-il  pas  toi,  moi,  la 
"  nature  entière  ?  Le  ciel  ne  s'abaisse-t-ii 
"  pas  en  pavillon  sur  nos  têtes  ?  La  terre 
"  n'est-elle  pas  inébranlable  sous  nos  pieds, 
"  et  les  étoiles  éternelles  du  haut  de  leur 
"  sphère  ne  nous  regardent-elles  pas  avec 
"  amour  ?  Tes  yeux  ne  se  réfléchissent-ils 
"  pas  dans  mes  yeux  attendris?  Un  mystère 
"  éternel,  invisible  et  visible  n'attire-t-il  pas 
"  mon  cœur  vers  le  tien  ?  Remplis  ton  ame 
"  de  ce  mystère,  et  quand  tu  éprouves  la 
"  félicité  suprême  du  sentiment,  appelle-la, 
"  cette  félicité,  cœur,  amour,  Dieu,  n'im- 
"  porte.  Le  sentiment  est  tout,  les  noms  ne 
"  sont  qu'un  vain  bruit,  une  vaine  fumée  qui 
"  obscurcit  la  clarté  des  cieux." — 

Ce  morceau,  d'une  éloquence  inspirée,  ne 
conviendroit  pas  à  la  disposition  de  Faust, 

o  2 


196  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ART5. 

si  dans  ce  moment  il  n'étoit  pas  meilleur, 
parcequ'il  aime,  et  si  l'intention  de  l'auteur 
n'avait  pas  été,  sans  doute,  de  montrer 
combien  une  croyance  ferme  et  positive  est 
nécessaire,  puisque  ceux  mêmes  que  la  na- 
ture a  faits  sensibles  et  bons  n'en  sont  pas 
mains  capables  des  plus  funestes  égarements 
quand  ce  secours  leur  manque. 

Faust  se  lasse  de  l'amour  de  Marguerite 
comme  de  toutes  les  jouissances  de  la  vie; 
rien  n'est  plus  beau,  en  allemand,  que  les 
rers  dans  lesquels  il  exprime  tout  à  la  fois 
l'enthousiasme  de  la  science  et  la  satiété  du 

bonheur.  ~ 

faust,  seul. 

"  Esprit  sublime!  Tu  m'as  accordé  tout 
"  ce  que  je  t'ai  demandé.  Ce  n'est  pas  en 
"  vain  que  tu  as  tourné  vers  moi  ton  visage, 
"  entouré  de  flammes  ;  tu  m'as  donné  la 
"  magique  nature  pour  empire,  tu  m'as 
"  donné  la  force  de  la  sentir  et  d'en  jouir. 
"  Ce  n'est  pas  une  froide  admiration  que  tu 
"  m'as  permise,  mais  une  intime  connois- 
"  sance,  et  tu  m'as  fait  pénétrer  dans  le 
"  sein  de  l'univers,  comme  dans  celui  d'un 
"ami;  tuas  conduit  devant  moi  la  troupe 
"  variée   des  vivants,  et  tu  m'as  appris  à 


FAUST.  197 

u  connoître  mes  frères  dans  les  habitants 
"  des  bois,  des  airs  et  des  eaux.  Quand 
"  l'orage  gronde  dans  la  forêt,  quand  il  dé- 
"  racine  et  renverse  les  pins  gigantesques 
"  dont  la  chute  fait  retentir  la  montagne, 
"  tu  me  guides  dans  un  sûr  asile,  et  tu  me 
"  révèles  les  secrètes  merveilles  de  mon 
"  propre  cœur.  Lorsque  la  lune  tranquille 
"  monte  lentement  vers  les  cieux,  les  ombres 
"  argentées  des  temps  antiques  planent  à 
"  mes  yeux  sur  les  rochers,  dans  les  bois,  et 
"  semblent  m'adoucir  le  sévère  plaisir  de  la 
"  méditation. 

"  Mais  je  le  sens,  hélas!  l'homme  ne  peut 
"  atteindre  à  rien  de  parfait  ;  à  côté  de  ces 
"  délices  qui  me  rapprochent  des  Dieux,  il 
"  faut  que  je  supporte  ce  compagnon  froid, 
"  indifférent,  hautain,  qui  m'humilie  à  mes 
"  propres  yeux,  et  d'un  mot  réduit  au  néant 
"  tous  les  dons  que  tu  m'as  faits.  Il  allume 
"  dans  mon  sein  un  feu  désordonné  qui 
"  m'attire  vers  la  beauté  ;  je  passe  avec 
"  ivresse  du  désir  au  bonheur;  mais  au  sein 
"  du  bonheur  même  bientôt  un  vague  ennui 
"  me  fait  regretter  le  désir." 


L'histoire  de  Marguerite  serre  douloureuse- 


198  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS, 

nient  Je  cœur.  Son  état  vulgaire,  son  esprit 
borné,  tout  ce  qui  la  soumet  au  malheur, 
sans  qu'elle  puisse  y  résister,  inspire  encore 
plus  de  pitié  pour  elle.  Goethe,  dans  ses 
romans  et  dans  ses  pièces,  n'a  presque 
jamais  donné  des  qualités"  supérieures  aux 
femmes,  mais  il  peint  à  merveille  le  caractère 
de  foi  blesse  qui  leur  rend  la  protection  si 
nécessaire.  Marguerite  veut  recevoir  chez 
elle  Faust  à  l'inseu  de  sa  mère,  et  donne  à 
cette  pauvre  femme,  d'après  le  conseil  de 
Méphistophélès,  une  potion  assoupissante 
qu'elle  ne  peut  supporter,  et  qui  la  fait 
mourir.  La  coupable  Marguerite  devient 
grosse,  sa  honte  est  publique,  tout  le  quartier 
qu'elle  habite  la  montre  au  doigt.  Le 
déshonneur  semble  avoir  plus  de  prise  sur 
les  personnes  d'un  rang  élevé,  et  peut-être 
cependant  est-il  encore  plus  redoutable  dans 
la  classe  du  peuple.  Tout  est  si  tranché, 
si  positif,  si  irréparable  parmi  les  hommes 
qui  n'ont  pour  rien  des  paroles  nuancées. 
Goethe  saisit  admirablement  ces  mœurs,  tout 
à  la  fois  si  près  et  si  loin  de  nous,  il  possède 
au  suprême  degré  l'art  d'être  parfaitement 
naturel  dans  mille  natures  différentes. 

Valcntin,    soldat,    frère    de    Marguerite, 


FAUST.  igf 

arrive  de  la  guerre  pour  la  revoir;  et  quand 
il  apprend  sa  honte,  la  souffrance  qu'il 
éprouve,  et  dont  il  rougit,  se  trahit  par  un 
langage  âpre  et  touchant  tout  à  la  fois. 
L'homme  dur  en  apparence,  et  sensible  au 
fond  de  rame,  cause  une  émotion  inattendue 
et  poignante.  Goethe  a  peint  avec  une 
admirable  vérité  le  courage  qu'un  soldat 
peut  employer  contre  la  douleur  morale, 
contre  cet  ennemi  nouveau  qu'il  sent  en  lui- 
même,  et  que  ses  armes  ne  sauroient  com- 
battre. Enfin,  le  besoin  de  la  vengeance  le 
saisit,  et  porte  vers  l'action  tous  les  senti- 
ments qui  le  dévoroient  intérieurement.  Il 
rencontre  Méphistophélès  et  Faust  au  mo- 
ment où  ils  vont  donner  un  concert  sous  les 
fenêtres  de  sa  sœur.  Valentin  provoque 
Faust,  se  bat  avec  lui,  et  reçoit  une  blessure 
mortelle.  Ses  adversaires  disparoissent  pour 
éviter  la  fureur  du  peuple. 

Marguerite  arrive,  demande  qui  est  là 
tout  sanglant  sur  la  terre.  Le  peuple  lui 
répond  :  Le  fils  de  ta  mère.  Fit  son  frère  en 
mourant  lui  adresse  des  reproches  plus  ter- 
ribles et  plus  déchirants  que  jamais  la  langue 
policée  n'en  pourroit  exprimer.  La  dignité 
de  la  tragédie  ne  sauroit  permettre  d'enfoiv 


200  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

ccr  si  avant  les  traits  de  la  nature  dans  le 
cœur. 

Méphistophélès  oblige  Faust  à  quitter  la 
ville,  et  le  désespoir  que  lui  fait  éprouver  le 
sort  de  Marguerite  intéresse  à  lui  de  nou- 
veau. 

"  Hélas  !"  s'écrie  Faust,  "  elle  eût  été  si  fa- 
<;  cilement  heureuse,  une  simple  cabane  dans 
"  une  vallée  des  Alpes,  quelques  occupa- 
"  tions  domestiques,  auroient  suffi  poursatis- 
"  faire  ses  désirs  bornés,  et  remplir  sa  douce 
"  vie  ;  mais  moi  Fennemi  de  Dieu,  je  n'ai 
"  pas  eu  de  repos  que  je  n'aie  brisé  son 
"  cœur,  que  je  n'aie  fait  tomber  en  ruines  sa 
"  pauvre  destinée.  Ainsi  donc  la  paix  doit 
"  lui  être  ravie  pour  toujours.  Il  faut  qu'elle 
"  soit  la  victime  de  Fenfer.  Hé  bien  !  démon, 
"  abrège  mon  angoisse,  fais  arriver  ce  qui 
"  doit  arriver.  Que  le  sort  de  cette  infor- 
"  tunée  s'accomplisse,  et  précipite-moi  du 
"  moins  avec  elle  dans  l'abîme." 

L'amertume  et  le  sang-froid  delà  réponse  de 
Méphistophélès  sont  vraiment  diaboliques. 

"  Comme  tu  t'enflammes,"  lui  dit-il, 
"  comme  tu  bouillonnes  !  Je  ne  sais  com- 
"  ment  te  consoler,  et  sur  mon  honneur  je 
"  me  donnerais  au  diable,  si  je  ne  Fétois  pas 


FAUST.  201 

"  moi-même  :  mais  penses-tu  donc,  insensé, 
"  que  parceque  ta  pauvre  tête  ne  voit  plus 
"  d'issue,  il  n'y  en  ait  plus  véritablement? 
"  Vive  celui  qui  sait  tout  supporter  avec 
"  courage  !  Je  t'ai  déjà  rendu  pas  mal  sem- 
"  blable  à  moi,  et  songe,  je  t'en  prie,  qu'il 
"  n'y  a  rien  de  plus  fastidieux  dans  ce  monde 
"  qu'un  diable  qui  se  désespère/' 

Marguerite  va  seule  à  l'église,  l'unique  re- 
fuge qui  lui  reste  :  une  foule  immense  remplit 
le  temple,  et  le  service  des  morts  est  célé- 
bré dans  ce  lieu  solennel.  Marguerite  est 
couverte  d'un  voile  ;  elle  prie  avec  ardeur  ; 
et  lorsqu'elle  commence  à  se  flatter  de  la 
miséricorde  divine,  le  mauvais  esprit  lui 
parle  d'une  voix  basse,  et  lui  dit  : — 

"  Te  souviens-tu,  Marguerite,  de  ce  temps 
"  où  tu  venois  ici  te  prosterner  devant 
"  l'autel  ?  tu  étois  alors  pleine  d'innocence, 
"  tu  balbutiois  timidement  les  psaumes,  et 
"  Dieu  régnoit  dans  ton  cœur.  Marguerite, 
"  qu'as-tu  fait?  Que  de  crimes  tu  as  commis  ! 
"  Viens-tu  prier  pour  l'ame  de  ta  mère,  dont 
"  la  mort  pèse  sur  ta  tête  ?  Sur  le  seuil  de  ta 
"  porte  vois-tu  quel  est  ce  sang?  c'est  celui 
"  de  ton  frère  ;  et  ne  sens-tu  pas  s'agiter 
"  dans  ton  sein  une  créature  infortunée  qui 
"  te  présage  déjà  de  nouvelles  douleurs  ?" 


202  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

MARGUERITE. 

"Malheur!  malheur!  comment  échapper 
"  aux  pensées  qui  naissent  dans  mon  amc 
u  et  se  soulèvent  contre  moi  ? 

le  chœur  (chante  dans  l'Eglise). 

"  Dies  irce,  dies  il  la, 

66  Suluet  sœclum  infavillâ*. 

LE   MAUVAIS   ESPRIT. 

"  Le  courroux  céleste  te  menace,  Mar- 
u  guérite,  les  trompettes  de  la  résurrection 
"  retentissent;  les  tombeaux  s'ébranlent,  et 
"  ton  cœur  va  se  réveiller  pour  sentir  les 
"  flammes  éternelles. 

MARGUERITE. 

"Ah!  si  je  pouvois  m'eloigner  d'ici  !  les 
"  sons  de  cet  orgue  m'empêchent  de  respirer, 
M  et  les  chants  des  prêtres  font  pénétrer  dans 
"  mon  ame  une  émotion  qui  la  déchire. 

LE   CHŒUR. 

*c  Judex  ergo  cùm  sedebit, 
"  Quidquid  latet  apparelit  ; 
(i  Nil  inultum  rema/ieùitf. 

MARGUERITE, 

"  On  diroit  que  ces  murs  se  rapprochent 

*  Il  viendra  le  jour  de  la  colère,  et  le  siècle  tera  réduit  en 
cendre. 

t  Quand  le  Juge  Suprême  paroîtra,  il  découvrira  tout  ce 
qui  est  caché,  et  rien  ne  pourra  demeurer  impuni. 


FAUST.  203 


a 


pour  m'étouffer;  la  vofite  du  temple  m'op- 
"  presse  :  de  l'air  !  de  l'air  ! 

LE   MAUVAIS   ESPRIT. 

"  Cache-toi  ;  le  crime  et  la  honte  te  pour- 
"  suivent.  Tu  demandes  de  l'air  et  de  la 
"  lumière,  misérable!  qu'en  espères-tu? 

LE   CHŒUR. 

(e  Quid  sum  miser  tune  dicturusP 
"  Quem  patronum  rogaiurus  P 
"  Cùm  vixjusius  sit  securus*  P 

LE   MAUVAIS  ESPRIT. 

"  Les  Saints  détournent  leur  visage  de  ta 
"présence;  ils  rougiroient  de  tendre  leurs 
"  mains  pures  vers  toi. 

LE   CHŒUR. 

Quid  sum  miser  tune  dicturvs  f  " 


<t 


Marguerite  crie  au  secours  et  s'évanouit. 


Quelle  scène!  Cette  infortunée  qui,  dans 
l'asile  de  la  consolation,  trouve  le  désespoir: 
cette  foule  rassemblée  priant  Dieu  avec  con- 
fiance, tandis  qu'une   malheureuse  femme, 

dans  le  temple  même  du  Seigneur,  rencontre 

^ i 

*   Malheureux!  que  dirai -je  alors  ?  A  quel  protecteur  m'a- 
dresserai-je,  lorsqu'à  peine  le  juste  peut  se  croire  sauvé  ? 
f  Malheureux  !  que  dirai -je  alors  ? 


204  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  AUTS. 

l'esprit  de  l'enfer.  Les  paroles  sévères  de 
l'hymne  sainte  sont  interprétées  par  l'inflexi- 
ble méchanceté  du  mauvais  génie.  Quel 
désordre  dans  le  cœur!  que  de  maux  en- 
tassés sur  une  foible  et  pauvre  tête!  et  quel 
talent  que  celui  qui  sait  ainsi  représenter  à 
l'imagination  ces  moments  où  la  vie  s'allume 
en  nous  comme  un  feu  sombre,  et  jette  sur 
nos  jours  passagers  la  terrible  lueur  de  l'éter- 
nité des  peines  ! 

Méphistophélès  imagine  de  transporter 
Faust  dans  le  sabbat  des  sorcières  pour  le 
distraire  de  ses  peines;  et  il  y  a  là  une  scène 
dont  il  est  in) possible  de  donner  l'idée,  quoi- 
qu'il s'y  trouve  un  grand  nombre  de  pensées 
à  retenir:  ce  sont  vraiment  les  Saturnales  de 
l'esprit  que  cette  fête  du  sabbat.  La  marche 
de  la  pièce  est  suspendue  par  cet  intermède, 
et  plus  on  trouve  la  situation  forte,  plus  il 
est  impossible  de  se  soumettre  même  aux  in- 
ventions du  génie,  lors-qu'ellcs  interrompent 
ainsi  l'intérêt.  Au  milieu  du  tourbillon  de 
tout  ce  qu'on  peut  imaginer  et  dire,  quand 
les  images  et  les  idées  se  précipitent,  se 
confondent,  et  semblent  retomber  dans  les 
abîmes  dont  la  raison  les  a  fait  sortir,  il  vient 
une   scène  qui  se  rattache  à  la   situation 


FAUST.  205 

d'une  manière  terrible.  Les  conjurations  de 
la  magie  font  apparoître  divers  tableaux,  et 
tout  à  coup  Faust  s'approche  de  Méphisto- 
phélès,  et  lui  dit:  "  Ne  vois-tu  pas  là-bas 
"  une  jeune  fille  belle  et  pâle,  qui  se  tient 
"  seule  dans  Féloignement  ?  Elle  s'avance 
u  lentement,  ses  pieds  semblent  attachés  l'un 
"  à  l'autre  ;  ne  trouves-tu  pas  qu'elle  ressem- 
"  ble  à  Marguerite  ? 

MEPHISTOPHELES. 

"  C'est  un  effet  de  la  magie,  rien  qu'une 
"  illusion.  Il  n'est  pas  bon  d'y  arrêter  tes  re- 
"  gards.  Ces  yeux  fixes  glacent  le  sang  des 
"  hommes.  C'est  ainsi  que  la  tête  de  Méduse 
"  changeoit  jadis  en  pierre  ceux  qui  la  consi- 
u  déroient. 

FAUST. 

"  Il  est  vrai  que  cette  image  a  les  yeux 
"  ouverts  comme  un  mort  à  qui  la  main 
"  d'un  ami  ne  les  auroit  pas  fermés.  Voilà 
"  le  sein  sur  lequel  j'ai  reposé  ma  tête  ;  voilà 
"  les  charmes  que  mon  cœur  a  possédés. 

MEPHISTOPHELES. 

"  Insensé  !  Tout  cela  n'est  que  de  la  sor- 
"cellerie;  chacun  dans  ce  fantôme  croit 
"  voir  sa  bien-aimée. 


206  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  AR 1  ' 

FAUST. 

"  Quel  délire  !  quelle  souffrance  !  Je  ne 
"  peux  m 'éloigner  de  ce  regard  ;  mais  autour 
"  de  ce  beau  cou,  que  signifie  ce  collier 
"  rouge,  large  comme  le  tranchant  d'un  cou- 
"  teau  ? 

MEPIIISTOPHELES. 

"  C'est  vrai  :  mais  qu'y  veux-tu  faire  ? 
"  Ne  t'abîme  pas  dans  tes  rêveries  ;  viens 
"  sur  cette  montagne,  on  t'y  prépare  une 
"  fête.     Viens." 


Faust  apprend  que  Marguerite  a  tué  l'en- 
fant qu'elle  a  mis  au  jour,  espérant  ainsi  se 
dérober  à  la  honte.  Son  crime  a  été  décou- 
vert; on  l'a  mise  en  prison,  et  le  lendemain 
elle  doit  périr  sur  l'échafaud.  Faust  mau- 
dit Méphistophélès  avec  fureur  ;  Méphisto- 
phélès  accuse  Faust  avec  sang-froid,  et  lui 
prouve  que  c'est  lui  qui  a  désiré  le  mal,  et 
qu'il  ne  l'a  aidé  que  parcequ'il  l'avoit  ap- 
pelé. Une  sentence  de  mort  est  portée  con- 
tre Faust  parcequ'il  a  tué  le  frère  de  Mar- 
guerite. Néanmoins  il  s'introduit  ei 
dans  la  ville,  obtient  de  Méphistophélès  les 
moyens  de  délivrer  Marguerite,  et  pénétre 


FAUST.  207 

de  nuit  dans  son  cachot,  dont  il  a  dérobé  les 
clefs. 

Il  l'entend  de  loin  murmurer  une  chanson 
qui  prouve  l'égarement  de  son  esprit;  les 
paroles  de  cette  chanson  sont  très  vulgaires, 
et  Marguerite  étoit  naturellement  pure  et 
délicate.  On  peint  d'ordinaire  les  folles 
comme  si  la  folie  s'arrangeoit  avec  les  con- 
venances et  donnoit  seulement  le  droit  de 
ne  pas  finir  les  phrases  commencées,  et  de 
briser  à  propos  le  fil  des  idées  ;  mais  cela 
n'est  pas  ainsi  :  le  véritable  désordre  de 
l'esprit  se  montre  presque  toujours  sous  des 
formes  étrangères  à  la  cause  même  de  la 
folie,  et  la  gaieté  des  malheureux  est  bien 
plus  déchirante  que  leur  douleur. 

Faust  entre  dans  la  prison  :  Marguerite 
croit  qu'on  vient  la  chercher  pour  la  con- 
duire à  la  mort. 

marguerite,  se  soulevant  de  son  Ut  depaille, 
s'écrie  : 

"  Us  viennent  !  ils  viennent  !  Oh  !  que  la 
"  mort  est  amère  ! 

faust,  bas. 

"  Doucement,  doucement,  je  vais  te  déli- 
"  vrer. 


20S  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS: 

{Il  s  approche  d'elle  pour  briser  ses  fers.) 

MARGUERITE. 

"  Si  tu  es  un  homme,  mon  désespoir  te 
u  touchera. 

PAUST. 

"  Plus  bas,  plus  bas  ;  tu  éveilleras  la  garde 
"  par  tes  cris. 

marguerite  se  jette  à  genoux. 
"  Qui  t'a  donné,  barbare,  cette  puissance 
"  sur  moi  ?  Il  n'est  que  minuit  :  pourquoi 
"  viens-tu  déjà  me  chercher?  Aie  pitié  de 
"  mes  larmes,  laisse-moi  vivre  encore  :  de- 
"  main  matin,  n'est-ce  pas  assez  tôt?  (Mar- 
"  guérite  se  relève.)  Je  suis  pourtant  si  jeune, 
"  si  jeune;  et  dois-je  déjà  mourir?  J'étois 
"  belle  aussi  :  c'est  ce  qui  a  fait  ma  perte. 
"  Mon  ami  étoit  alors  près  de  moi  :  il  est 
"  maintenant  bien  loin.  Les  fleurs  de  ma 
"  guirlande  sont  dispersées.  Ne  me  prends 
"  pas  la  main  avec  tant  de  violence.  Ménage- 
"  moi.  Ne  me  laisse  pas  pleurer  en  vain. 
ic  Jamais,  jusqu'à  ce  jour,  je  ne  t'ai  vu. 

FAUST. 

"  Comment  supporter  sa  douleur! 

MARGUERITE. 

"  Je  suis  tout-à-fait  en  ton  pouvoir.  Seule- 


FAUST.  209 

"  ment  laisse-moi  allaiter  mon  enfant;  je 
"  l'ai  presse  sur  mon  cœur  toute  la  nuit.  Ils 
"  me  Font  ôté  pour  m'affîiger.  N'ont-ils 
u  pas  prétendu  que  je  l'avois  tué?  Jamais 
"je  ne  redeviendrai  ce  que  j'étois.  N'ont- 
"  ils  pas  chanté  des  chansons  contre  moi, 
"  ces  méchants!  que  vouïoient-ils  donc  dire? 

faust  se  jette  à  ses  pieds. 
"  Ton  amant  est  à  tes  pieds  ;  il  vient  ouvrir 
"  les  portes  de  cette  horrible  prison. 

MARGUERITE. 

"Oui,  mettons-nous  à  genoux;  appelons 
"  les  saints  à  notre  secours.  Les  cris  de 
"  l'enfer  se  font  entendre,  et  les  mauvais 
"  génies  nous  attendent  sur  le  seuil  de  mon 
"  cachot. 

FAUST. 

."Marguerite!  Marguerite! 

marguerite,  attentive. 

"  C'étoit  la  voix  de  mon  ami.  (Elle  se  pré- 
"  cipite  vers  Faust,  et  ses  fers  tombent.)  Où 
"  est-il  ?  Je  Fai  entendu  m'appeler.  Je  suis 
"  libre.  Personne  ne  pourra  plus  me  retenir 
"  en  prison.  Je  m'appuierai  sur  son  bras, 
"  je  me  reposerai  sur  son  sein.  Il  appelle 
"  Marguerite  :  il  est  là,  devant  la  porte.  Au 

tome  11.  p 


210  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"  milieu  des  hurlements  de  l'impitoyable 
"  mort,  j'entends  la  douce  et  touchante  har- 
"  monie  de  sa  voix  ! 

FAUST. 

"  Oui,  c'est  moi,  Marguerite  ! 

MARGUERITE. 

"  C'est  toi  :  dis-le  encore  une  fois.  (Elle 
"  le  serre  contre  son  cœur.)  C'est  lui  !  c'est  lui  ! 
"  Qu'est  devenue  l'angoisse  des  fers  et  de 
"  l'échafaud  ?  C'est  toi  !  Je  suis  sauvée  ! 
"  J'aperçois  devant  moi  la  route  où  je  te 
"  vis  pour  la  première  fois,  le  jardin  si  riant 
"  où  Marthe  et  moi  nous  t'attendions. 

FAUST. 

"  Viens,  viens. 

MARGUERITE. 

"  Il  m'est  si  doux  de  rester  quand  tu  de- 
"  meures  !  Ah  !  ne  t'éloigne  pas  ! 

FAUST. 

"  Hâte-toi,  nous  paierions  bien  cher  le 
"  moindre  retard. 

MARGUERITE. 

"  Quoi!  tu  ne  réponds  point  à  mes  em- 
"  brassements?  Mon  ami,  il  y  a  si  peu  de 
"  temps  que  nous  nous  sommes  quittés  ! 
"  as-tu  donc   déjà   désappris    à    me  serrer 


FAUST.  211 


"  contre  ton  cœur  ?  Jadis  tes  paroles,  tes 
"  regards  appeloient  sur  moi  tout  le  ciel  ! 
"  Embrasse-moi,  de  grâce,  embrasse-moi  ! 
"  Ton  cœur  est  donc  froid  et  muet  ?  Qu'as- 
"  tu  fait  de  ton  amour  ?  qui  me  Ta  ravi  ? 

FAUST. 

"  Viens, suis-moi, chère  amie:  prends  cou- 
M  rage  :  je  t'aime  avec  transport  ;  mais  suis- 
"  moi,  c'est  ma  seule  prière. 

MARGUERITE. 

"  Es-tu  bien  Faust?  es-tu  bien  toi? 

FAUST. 

"  Oui,  sans  doute  ;  oui,  viens. 

MARGUERITE. 

"  Tu  me  délivres  de  mes  chaînes,'  tu  me 
"  reprends  de  nouveau  dans  tes  bras.  D'où 
"  vient  que  tu  n'as  pas  horreur  de  Mar- 
"  guérite  ?  Sais-tu  bien,  mon  ami,  sais-tu 
"  bien  qui  tu  délivres  ? 

FAUST. 

"  Viens,  viens  ;  déjà  la  nuit  est  moins  pro- 
"  fonde. 

MARGUERITE. 

"  Ma  mère  !  c'est  moi  qui  l'ai  tuée  !  Mon 
"  enfant  !  c'est  moi  qui  l'ai  noyé  !  N'ap- 
11  partenoit-il  pas  à  toi  comme  à  moi  ?    Est- 

p2 


212  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"  il  donc  vrai,  Faust,  que  je  te  vois  ?  N'est* 
"  ce  pas  un  rêve  ?  Donne-moi  ta  main,  ta 
"  main  chérie.  Oh  !  ciel  !  elle  est  humide. 
"Essuie-la.  Je  crois  qu'il  y  a  du  sang! 
"  Cache-moi  ton  épée.  où  est  mon  frère  ?  je 
"  t'en  prie,  cache-la  moi  ! 

FAUST. 

"  Laisse  donc  dans  l'oubli  l'irréparable 
66  passé  ;  tu  me  fais  mourir. 

MARGUERITE. 

"  Non,  il  faut  que  tu  restes.  Je  veux  te  dé- 
"  crire  les  tombeaux  que  tu  feras  préparer 
"  dès  demain.  Il  faut  donner  la  meilleure 
"  place  à  rua  mère  ;  mon  frère  doit  être  près 
"  d'elle.  Moi,  tu  me  mettras  un  peu  plus 
"  loin  ;  mais  cependant  pas  trop  loin,  et  mou 
"  enafnt  à  droite  sur  mon  sein  :  mais  per- 
"  sonne  ne  doit  reposer  à  mes  côtés.  J'aurois 
"  voulu  que  tu  fusses  près  de  moi  ;  mais  c'étoit 
"  un  bonheur  doux  et  pur,  il  ne  m'appartient 
"  plus.  Je  me  sens  entraînée  vers  toi,  et  il  me 
"  semble  que  tu  me  repousses  avec  violence  : 
"  cependant  tes  regards  sont  pleins  de  ten- 
"  dresse  et  de  bonté. 

FAUST. 

"  Ah!  si  tu  me  reconnois,  viens. 


FAUST.  213 

MARGUERITE. 

"  Où  donc  irois-je  ? 

FAUST. 

"  Tu  seras  libre. 

MARGUERltE. 

"  La  tombe  est  là  dehors.  La  mort  épie 
"  mes  pas.  Viens;  mais  conduis-moi  dans 
"  la  demeure  éternelle:  je  ne  puis  aller  que 
"là.  Tu  veux  partir?  Oh!  mon  ami,  si  je 
"  pouvois 

FAUST. 

"  Tu  le  peux,  si  tu  le  veux;  les  portes  sont 
64  ouvertes. 

MARGUERITE. 

"Je  n'ose  pas  sortir;  il  n'est  plus  pour 
w  moi  d'espérance.  Que~me  sert-il  de  fuir  ? 
"  Mes  persécuteurs  m'attendent.  Mendier 
"  est  si  misérable  ;  et  sur-tout  avec  -une 
"  mauvaise  conscience  !  Il  est  triste  aussi 
"  d'errer  dans  l'étranger;  et  d'ailleurs  par- 
"  tout  ils  me  saisiront. 

FAUST. 

"  Je  resterai  près  de  toi. 

MARGUERITE. 

"  Vite,  vite,  sauve  ton  pauvre  enfant. 
46  Pars,  suis  le  chemin  qui  borde  le  ruisseau; 
"  traverse  le  sentier  qui  conduit  à  la  forêt; 
"  à  gauche,  près  de  l'écluse,  dans  l'étang, 


214  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"  saisis-le  tout  de  suite  :  il  tendra  ses  mains 
"  vers  le  ciel  ;  des  convulsions  les  agitent. 
"  Sauve-le  !  sauve-le  ! 

TAUST. 

"  Reprends  tes  sens  ;  encore  un  pas,  et  tu 
"  n'as  plus  rien  à  craindre. 

MARGUERITE. 

"  Si  seulement  nous  avions  déjà  passé  la 

"  montagne L'air  est  si  froid  près  de  la 

"  fontaine.  Là,  ma  mère  est  assise  sur  un 
"  rocher,  et  sa  vieille  tête  est  branlante.  Elle 
"  ne  m'appelle  pas  ;  elle  ne  me  fait  pas  signe 
"  de  venir  :  seulement  ses  yeux  sont  appe- 
"  santis  ;  elle  ne  s'éveillera  plus.  Autrefois, 
"  nous  nous  réjouissions  quand  elle  dormoit 
"  . .  .  Ah  !  quel  souvenir  ! 

FAUST. 

"  Puisque  tu  n'écoutes  pas  mes  prières,  je 
"  veux  ^entraîner  malgré  toi. 

MARGUERITE. 

"  Laisse-moi.  Non,  je  ne  souffrirai  point 
"  la  violence;  ne  me  saisis  pas  ainsi  avec  ta 
"  force  meurtrière.  Ah  !  je  n'ai  que  trop 
"  fait  ce  que  tu  as  voulu. 

FAUST. 

"  Le  jour  paroît,  chère  amie!  chère  amie  ! 


FAUST.  $15 

MARGUERITE. 

"  Oui,  bientôt  il  fera  jour;  mon  dernier 
"jour  pénètre  dans  ce  cachot;  il  vient  pour 
"  célébrer  mes  noces  éternelles:  ne  dis  à 
"  personne  que  tu  as  vu  Marguerite  cette 
"  nuit.  Malheur  à  ma  couronne,  elle  est 
"  flétrie  :  nous  nous  reverrons,  mais  non  pas 
"  dans  les  fêtes.  La  foule  va  se  presser,  le 
"  bruit  sera  confus  ;  la  place,  les  rues  suffi- 
"  ront  à  peine  à  la  multitude.  La  cloche 
"  sonne,  le  signal  est  donné.  Ils  vont  lier 
"  mes  mains,  bander  mes  yeux  ;  je  monterai 
"  sur  Féchafaud  sanglant,  et  le  tranchant  du 
"  fer  tombera  sur  ma  tête. .  .Ah  !  le  monde  est 
"  déjà  silencieux  comme  le  tombeau. 

FAUST. 

"  Ciel!  pourquoi  donc  suis-je  né  ? 

mephistopheles  (paroît  à  la  porte). 
"  Hâtez-vous,  ou  vous   êtes  perdus  :  vos 
"  délais,  vos  incertitudes  sont  funestes  ;  mes 
"  chevaux  frissonnent  :  le  froid  du  matin  se 
"  fait  sentir. 

MARGUERITE. 

"  Qui  sort  ainsi  de  la  terre  ?  C'est  lui,  c'est 
"  lui  ;  renvoyez-le.  Que  feroit-il  dans  le 
"  saint  lieu  ?  C'est  moi  qu'il  veut  enlever. 

FAUST. 

"  Il  faut  que  tu  vives. 


216  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS; 

MARGUERITE. 

"Tribunal  de  Dieu, je  m'abandonne  à  toi! 

MEPHISTÔPHELES  (Ù  F(lltst). 

"  Viens,  viens,  ou  je  te  livre  à  la  mort 
"  avec  elle. 

MARGUERITE. 

"  Père  céleste,  je  suis  à  toi  ;  et  vous,  anges, 
"  sauvez-moi  ;  troupes  sacrées,  entourez-moi, 
"  défendez-moi.  Faust,  c'est  ton  sort  qui 
"  m'afflige 


MEPHISTOPHELES. 

"  Elle  est  jugée. 
"  (Des  voir  du  ciel  s'écrient  :) 
"  Elle  est  sauvée. 

MEPHISTOPHELES   (à  FetUSt). 

"  Suis-moi. 

"  (Méphistophélès  disparoi t  avec  Faust  ;  on 
"  entend  encore  dans  le  fond  du  cachot  la  voir 
"  de  Marguerite  qui  rappelle  vainement  son 
"  ami  :) 

"Faust!  Faust!" 


La  pièce  est  interrompre  après  ces  mots. 
L'intention  de  l'auteur  est  sans  doute  que 
Marguerite  périsse,  ^t  que  Dieu  lui  par- 
donne ;  que  la  vie  de  Faust  soit  sauvée,  mais 
que  son  amc  soit  perdue. 


FAUST.  217 

Il  faut  suppléer  par  l'imagination  au 
charme  qu'une  très  belle  poésie  doit  ajouter 
aux  scènes  que  j'ai  essayé  de  traduire;  il  y 
a  toujours  dans  l'art  de  la  versification  un 
genre  de  mérite  reconnu  de  tout  le  monde, 
et  qui  est  indépendant  du  sujet  auquel  il 
est  appliqué.  Dans  la  pièce  de  Faust  le 
rhythme  change  suivant  la  situation,  et  la 
variété  brillante  qui  en  résulte  est  admirable. 
La  langue  allemande  présente  un  plus  grand 
nombre  de  combinaisons  que  la  nôtre,  et 
Goethe  semble  les  avoir  toutes  employées 
pour  exprimer,  avec  les  sons  comme  avec 
les  images,  la  singulière  exaltation  d'ironie 
et  d'enthousiasme,  de  tristesse  et  de  gaieté 
qui  l'a  porté  à  composer  cet  ouvrage.  Il 
seroit  véritablement  trop  naïf  de  -supposer 
qu'un  tel  homme  ne  sache  pas  toutes  les 
fautes  de  goût  qu'on  peut  reprocher  à  sa 
pièce;  mais  il  est  curieux  de  connoître  les 
motifs  qui  l'ont  déterminé  à  les  y  laisser  ou 
plutôt  à  les  y  mettre. 

Goethe  ne  s'est  astreint  dans  cet  ouvrage 
à  aucun  genre;  ce  n'est  ni  une  tragédie,  ni 
un  roman.  L'auteur  a  voulu  abjurer  dans 
cette  composition  toute  manière  sobre  de 
penser  et  d'écrire  :  on  y  trouveroit  quelques 


2IS  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

rapports  avec  x\ristophane,  si  des  traits  du 
pathétique  de  Shakespear  n'y  mêloient  des 
beautés  d'un  tout  autre  genre.  Faust 
étonne,  émeut,  attendrit;  mais  il  ne  laisse  pas 
une  douce  impression  dans  l'ame.  Quoique 
la  présomption  et  le  vice  y  soient  cruelle- 
ment punis,  on  ne  sent  pas  dans  cette  pu- 
nition une  main  bienfaisante;  on  diroit  que 
le  mauvais  principe  dirige  lui-même  la  ven- 
geance contre  le  crime  qu'il  fait  commettre; 
et  le  remords,  tel  qu'il  est  peint  dans  cette 
pièce,  semble  venir  de  l'enfer  aussi-bien  que 
la  faute. 

La  croyance  aux  mauvais  esprits  se  re- 
trouve dans  un  grand  nombre  de  poésies  al- 
lemandes; la  nature  du  Nord  s'accorde 
assez  bien  avec  cette  terreur;  il  est  donc 
beaucoup  moins  ridicule  en  Allemagne,  que 
cela  ne  le  seroit  en  France,  de  se  servir  du 
diable  dans  les  fictions.  A  ne  considérer 
toutes  ces  idées  que  sous  le  rapport  litté- 
raire, il  est  certain  que  notre  imagination  se 
figure  quelque  chose  qui  répond  a  l'idée 
d'un  mauvais  génie,  soit  dans  le  cœur  hu- 
main, doit  dans  la  nature:  l'homme  fait 
quelquefois  du  mal  d'une  manière  pour 
ainsi   dire   désintéressée,  sans   but  et  même 


FAUST.  219. 

contre  son  but,  et  seulement  pour  satisfaire 
une  certaine  âpreté  intérieure  qui  donne  le 
besoin  de  nuire.  Il  y  avoit  à  côté  des  divi- 
nités du  paganisme  d'autres  divinités  de  la 
race  des  Titans,  qui  représentoient  les  forces 
révoltées  de  la  nature;  et  dans  le  christia- 
nisme on  diroit  que  les  mauvais  penchants 
de  Famé  sont  personnifiés  sous  la  forme  des 
démons. 

Il  est  impossible  de  lire  Faust  sans  qu'il 
excite  la  pensée  de  mille  manières  diffé- 
rentes :  on  se  querelle  avec  Fauteur,  on  l'ac- 
cuse, on  le  justifie  ;  mais  il  fait  réfléchir  sur- 
tout, et,  pour  emprunter  le  langage  d'un 
savant  naïf  du  moyen  âge,  sur  quelque  chose 
de  plus  que  tout*.  Les  critiques  dont  un  tel 
ouvrage  doit  être  Fobjet  sont  faciles  à  pré- 
voir d'avance,  ou  plutôt  c'est  le  genre  même 
de  cet  ouvrage  qui  peut  encourir  la  censure 
plus  encore  que  la  manière  dont  il  est  traité  ; 
car  une  telle  composition  doit  être  jugée 
comme  un  rêve  ;  et  si  le  bon  goût  veilloit 
toujours  à  la  porte  d'ivoire  des  songes  pour 
les  obliger  à  prendre  la  forme  convenue, 
rarement  ils  frapperoient  l'imagination. 

*  De  omnibus  rébus  et  quibusdam  aliis. 


220  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

La  pièce  de  Faust  cependant  n'est  cer'es 
pas  un  bon  modèle.  Soit  qu'elle  puisse  être 
considérée  comme  l'œuvre  du  délire  de  l'es- 
prit ou  de  la  satiété  de  la  raison,  il  est  à  dé- 
sirer que  de  telles  productions  ne  se  renou- 
vellent pas  ;  mais  quand  un  génie  tel  que 
celui  de  Goethe  s'affranchit  de  toutes  les  en- 
traves, la  foule  de  ses  pensées  est  si  grande, 
que  de  toutes  parts  elles  dépassent  et  ren- 
versent les  bornes  de  l'art. 


LUTHER.  221 


CHAPITRE  XXIV. 

Luther,  Attila,  Les  Fils  de  la  Vallée,  La  Croix 
sur  la  Baltique,  Le  Vingt-Quatre  Février, 
par  Werner. 


Depuis  que  Schiller  est  mort,  et  que  Goethe 
ne  compose  plus  pour  le  théâtre,  le  premier 
des  écrivains  dramatiques  de  l'Allemagne 
c'est  Werner:  personne  n'a  su  mieux  que 
lui  répandre  sur  les  tragédies  le  charme  et 
la  dignité  de  la  poésie  lyrique;  néanmoins, 
ce  qui  le  rend  si  admirable  comme  poète 
nuit  à  ses  succès  sur  la  scène.  Ses  pièces, 
d'une  rare  beauté,  si  l'on  y  cherche  seule- 
ment des  chants,  des  odes,  des  pensées  reli- 
gieuses et  philosophiques,  sont  extrêmement 
attaquables,  quand  on  les  juge  comme  des 
drames  qui  peuvent  être  représentés.  Ce 
n'est  pas  que  Werner  n'ait  du  talent  pour  le 
théâtre,   et  qu'il  n'en  connoissc  même  les 


222  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

effets  beaucoup  mieux  que  la  plupart  des 
écrivains  allemands;  mais  on  diroit  qu'il 
veut  propager  une  système  mystique  de  re- 
ligion et  d'amour  à  l'aide  de  l'art  drama- 
tique, et  que  ses  tragédies  sont  le  moyen 
dont  il  se  sert,  plutôt  que  le  but  qu'il  se 
propose. 

Luther,  quoique  composé  toujours  avec 
cette  intention  secrète,  a  eu  le  plus  grand 
succès  sur  le  théâtre  de  Berlin.  La  réforma- 
tion  est  un  événement  d'une  haute  impor- 
tance pour  le  monde,  et  particulièrement 
pour  l'Allemagne  qui  en  a  été  le  berceau. 
L'audace  et  l'héroïsme  réfléchi  du  caractère 
de  Luther  font  une  vive  impression,  sur-tout 
dans  le  pays  où  la  pensée  remplit  à  elle 
seule  toute  l'existence  :  nul  sujet  donc  ne 
pouvoit  exciter  davantage  l'attention  des 
Allemands. 

Tout  ce  qui  concerne  l'effet  des  nouvelles 
opinions  sur  les  esprits  est  extrêmement  bien 
peint  dans  la  pièce  de  Werner.  La  scène 
s'ouvre  dans  les  mines  de  Saxe,  non  loin  de 
Wittemberg,  où  demeuroit  Luther:  le  chant 
des  mineurs  captive  l'imagination;  le  refrein 
de  ces  chants  est  toujours  un  appel  à  la 
terre  extérieure,  à  l'air  libre,  au  soleil.     Ces 


LUTHER.  223 

hommes  vulgaires,  déjà  saisis  parla  doctrine 
de  Luther,  s'entretiennent  de  lui  et  de  la  ré- 
formation ;  et,  dans  leurs  souterrains  obscurs, 
ils  s'occupent  de  la  liberté  de  conscience, 
de  l'examen  de  la  vérité,  enfin,  de  cet  autre 
jour,  de  cette  autre  lumière  qui  doit  pénétrer 
dans  les  ténèbres  de  l'ignorance. 

Dans  le  second  acte,  les  agents  de  l'électeur 
de  Saxe  viennent  ouvrir  la  porte  des  cou- 
vents aux  religieuses.  Cette  scène,  qui  pou- 
voit  être  comique,  est  traitée  avec  une  so- 
lennité touchante.  Werner  comprend  avec 
son  ame  tous  les  cultes  chrétiens;  et  s'il 
conçoit  bien  la  noble  simplicité  du  Protes- 
tantisme, il  sait  aussi  ce  que  les  vœux  au 
pied  de  la  croix  ont  de  sévère  et  de  sacré. 
L'abbesse  du  couvent,  en  déposant  le  voile 
qui  a  couvert  ses  cheveux  noirs  dans  sa  jeu- 
nesse, et  qui  cache  maintenant  ses  cheveux 
blanchis,  éprouve  un  sentiment  d'effroi,  tou- 
chant et  naturel;  et  des  vers  harmonieux  et 
purs  comme  la  solitude  religieuse  expriment 
son  attendrissement.  Parmi  ces  religieuses, 
il  y  a  la  femme  qui  doit  s'unir  à  Luther,  et 
c'est  dans  ce  moment  la  plus  opposée  de 
toutes  à  son  influence. 

Au  nombre  des  beautés  de  cet  acte,  il 


224  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

faut  compter  le  portrait  de  Charles-Quint^ 
de  ce  souverain  dont  l'aine  s'est  lassée  de 
l'empire  du  inonde.  Un  gentilhomme  Saxon 
attaché  à  son  service  s'exprime  ainsi  sur  lui  : 
'*  Cet  homme  gigantesque,"  dit7il,  "  ne  recèle 
"  point  de  co3ur  dans  sa  terrible  poitrine. 
"  La  foudre  de  la  toute-puissance  est  dans 
"  sa  main  ;  mais  il  ne  sait  point  y  joindre 
"  l'apothéose  de  l'amour.  Il  ressemble  au 
"jeune  aigle  qui  tient  le  globe  entier  dans 
"  l'une  de  ses  griffe»,  et  doit  le  dévorer  pour 
"  ya  nourriture."  Ce  peu  de  mots  annonce 
dignement  Charles-Quint;  mais  il  est  plus 
facile  de  peindre  un  tel  homme  que  de  le 
faire  parler  lui-même. 

Luther  se  fie  à  la  parole  de  Charles-Quint, 
quoique  cent  ans  auparavant,  au  Concile  de 
Constance,  Jean  IIus  et  Jérôme  de  Prague 
eussent  été  brûlés  vifs,  malgré  le  sauf-con- 
duit de  l'empereur  Sigismond.  A  la  veille 
de  se  rendre  à  AVorms,  où  se  tient  la  diète 
de  l'Empire,  le  courage  de  Luther  foiblit 
pendant  quelques  instants;  il  se  sent  saisi 
par  la   terreur  et  le  découragement.      Son 

•  ne  disciple  lui  apporte  la  tiùte  dont  il 
avoit  coutume  de  jouer  pour  ranimer  ses 
esprits  abattus;  il  la  prend,  et  des  accords 


LUTHER,  229 

harmonieux  font  rentrer  dans  son  cœur  toute 
cette  confiance  en  Dieu,  qui  est  la  merveille 
de  l'existence  spirituelle.  On  dit  que  ce 
moment  produisit  beaucoup  d'effet  sur  le 
théâtre  de  Berlin,  et  c'est  facile  à  concevoir. 
Les  paroles,  quelque  belles  qu'elles  soient, 
ne  peuvent  changer  notre  disposition  inté- 
rieure aussi  rapidement  que  la  musique; 
Luther  la  considéroit  comme  un  art  qui  ap- 
partenoit  à  la  théologie,  et  servoit  puissam- 
ment à  développer  les  sentiments  religieux 
dans  le  cœur  de  l'homme. 

Le  rôle  de  Charles-Quint,  dans  la  diète 
de  Worms,  n'est  pas  exempt  d'affectation, 
et  par  conséquent  il  manque  de  grandeur. 
L'auteur  a  voulu  mettre  en  opposition  l'or- 
gueil espagnol  et  la  simplicité  rude  des  Al- 
lemands ;  mais,  sans  compter  que  Charles- 
Quint  avoit  trop  de  génie  pour  être  exclu- 
sivement de  tel  ou  tel  pays,  il  me  semble 
que  Werner  auroit  dû  se  garder  de  présenter 
un  homme,  d'une  volonté  forte,  proclamant 
ouvertement  et  sur-tout  inutilement  cette 
volonté.  Elle  se  dissipe,  pour  ainsi  dire,  en 
l'exprimant;  et  les  souverains  despotiques 
ont  toujours  fait  plus  de  peur  par  ce  qu'ils 
cachoient  que  par  ce  qu'ils  laissoient  voir, 

TOME  II,  Q 


126  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Werner,  à  travers  le  va°;ue  de  son  imaçfi- 
nation,  a  Fesprit  très  fin  et  très  observateur; 
mais  il  me  semble  que,  dans  le  rôle  de 
Charles-Quint,  il  a  pris  des  couleurs  qui  ne 
sont  pas  nuancées  comme  la  nature. 

Un  des  beaux  moments  de  la  pièce  de 
Luther,  c'est  lorsqu'on  voit  marcher  à  la 
diète,  d'une  part,  les  évêques,  les  cardinaux, 
toute  la  pompe  enfin  de  la  religion  catho- 
lique ;  et  de  l'autre,  Luther,  Mélanchthon, 
et  quelques  uns  des  réformés  leurs  disciples, 
vêtus  de  noir,  et  chantant  dans  la  langue  na- 
tionale le  cantique  qui  commence  par  ces 
mots  :  Notre  Dieu  est  notre  forteresse.  La 
magnificence  extérieure  a  été  vantée  souvent 
comme  un  moyen  d'agir  sur  l'imagination  ; 
mais  quand  le  christianisme  se  montre  dans 
sa  simplicité  pure  et  vraie,  la  poésie  du  fond 
de  l'ame  l'emporte  sur  toutes  les  autres. 

L'acte  dans  lequel  se  passe  le  plaidoyer 
de  Luther,  en  présence  de  Charles-Quint, 
des  princes  de  l'Empire  et  de  la  diète  de 
Worms,  commence  par  le  discours  de  Luther; 
mais  l'on  n'entend  que  sa  péroraison,  parce- 
qu'il  est  censé  avoir  déjà  dit  tout  ce  qui  con- 
cerne sa  doctrine.  Après  qu'il  a  parlé,  l'on 
recueille  les  avis  des  princes  et  des  députés 


LUTHER.  '227 

sur  son  procès.  Les  divers  intérêts  qui 
meuvent  les  hommes,  la  peur,  le  fanatisme, 
l'ambition,  sont  parfaitement  Caractérisés 
dans  ces  avis.  Un  des  votans,  entre  autres, 
dit  beaucoup  de  bien  de  Luther  et  de  sa 
doctrine;  mais  il  ajoute  en  même  temps 
"  que,  puisque  tout  le  monde  affirme  que 
"  cela  met  du  trouble  dans  l'Empire,  il 
"  opine,  bien  qu'à  regret,  pour  que  Luther 
"  soit  brûlé."  On  ne  peut  s'empêcher  d'ad- 
mirer dans  les  ouvrages  de  Werner  la  con- 
noissance  parfaite  qu'il  a  des  hommes,  et  Ton 
voudroit  que,  sortant  de  ses  rêveries,  il  mît 
plus  souvent  pied  à  terre  pour  développer 
dans  ses  écrits  dramatiques  son  esprit  ob- 
servateur. 

Luther  est  renvoyé  par  Charles-Quint,  et 
renfermé  pendant  quelque  temps  dans  la 
forteresse  de  Wartbourg,  parceque  ses  amis, 
à  la  tête  desquels  étoit  l'électeur  de  Saxe, 
l'y  croyoient  plus  en  sûreté.  Il  reparoît 
enfin  dans  Wittemberg,  où  il  a  établi  sa  doc- 
trine, ainsi  que  dans  tout  le  nord  de  l'Alle- 
magne. 

Vers  la  fin  du  cinquième  acte,  Luther,  au 
milieu  de  la  nuit,  prêche  dans  l'église  contre 
les  anciennes  erreurs.     Il  annonce  qu'elles 

q2 


228  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

disparoitront  bientôt,  et  que  le  nouveau 
jour  de  la  raison  va  se  lever.  Dans  ce  mo- 
ment, on  vit,  sur  le  théâtre  de  Berlin,  les 
cierges  s'étehidre  par  degrés,'  et  l'aurore  du 
jour  percer  à  travers  les  vitraux  de  la  cathé- 
drale gothique. 

La  pièce  de  Luther  est  si  animée,  si  va- 
riée, qu'il  est  aisé  de  concevoir  comment 
elle  a  ravi  tous  les  spectateurs;  néanmoins 
on  est  souvent  distrait  de  l'idée  principale 
par  des  singularités  et  des  allégories  qui  ne 
conviennent  ni  à  un  sujet  tiré  de  l'histoire, 
ni  sur-tout  au  théâtre. 

Catherine,  en  apercevant  Luther,  qu'elle 
détestoit,  s'écrie: — Voilà  mon  idéal!  —  et 
le  plus  violent  amour  s'empare  d'elle  à  cet 
instant.     Werner  croit  qu'il  y  a  de  la  pré- 
destination dans  l'amour,   et  que  les  êtres 
créés  l'un  pour  l'autre  doivent  se  reconnoître 
à  la  première  vue.     C'est  une  très  agréable 
doctrine     métaphysique    et    madrigalique, 
mais  qui  ne  sauroit  guère  être  comprise  sur 
la  scène;    d'ailleurs,  il  n'y   a  rien  de    plus 
étrange  que  cette  exclamation   sur  l'idéal 
adressée  à  Martin  Luther;  car  on  se  le  re- 
présente comme  un  gros  moine   savant   et 
scolastique,  à  qui  ne  convient  guère  l'ex- 


LUTHER.  229 

pression  la  plus  romanesque  qu'on  puisse  em- 
prunter à  la  théorie  moderne  des  beaux-arts. 

Deux  anges,  sous  la  forme  d'un  jeune 
homme  disciple  de  Luther,  et  d'une  jeune 
fille  amie  de  Catherine,  semblent  traverser 
la  pièce  avec  des  hyacinthes  et  des  palmes, 
comme  des  symboles  de  la  pureté  et  de  la 
foi.  Ces  deux  anges  disparaissent  à  la  fin, 
et  l'imagination  les  suit  dans  les  airs  ;  mais 
le  pathétique  est  moins  pressant,  quand  on 
se  sert  de  tableaux  fantastiques  pour  em- 
bellir la  situation  ;  c'est  un  autre  genre  de 
plaisir,  ce  n'est  plus  celui  qui  naît  des  émo- 
tions de  lame;  car  l'attendrissement  ne 
peut  exister  sans  la  sympathie.  L'on  veut 
juger,  sur  la  scène,  les  personnages  comme 
des  êtres  existants  :  blâmer,  approuver  leurs 
actions,  les  deviner,  les  comprendre,  et  se 
transporter  à  leur  place,  pour  éprouver  tout 
l'intérêt  de  la  vie  réelle,  sans  en  redouter  les 
dangers. 

Les  opinions  de  Werner,  sous  le  rapport 
de  l'amour  et  de  la  religion,  ne  doivent  pas 
être  légèrement  examinées.  Ce  qu'il  sent 
est  sûrement  vrai  pour  lui;  mais  comme, 
dans  ce  genre  sur-tout,  la  manière  de  voir  et 
les  impressions  de  chaque  individu  sont  dif- 


«Ï30  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

férentes,  il  ne  faut  pas  qu'un  auteur  fasse 
servir  à  propager  ses  opinions  personnelles 
un  art  essentiellement  universel  et  populaire. 
Une  autre  production  de  Wenjer,  bien 
belle  et  bien  originale,  c'est  Attila.  L'auteur 
prend  l'histoire  de  ce  fléau  de  Dieu  au  mo- 
ment de  son  arrivée  devant  Rome.     Le  pre- 
mier acte  commence  par  les  gémissements 
des  femmes  et  des  enfants  qui  s'échappent 
d'Aquilée  en  cendre;  et  cette  exposition  en 
mouvement,  non  seulement  excite   l'intérêt 
dès  les  premiers  vers  de  la  pièce,  mais  donne 
une  idée  terrible  de  la  puissance  d'Attila. 
C'est  un  art  nécessaire  au  théâtre,  que  de 
faire  juger  les  principaux  personnages,  plu- 
tôt par  l'effet  qu'ils  produisent  sur  les  autres, 
que  par  un  portrait,  quelque  frappant  qu'il 
puisse  être.     Un  seul  homme  multiplié  par 
ceux  qui  lui  obéissent  remplit  d'épouvante 
l'Asie  et  l'Europe.  Quelle  image  gigantesque 
de  la  volonté  absolue  ce  spectacle  n'offre- 
t-il  pas  ! 

A  côté  d'Attila,  est  une  princesse  de  Bour- 
gogne, Ilildegonde,  qui  doit  l'épouser,  et 
dont  il  se  croit  aimé.  Cette  princesse 
nourrit  un  profond  sentiment  de  vengeance 
contre  lui,  parccqu'il  a  tué  son  père  et  sou 


ATTILA.  2Si 

amant.  Elle  ne  veut  s'unir  à  lui  que  pour 
l'assassiner  ;  et,  par  un  raffinement  singulier 
de  haine,  elle  Ta  soigné  lorsqu'il  étoit  blessé, 
de  peur  qu'il  ne  mourût  de  l'honorable  mort 
des  guerriers.  Cette  femme  est  peinte  comme 
la  déesse  de  la  guerre  ;  ses  cheveux  blonds 
et  sa  tunique  écarlate  semblent  réunir  en 
elle  l'image  de  la  foiblesse  et  de  la  fureur. 
C'est  un  caractère  mystérieux  qui  a  d'abord 
un  grand  empire  sur  l'imagination  ;  mais 
quand  ce  mystère  va  toujours  croissant, 
quand  le  poëte  laisse  supposer  qu'une  puis- 
sance infernale  s'est  emparée  d'elle,  et  que 
non  seulement,  à  la  fin  de  la  pièce,  elle 
immole  Attila  pendant  la  nuit  de  ses  noces, 
mais  poignarde  à  côté  de  lui  son  fils  âgé  de 
quatorze  ans,  il  n'y  a  plus  de  trait  de  femme 
dans  cette  créature,  et  l'aversion  qu'elle  in- 
spire l'emporte  sur  l'effroi  qu'elle  peut  causer. 
Néanmoins,  tout  ce  rôle  d'Hildegonde  est 
une  invention  originale  ;  et,  dans  un  poëme 
épique,  où  l'on  admettroit  les  personnages 
allégoriques,  cette  furie  sous  des  traits  doux, 
attachée  aux  pas  d'un  tyran,  comme  la  flat- 
terie perfide,  produiroit  sans  doute  un  grand 
effet. 

Enfin   il    paroît,    ce   terrible   Attila,    au 


132  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS 

milieu  des  flammes  qui  ont  consume  la 
ville  d'Aquilée  ;  il  s'assied  sur  les  ruines  des 
palais  qu'il  vient  de  renverser,  et  semble  à 
lui  seul  chargé  d'accomplir  en  un  jour 
l'œuvre  des  siècles.  Il  a  comme  une  sorte 
de  superstition  envers  lui-même,  il  est  l'objet 
de  son  culte,  il  croit  en  lui,  il  se  regarde 
comme  l'instrument  des  décrets  du  ciel,  et 
cette  conviction  mêle  un  certain  système 
d'équité  à  ses  crimes.  Il  reproche  à  ses 
ennemis  leurs  fautes,  comme  s'il  n'en  avoit 
pas  commis  plus  qu'eux  tous  ;  il  est  féroce, 
et  néanmoins  c'est  un  barbare  généreux  ;  il 
est  despote,  et  se  montre  pourtant  fidèle  à 
sa  promesse  ;  enfin  au  milieu  des  richesses 
du  monde  il  vit  comme  un  soldat,  et  ne  de- 
mande à  la  terre  que  la  jouissance  de  la  con- 
quérir. 

Attila  remplit  les  fonctions  déjuge  dans 
la  place  publique,  et  là  il  prononce  sur  les 
délits  portés  devant  son  tribunal  d'après  un 
instinct  naturel,  qui  va  plus  au  fond  des  ac- 
tions que  les  lois  abstraites  dont  les  déci- 
sions sont  les  mêmes  pour  tous  les  cas.  Il 
condamne  son  ami,  coupable  de  parjure, 
l'embrasse  en  pleurant,  mais  ordonne  qu'à 
l'instant  il  soit  déchiré  par  des  chevaux  : 


ATTILA.  M3 

î'idée  d'une  nécessité  inflexible  le  dirige,  et 
sa  propre  volonté  lui  paroît  à  lui-même  cette 
nécessité,  Les  mouvements  de  son  ame  ont 
une  sorte  de  rapidité  et  de  décision  qui  ex- 
clut toute  nuance;  il  semble  que  cette  ame 
se  porte  comme  une  force  physique  irrésis- 
tiblement et  toute  entière  dans  la  direction 
qu'elle  suit.  Enfin,  on  amène  devant  son 
tribunal  un  fratricide  ;  et  comme  il  a  tué  son 
frère,  il  se  trouble,  et  refuse  déjuger  le  cri- 
minel. Attila,  malgré  tous  ses  forfaits,  se 
croyoit  chargé  d'accomplir  la  justice  divine 
sur  la  terre,  et,  prêt  à  condamner  un  homme 
pour  un  attentat  pareil  à  celui  dont  sa  propre 
vie  a  été  souillée,  quelque  chose. qui  tient 
du  remords  le  saisit  au  fond  de  Famé. 

Le  second  acte  est  une  peinture  vraiment 
admirable  de  la  cour  de  Valentinien  à 
Rome.  L'auteur  met  en  scène,  avec  autant 
de  sagacité  que  de  justesse,  la  frivolité  du 
jeune  empereur  Valentinien,  que  le  danger 
de  son  empire  ne  détourne  pas  de  ses  amuse- 
ments accoutumés  ;  l'insolence  de  l'impéra- 
trice-mère, qui  ne  sait  pas  domter  la  moindre 
de  ses  haines  quand  il  s'agit  du  bonheur  de 
l'empire,  et  qui  se  prête  à  toutes  les  bassesses 
dès  qu'un  danger  personnel  la  menace.   Les 


234  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

courtisans  infatigables  dans  leurs  intrigues 
cherchent  encore  à  se  nuire  les  uns  aux  autres 
à  la  veille  de  la  ruine  de  tous  ;  et  la  vieille 
Rome  est  punie  par  un  barbare  de  s'être 
montrée  elle-même  si  tyrannique  envers  le 
monde  :  ce  tableau  est  d'un  poète  historien 
comme  Tacite. 

Au  milieu  de  ces  caractères  si  vrais,  ap- 
paroît  le  pape  Léon,  personnage  sublime 
donné  par  l'histoire,  et  la  princesse  Honoria, 
dont  Attila  réclame  l'héritage,  afin  de  le  lui 
rendre.  Honoria  éprouve  en  secret  un 
amour  passionné  pour  le  fier  conquérant 
qu'elle  n'a  jamais  vu,  mais  dont  la  gloire 
l'enflamme.  On  voit  que  l'intention  de  l'au- 
teur a  été  de  faire  d'Hildegonde  et  d'Honoria 
le  bon  et  le  mauvais  génie  d'Attila;  et  déjà 
l'allégorie  qu'on  croit  entrevoir  dans  ces  per- 
sonnages refroidit  l'intérêt  dramatique  qu'ils 
pourroient  inspirer.  Cet  intérêt  néanmoins  se 
relève  admirablement  dans  plusieurs  scènes 
de  la  pièce,  mais  sur-tout  lorsque  Attila, 
après  avoir  défait  les  troupes  de  l'empereur 
Valentinien,  marche  à  Rome,  et  rencontre 
sur  sa  route  le  pape  Léon,  porté  sur  un  bran- 
card, et  précédé  de  la  pompe  sacerdotale. 

Léon  le  somme,  au  nom  de  Dieu,  de  ne 


ATTILA.  23S 

pas  entrer  dans  la  ville  éternelle.  Attila  res- 
sent tout  à  coup  une  terreur  religieuse 
jusqu'alors  étrangère  à  son  amc.  Il  croit 
voir  dans  le  ciel  S.  Pierre  qui,  l'épée  nue, 
lui  défend  d'avancer.  Cette  scène  est  le 
sujet  d'un  admirable  tableau  de  RaphnëL 
D'un  côté,  le  plus  grand  calme  règne  sur  la 
figure  du  vieillard  sans  défense,  entouré  par 
d'autres  vieillards  qui  se  confient,  comme 
lui,  à  la  protection  de  Dieu  ;  et  de  l'autre, 
l'effroi  se  peint  sur  la  redoutable  figure  du 
roi  des  Huns;  son  cheval  même  se  cabre  à 
l'éclat  de  la  lumière  céleste,  et  les  guerriers 
de  l'invincible  baissent  les  yeux  devant  les 
cheveux  blancs  du  saint  homme,  qui  passe 
sans  crainte  au  milieu  d'eux* 

Les  paroles  du  poète  expriment  très  bien 
la  sublime  intention  dupeintre,  le  discours 
de  Léon  est  une  hymne  inspirée  ;  et  la  ma- 
nière dont  la  conversion  du  guerrier  du 
Nord  est  indiquée  me  semble  aussi  vraiment 
belle.  Attila,  les  yeux  tournés  vers  le  ciel 
et  contemplant  l'apparition  qu'il  croit  voir, 
appelle  Edécon,  l'un  des  chefs  de  son  arçiée, 
et  lui  dit: 

"  Edécon,  n'aperçois-tu  pas  là  haut  un 
M  géant  terrible  ?  ne  l'aperç  ois-tu  pas  là  au- 


236  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"  dessus  de  la  place  même  où  le  vieillard 
*c  s'est  fait  voir  à  la  clarté  du  soleil  ? 

EDECOV. 

"  Je  ne  vois  que  des  corbeaux  qui  se  pre- 
"  cipitent  en  troupe  sur  les  morts  qui  vont 
"  leur  servir  de  pâture. 

ATTILA. 

"  Non,  c'est  un  fantôme  ;  c'est  peut-être 
"  l'image  de  celui  qui  peut  seul  absoudre 
"  ou  condamner.  Le  vieillard  ne  l'a-t-il  pas 
"  prédit?  Voilà  ce  géant  dont  la  tête  est 
"  dans  le  ciel  et  dont  les  pieds  touchent  la 
"  terre  ;  il  menace  de  ses  flammes  la  place 
**  où  nous  sommes;  il  est  là  devant  nous, 
**  immobile  ;  il  dirige  contre  moi,  comme 
"  un  juge,  son  épée  flamboyante. 

EDECON, 

"  Ces  flammes,  ce  sont  les  feux  du  ciel 
"  qui  dorent  dans  ce  moment  les  coupoles 
"  des  temples  de  Rome. 

ATTILA. 

"  Oui,  c'est  un  temple  d'or,  orné  de  perles, 
"qu'il  porte  sur  sa  tête  blanchie;  d'une 
"  main  il  tient  i'épée  flamboyante,  et  de 
"  l'autre  deux   clefs   d'airain,  entourées  de 


/TTILA.  23? 

"  fleurs  et  de  rayons  ;  deux  clefs  que  le 
"  géant  a  reçues  sans  doute  des  mains  de 
"  Wodan,  pour  ouvrir  ou  fermer  les  portes 
*  de  Walhallâ*." 

Dès  cet  instant  la  religion  chrétienne  agit 
sur  l'ame  d'Atiila.  malgré  les  croyances  de 
ses  ancêtres,  et  il  ordonne  à  son  armée  de 
s'éloigner  de  Rome, 

On  voudroit  que  la  tragédie  finît  là,  et  il 
y  auroit  déjà  bien  assez  de  beautés  pour  plu- 
sieurs pièces  bien  ordonnées  ;  mais  il  arrive 
un  cinquième  acte,  pendant  lequel  Léon, 
qui  est  un  pape  beaucoup  trop  initié  dans 
la  théorie  mystique  de  l'amour,  conduit  la 
princesse  Honoria  dans  le  camp  d'Attila,  la 
nuit  même  où  Hildegonde  l'épouse  et  l'assas- 
sine. Le  pape,  qui  sait  d'avance  cet  évé- 
nement, le  prédit  sans  l'empêcher,  parcequ'il 
faut  que  le  sort  d'Attila  s'accomplisse.  Ho- 
noria et  le  pape  Léon  prient  pour  Attila  sur 
le  théâtre.  La  pièce  finit  par  un  alléluia,  et 
s'élevant  vers  le  ciel  comme  un  encens  de 
poésie,  elle  s'évapore  au  lieu  de  se  terminer. 

La  versification  de  Werner  est  pleine  des 
admirables  secrets  de  l'harmonie,  et  l'on  ne 

m'  i  ii        ii  ■ ■  i.        ■      ■         ...  -  ,  —  _ 

*  Walhalla  est  le  paradis  des  Scandinaves. 


238  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

sauroit    donner   en  français   l'idée    de   son 
talent  à  cet  égard.     Je  me  souviens,  entre 
autres,   dans  une  de  ses  tragédies  tirée  de 
Thistoire  de  Pologne,  de  l'effet  merveilleux 
d'un  chœur  déjeunes  ombres  qui  apparois- 
sent  dans  les  airs  :    le   poète    sait    changer 
l'allemand  en  une  langue    molle   et   douce 
que  ces  ombres  fatiguées  et  désintéressées 
articulent  avec  des  sons  à  demi  formés;  tous 
les    mots    qu'elles    prononcent,    toutes    les 
rimes  des  vers  sont  pour    ainsi  dire  vapo- 
reuses. Le  sens  aussi  des  paroles  est  admira- 
blement adapté  à  la  situation;  elles  peignent 
si  bien  un  froid  repos,  un  terne  regard  ;  on 
y  entend  le  retentissement  lointain  de  la  vie, 
et  le  pâle  reflet  des  impressions  effacées  jette 
sur  toutela  nature  comme  un  voile  de  nuages. 
S'il  y  a  dans   les  pièces  de   Werner  des 
ombres  qui  ont  vécu,  on  y  trouve  aussi  quel- 
quefois   des    personnages    fantastiques   qui 
semblent  n'avoir  pas  encore  reçu  l'existence 
terrestre.     Dans  le  prologue  de  Tarare  de 
Beau  marchais,  un  génie  demande  à  ces  êtres 
imaginaires  s'ils  veulent  naître;  et  l'un  d'entre 
eux  répond  ! — Je   ne    m'y  sens  aucun  em- 
pressement.— Cette  spirituelle  réponse  pour- 
roi  t  s'appliquer  à  la  plupart  de  ces  figures 


LES  FILS  DE  LA  VALLÉE.  23f 

allégoriques  qu'on  voudroit  introduire  sur  le 
théâtre  allemand. 

Werner  a  composé  sur  les  Templiers  une 
pièce  en  deux  volumes,  Les  Fils  de  la  Vallée, 
d'un  grand  intérêt  pour  ceux  qui  sont  initiés 
dans  la  doctrine  des  ordres  secrets;  car  c'est 
plutôt  l'esprit  de  ces  ordres  que  la  couleur 
historique  qui  s'y  fait  remarquer.  Le  poëte 
cherche  à  rattacher  les  Francs-Maçons  aux 
Templiers,  et  s'applique  à  faire  voir  que 
les  mêmes  traditions  et  le  même  esprit  se 
sont  toujours  conservés  parmi  eux.  L'ima- 
gination de  Werner  se  plaît  singulièrement 
à  ces  associations  qui  ont  l'air  de  quelque 
chose  de  surnaturel,  parcequ'elles  multi- 
plient d'une  façon  extraordinaire  la-force  de 
chacun,  en  donnant  à  tous  une  tendance 
semblable.  Cette  pièce  ou  ce  poème  des 
Fils  de  la  Vallée  a  produit  une  grande  sensa- 
tion en  Allemagne;  je  doute  qu'il  obtînt 
autant  de  succès  parmi  nous. 

Une  autre  composition  de  Werner,  très 
digne  de  remarque,  c'est  celle  qui  a  pour 
sujet  l'introduction  du  christianisme  en 
Prusse  et  en  Livonie.  Ce  roman  drama- 
tique est  intitulé  La  Croix  sur  la  Baltique. 
Il  y  règne  un  sentiment  très  vif  de  ce  qui 


240  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

caractérise  le  Nord,  la  pêche  de  l'ambre, 
les  montagnes  hérissées  de  glace,  l'âpreté 
du  climat,  l'action  rapide  de  la  belle  saison, 
Fhostilité  de  la  nature,  la  rudesse  que  cette 
lutte  doit  inspirer  à  l'homme;  et  Ton  re- 
connoît  dans  ces  tableaux  un  poète  qui  a 
puisé  dans  ses  propres  sensations  ce  qu'il  ex- 
prime et  ce  qu'il  décrit. 

J'ai  vu  jouer,  sur  un  théâtre  de  société, 
une  pièce  de  la  composition  de  Werner,  in- 
titulée, Le  vingt-quatre  Février:  pièce  sur 
laquelle  les  opinions  doivent  être  très  parta- 
gées. L'auteur  suppose  que,  dans  les  soli- 
tudes de  la  Suisse,  il  y  avoit  une  famillode 
paysans  qui  s'étoit  rendue  coupable  des  plus 
grands  crimes,  et  que  la  malédiction  pater- 
nelle poursuivoit  de  père  en  fils.  Latroisième 
génération  maudite  présente  le  spectacle 
d'un  homme  qui  a  été  la  cause  de  la  mort 
de  son  père  en  l'outrageant;  le  fils  de  ce 
malheureux  a  dans  son  enfance  tué  sa  propre 
sœur  par  un  jeu  cruel,  mais  sans  savoir  ce 
qu'il  faisoit.  Après  cet  affreux  événement, 
il  a  disparu.  Les  travaux  du  père  parricide 
ont  toujours  été  frappés  de  malheur  depuis 
ce  temps  ;  ses  champs  sont  devenus  stériles, 
ses  bestiaux  ont  péri  ;  la  pauvreté  la  plu» 


LE  VINGT-QUATRE  FÉVRIER.  241 

horrible  l'accable  ;  ses  créanciers  le  menacent 
de  s'emparer  de  sa  cabane,  et  de  le  jeter 
dans  une  prison;  sa  femme  va  se  trouver 
seule,  errante  au  milieu  des  neiges  des  Alpes. 
Tout  à  coup  arrive  le  fils  absent  depuis  vingt 
années.  Des  sentiments  doux  et  religieux 
Taniment;  il  est  plein  de  repentir,  quoique 
son  intention  n'ait  pas  été  coupable.  Il 
revient  chez  son  père  ;  et  ne  pouvant  en  être 
reconnu,  il  veut  d'abord  lui  cacher  son  nom, 
pour  gagner  son  affection  avant  de  se  dire 
son  fils;  mais  le  père  devient  avide  et  jaloux, 
dans  sa  misère,  de  l'argent  que  porte  avec 
lui  cet  hôte,  qui  lui  paroît  un  étranger  vaga- 
bond et  suspect;  et  quand  l'heure  de  minuit 
sonne,  le  vingt-quatre  février,  anniversaire 
de  la  malédiction  paternelle  dont  la  famille 
entière  est  frappée,  il  plonge  un  couteau 
dans  le  sein  de  son  fils.  Celui-ci  révèle,  en 
expirant,  son  secret  à  l'homme  doublement 
coupable,  assassin  de  son  père  et  de  son  en- 
fant, et  le  misérable  va  se  livrer  au  tribunal 
qui  doit  le  condamner. 

Ces  situations  sont  terribles  ;  elles  produis 
sent,  on  ne  sauroit  le  nier,  un  grand  effet  : 
cependant  on  admire  bien  plus  la  couleur 
poétique  de  cette  pièce,  et  la  gradation  des 

tome  iï.  n 


242  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS.- 

motifs  tirés  des  passions,  que  le  sujet  sur 
lequel  elle  est  fondée. 

Transporter  la  destinée  funeste  de  la  fa- 
mille des  Atrides  chez  des  hommes  du  peu- 
ple, c'est  trop  rapprocher  des  spectateurs  le 
tableau  des  crimes.  L'éclat  du  rang,  et  la 
distance  des  siècles,  donnent  à  la  scélératesse 
elle-même  un  genre  de  grandeur  qui  s'accorde 
mieux  avec  l'idéal  des  arts;  mais  quand  vous 
voyez  le  couteau  au  lieu  du  poignard  ; 
quand  le  site,  les  mœurs,  les  personnages 
peuvent  se  rencontrer  sous  vos  yeux,  vous 
avez  peur  comme  dans  une  chambre  noire  ; 
mais  ce  n'est  pas  Ta  le  noble  effroi  qu'une 
tragédie  doit  causer. 

Cependant  cette  puissance  de  la  malédic- 
tion paternelle,  qui  semble  représenter  la 
Providence  sur  la  terre,  remue  l'ame  forte- 
ment. La  fatalité  des  anciens  est  un  caprice 
du  destin  ;  mais  la  fatalité,  dans  le  christi- 
anisme, est  une  vérité  morale  sous  une  forme 
effrayante.  Quand  l'homme  ne  cède  pas  au 
remords,  l'agitation  même  que  ce  remords 
lui  fait  éprouver  le  précipite  dans  de  nou- 
veaux crimes  ;  la  conscience  repoussée  se 
change  en  un  fantôme  qui  trouble  la  raison. 

La  femme  du  paysan  criminel  est  poursui- 


LE  ¥INGT-QUATRE  FÉVRIER.  243 

vie  par  le  souvenir  d'une  romance  qui  raconte 
un  parricide  ;  et  seule,  pendant  son  sommeil, 
elle  ne  peut  s'empêcher  de  la  répéter  à  demi- 
voix,  comme  ces  pensées  confuses  et  in- 
volontaires dont  le  retour  funeste  semble  un 
présage  intime  du  sort. 

La  description  des  Alpes  et  de  leur  soli- 
tude est  de  la  plus  grande  beauté  ;  la  demeure 
du  coupable,  la  chaumière  où  se  passe  la 
scène,  est  loin  de  toute  habitation  ;  la  cloche 
d'aucune  église  ne  s'y  fait  entendre,  et  l'heure 
n'y  est  annoncée  que  par  la  pendule  rustique, 
dernier  meuble  dont  la  pauvreté  n'a  pu  se 
résoudre  à  se  séparer:  le  son  monotone  de 
cette  pendule,  dans  le  fond  de  ces  montagnes 
où  le  bruit  de  la  vie  n'arrive  plus,  produit  un 
frémissement  singulier.  On  se  demande  pour- 
quoi du  temps  dans  ce  lieu  ;  pourquoi  la 
division  des  heures,  quand  nul  intérêt  ne  les 
varie  ?  et  quand  celle  du  crime  se  fait  en- 
tendre, on  se  rappelle  cette  belle  idée  d'un 
missionnaire  qui  supposoit  que  dans  l'enfer 
les  damnés  demandoient  sans  cesse  : — Quelle 
heure  est-il  ?  et  qu'on  leur  répondoit  : — 
L'éternité  ! — 

On  a  reproché  à  Werner  de  mettre  dans 
ses  tragédies  des  situations  qui  prêtent  aux 

r  2 


244  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

beautés  lyriques,  plutôt  qu'au  développe- 
ment des  passions  théâtrales.  On  peut 
l'accuser  d'un  défaut  contraire  dans  la  pièce 
du  Vingt-quatre  Février,  Le  sujet  de  cette 
pièce,  et  les  mœurs  qu'elle  représente,  sont 
trop  rapprochés  de  la  vérité,  et  d'une  vérité 
atroce  qui  ne  devroit  point  entrer  dans  le 
cercle  des  beaux-arts.  Ils  sont  placés  entre 
le  ciel  et  la  terre  ;  et  le  beau  talent  de  Werner 
quelquefois  s'élève  au-dessus,  quelquefois 
descend  plus  bas  que  la  région  clans  laquelle 
les  fictions  doivent  rester. 


PIECES  DU  THÉÂTRE  ALLEMAND.  245 


CHAPITRE  XXV. 

Diverses  Pièces  du  Théâtre  Allemand  et 
Danois. 


Les  ouvrages  dramatiques  deKotzebuesont 
traduits  dans  plusieurs  langues.  Il  seroit 
donc  superflu  de  s'occuper  à  les  faire  con- 
noître.  Je  dirai  seulement  qu'aucun  juge 
impartial  ne  peut  lui  refuser  une  intelligence 
parfaite  des  effets  du  théâtre.  Les  Deux 
Frères,  Misanthropie  et  Repentir,  LesHussites, 
Les  Croisés,  Hugo  Grotius,  Jeanne  de  Mont- 
faucon,  La  Mort  de  Rol/a,  etc.,  excitent  l'in- 
térêt le  plus  vif  partout  où  ces  pièces  sont 
jouées.  Toutefois,  il  faut  avouer  que  Kotze- 
bue  ne  sait  donner  à  ses  personnages,  ni  la 
couleur  des  siècles  dans  lesquels  ils  ont  vécu, 
ni  les  traits  nationaux,  ni  le  caractère  que 
l'histoire  leur  assigne.  Ces  personnages,  à 
quelque  pays,  à  quelque  siècle  qu'ils  appar- 
tiennent, se  montrent  toujours  contemporains 


24<î  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

et  compatriotes  ;  ils  ont  les  mêmes  opinions 
philosophiques,  les  mêmes  mœurs  modernes, 
et  soit  qu'il  s'agisse  d'un  homme  de  nos 
jours  ou  de  la  fille  du  Soleil,  Ton  ne  voit 
jamais  dans  ces  pièces  qu'un  tableau  du 
temps  présent  naturel  et  pathétique.  Si  le 
talent  théâtral  de  Kotzebue,  unique  en  Alle- 
magne, pouvoit  être  réuni  avec  le  don  de 
peindre  les  caractères  tels  que  l'histoire  nous 
les  transmet,  et  si  son  style  poétique  s'élevoit 
à  la  hauteur  des  situations  dont  il  est  l'in- 
génieux inventeur,  le  succès  de  ses  pièces 
seroit  aussi  durable  qu'il  est  brillant. 

Au  reste,  rien  n'est  si  rare  que  de  trouver 
dans  le  même  homme  les  deux  facultés  qui 
constituent  un  grand  auteur  dramatique  ; 
l'habileté  dans  son  métier,  si  l'on  peut  s'ex- 
primer ainsi,  et  le  génie  dont  le  point  de  vue 
est  universel  :  ce  problème  est  la  difficulté 
de  la  nature  humaine  toute  entière;  et  l'on 
peut  toujours  remarquer  quels  sont,  parmi 
les  hommes,  ceux  en  qui  le  talent  de  la  con- 
ception ou  celui  de  l'exécution  domine;  ceux 
qui  sont  en  relation  avec  tous  les  temps  ou 
particulièrement  propres  au  leur:  cependant 
c'est  dans  la  réunion  des  qualités  oppr  i 
que  consistent  les  phénomènes  en  tout  genre. 


PIECES  DU  THÉÂTRE  ALLEMAND.  247 

La  plupart  des  pièces  de  Kotzebue  ren- 
ferment quelques  situations  d'une  grande 
beauté.  Dans  les  Hussites,  lorsque  Procope, 
successeur  de  Ziska,  met  le  siège  devant 
iNaumbourg,  les  magistrats  prennent  la  ré- 
solution d'envoyer  tous  les  enfants  de  la  ville 
au  camp  ennemi  pour  demander  la  grâce 
des  habitants.  Ces  pauvres  enfants  doivent 
aller  seuls  implorer  les  fanatiques  soldats, 
qui  n'épargnoient  ni  le  sexe  ni  l'âge.  Le 
bourgmestre  offre  le  premier  ses  quatre  fils, 
dont  le  plus  âgé  a  douze  ans,  pour  cette  ex- 
pédition périlleuse.  La  mère  demande  qu'au 
moins  il  y  en  ait  un  qui  reste  auprès  d'elle  ; 
le  père  a  l'air  d'y  consentir,  et  il  se  met  à 
rappeler  successivement  les  défauts  de  cha- 
cun de  ses  enfants,  afin  que  la  mère  déclare 
quels  sont  ceux  qui  lui  inspirent  le  moins 
d'intérêt;  mais  chaque  fois  qu'il  commence 
à  en  blâmer  un,  la  mère  assure  que  c'est 
celui  de  tous  qu'elle  préfère,  et  l'infortunée 
est  enfin  obligée  de  convenir  que  le  cruel 
choix  est  impossible,  et  qu'il  vaut  mieux 
que  tous  partagent  le  même  sort. 

Au  second  acte,  on  voit  le  camp  des 
Hussites:  tous  ces  soldats,  dont  la  figure  est 
si   menaçante,   reposent  sous  leurs  tentes. 


248  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Un  léger  bruit  excite  leur  attention  ;  ils 
aperçoivent  dans  la  plaine  une  foule  d'en- 
fants qui  marchent  en  troupe,  une  branche 
de  chêne  à  la  main  :  ils  ne  peuvent  concevoir 
ce  que  cela  signifie,  et  prenant  leurs  lances, 
ils  se  placent  à  l'entrée  du  camp  pour  en 
défendre  l'approche.  Les  enfants  avancent 
sans  crainte  au-devant  des  lances,  et  les 
Hussites  reculent  toujours  involontairement, 
irrités  d'être  attendris,  et  ne  comprenant 
pas  eux-mêmes  ce  qu'ils  éprouvent.  Procope 
sort  de  sa  tente  ;  il  se  fait  amener  le  bourg- 
mestre, qui  avoit  suivi  de  loin  les  enfants, 
et  lui  ordonne  de  désigner  ses  fils.  Le 
bourgmestre  s'y  refuse;  les  soldats  de  Pro- 
cope  le  saisissent,  et  dans  cet  instant  les 
quatre  enfants  sortent  de  la  foule  et  se  pré- 
cipitent duns  les  bras  de  leur  père. — Tu  les 
connois  tous  à  présent,  dit  le  bourgmestre  à 
Procope  ;  ils  se  sont  nommés  eux-mêmes. — 
La  pièce  finit  heureusement;  et  le  troisième 
acte  se  passe  tout  en  félicitations;  mais  le 
second  acte  est  du  plus  grand  intérêt  thé- 
âtral. 

Des  scènes  de  roman  font  tout  le  mérite 
de  la  pièce  des  Croisés.  Une  jeune  fille, 
croyant   que   son    amant   a   péri    dans    le* 


PIECES  DU  THEATRE  ALLEMAND.  249 

guerres,  s'est  faite  religieuse  à  Jérusalem, 
dans  un  ordre  consacré  à  servir  les  malades. 
On  amène  dans  son  couvent  un  chevalier 
dangereusement  blessé  :  elle  vient  couverte 
de  son  voile,  et,  ne  levant  pas  les  yeux  sur 
lui,  elle  se  met  à  genoux  pour  le  panser.  Le 
chevalier,  dans  ce  moment  de  douleur,  pro- 
nonce le  nom  de  sa  maîtresse;  l'infortunée 
reconnoît  ainsi  son  amant.  Il  veut  l'enlever: 
Tabbesse  du  couvent  découvre  son  dessein 
et  le  consentement  que  la  religieuse  y  a 
donné.  Elle  la  condamne,  dans  sa  fureur, 
à  être  ensevelie  vivante;  et  le  malheureux 
chevalier,  errant  vainement  autour  de  l'église, 
entend  l'orgue  et  les  voix  souterraines  qui 
célèbrent  le  service  des  morts  pour  celle 
qui  vit  encore  et  qui  l'aime.  Cette  situa- 
tion est  déchirante:  mais  tout  finit  de  même 
heureusement.  Les  Turcs,  conduits  par 
le  jeune  chevalier,  viennent  délivrer  la  re- 
ligieuse. Un  couvent  d'Asie,  dans  le  trei- 
zième siècle,  est  traité  comme  les  Victimes 
cloîtrées  pendant  la  révolution  de  France; 
et  des  maximes  douces,  mais  un  peu  faciles, 
terminent  la  pièce  à  la  satisfaction  de  tout 
le  monde. 

Kotzebue  a  fait  un  drame  de  l'anecdote 


250  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

de  Grotius  mis  en  prison  par  le  prince 
d'Orange, et  délivré  par  ses  amis,  qui  trouvent 
le  moyen  de  remporter  de  sa  forteresse, 
cache  dans  une  caisse  de  livres.  Il  y  a  des 
situations  très  remarquables  dans  cette  pièce: 
un  jeune  officier,  amoureux  de  la  fille  de 
Grotius,  apprend  d'elle  qu  elle  cherche  à 
faire  évader  son  père,  et  lui  promet  de  la 
seconder  dans  ce  projet  ;  mais  le  com- 
mandant, son  ami,  obligé  de  s'éloigner  pour 
vingt-quatre  heures,  lui  confie  les  clefs  de  la 
citadelle.  Il  y  a  peine  de  mort  contre  le 
commandant  lui-même,  si  le  prisonnier  s'é- 
chappe en  son  absence.  Le  jeune  lieutenant, 
responsable  de  la  vie  de  son  ami,  empêche 
le  père  de  sa  maîtresse  de  se  sauver,  en  le 
forçant  à  rentrer  dans  sa  prison  au  moment 
où  il  étoit  prêt  à  monter  dans  la  barque 
préparée  pour  le  délivrer.  Le  sacrifice  que 
fait  ce  jeune  lieutenant,  en  s'exposant  ain^i 
à  l'indignation  de  sa  maîtresse,  est  vraiment 
héroïque;  lorsque  le  commandant  revient, 
et  que  l'officier  n'occupe  plus  la  place  de 
son  ami,  il  trouve  le  moyen  d'attirer  sur  lui, 
par  un  noble  mensonge,  la  peine  capitale 
portée  contre  ceux  qui  ont  tenté  une  seconde 
fois  de  faire  sauver  Grotius,  et  qui  y  ont 


PIECES  DU  THÉÂTRE  ALLEMAND.  25 1 

enfin  réussi.  La  joie  du  jeune  homme,  lors- 
que son  arrêt  de  mort  lui  garantit  le  retour 
de  l'estime  de  sa  maîtresse,  est  de  la  plus 
touchante  beauté;  mais,  à  la  fin,  il  y  a  tant 
de  magnanimité  dans  Grotius,  qui  revient  se 
constituer  prisonnier  pour  sauver  le  jeune 
homme,  dans  le  prince  d'Orange,  dans  la 
fille,  dans  l'auteur  même,  qu'on  n'a  plus  qu'à 
dire  amen  à  tout.  On  a  pris  les  situations 
de  cette  pièce  dans  un  drame  français  ;  mais 
elles  sont  attribuées  à  des  personnages  in- 
connus; et  Grotius  ni  le  prince  d'Orange 
n'y  sont  nommés.  C'est  très-sagement  fait, 
car  il  n'y  a  rien  dans  l'allemand  qui  con- 
vienne spécialement  au  caractère  de  ces 
deux  hommes  tels  que  l'histoire  nous  les  re- 
présente. 

Jeanne  de  Montfaucon  étant  une  aven- 
ture de  chevalerie,  de  l'invention  de  Kotze- 
bue,  il  a  été  plus  libre  que  dans  toute  autre 
pièce  de  traiter  le  sujet  à  sa  manière.  Une 
actrice  charmante,  Mad.  Unzelmann,  jouoit 
le  principal  rôle  ;  et  la  manière  dont  elle  dé- 
fendoit  son  cœur  et  son  château  contre  un 
chevalier  discourtois  faisoit  au  théâtre  une 
impression  très  agréable.  Tour  à  tour  guer- 
rière et  désespérée,  son  casque  ou  ses  che- 


252  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

veux  épars  servoient  à  l'embellir;  mais  les 
situations  de  ce  genre  prêtent  bien  plus  à  la 
pantomime  qu'à  la  parole,  et  les  mots  ne 
sont  là  que  pour  achever  les  gestes. 

La  Mort  de  Rolla  est  d'un  mérite  supé- 
rieur à  tout  ce  que  je  viens  de  citer  ;  le  célè- 
bre Shéridan  en  a  fait  une  pièce  intitulée 
Pizarre,  qui  a  eu  le  plus  grand  succès  en 
Angleterre;  un  mot  à  la  fin  de  la  pièce  est 
d'un  effet  admirable.  Rolla,  chef  des  Pé- 
ruviens, a  long-temps  combattu  contre  les 
Espagnols;  il  aimoit  Cora,  la  fille  du  Soleil, 
et  néanmoins  il  a  généreusement  travaillé 
à  vaincre  les  obstacles  qui  la  séparaient 
d'Alonzo.  Un  an  après  leur  hymen,  les 
Espagnols  enlèvent  le  fils  de  Cora  qui  ve- 
noit  de  naître;  Rolla  s'expose  à  tous  les  périls 
pour  le  retrouver,  il  le  rapporte  enfin  cou- 
vert de  sang  dans  son  berceau;  Rolla  voit 
la  terreur  de  la  mère  à  cet  aspect.  "  Ras- 
<;  sure-toi,"  lui  dit-il,  "  ce  sang-là,  c'est  le 
*4  mien  !"  et  il  expire. 

Quelques  écrivains  allemands  n'ont  pas 
été  justes,  ce  me  semble,  envers  le  talent 
dramatique  de  Kotzebue;  mais  il  faut  iv- 
connoître  les  motifs  estimables  de  cette  pré- 
vention; Kotzebue  n'a  pas  toujours  respecté 


PIECES  DU  THEATRE  ALLEMAND.  253 

dans  ses  pièces  la  vertu  sévère  et  la  religion 
positive  ;  il  s'est  permis  un  tel  tort,  non  par 
système,  ce  me  semble,  mais  pour  produire, 
selon  l'occasion,  plus  d'effet  au  théâtre  ;  il 
n'en  est  pas  moins  vrai  que  des  critiques 
austères  ont  dû  l'en  blâmer.  Il  paroit  lui- 
même  depuis  quelques  années  se  conformer 
à  des  principes  plus  réguliers,  et  loin  que 
son  talent  y  perde,  il  y  a  beaucoup  gagné- 
La  hauteur  et  la  fermeté  de  la  pensée  tien- 
nent toujours  par  des  liens  secrets  à  la 
pureté  de  la  morale. 

Kotzebue  et  la  plupart  des  auteurs  alle- 
mands avoient  emprunté  de  Lessing  l'opinion 
qu'il  falloit  écrire  en  prose  pour  le  théâtre, 
et  rapprocher  toujours  le  plus  possible  la 
tragédie  du  drame;  Goethe  et  Schiller,  par 
leurs  derniers  ouvrages,  et  les  écrivains  de 
la  nouvelle  école,  ont  renversé  ce  système  : 
l'on  pourroit  plutôt  reprocher  à  ces  écrivains 
l'excès  contraire,  c'est-à-dire  une  poésie  trop 
exaltée,  et  qui  détourne  l'imagination  de 
l'effet  théâtral.  Dans  les  auteurs  drama- 
tiques qui  comme  Kotzebue  ont  adopté  les 
principes  de  Lessing,  on  trouve  presque  tou- 
jours de  la  simplicité  et  de  l'intérêt;  Agnès 
de  Bernau,  Jules  de  Tarente,  don  Diego  et 


254  LA  LITTERATURE  ET  LES  ARTS. 

Léonore  ont  été  représentés  avec  beaucoup 
de  succès,  et  un  succès  mérité  ;  comme  ces 
pièces  sont  traduites  dans  le  recueil  de 
Friedel,  il  est  inutile  d'en  rien  citer.  Il  me 
semble  que  don  Diego  et  Léonore,  sur-tout, 
pourroit,  avec  quelques  changements,  réussir 
sur  le  théâtre  français.  Il  faudroit  y  con- 
server la  touchante  peinture  de  cet  amour 
profond  et  mélancolique  qui  pressent  le  mal- 
heur avant  même  qu'aucun  revers  l'annonce  ; 
les  Ecossais  appellent  ces  pressentiments  du 
cœur  la  seconde  vue  de  V homme  ;  ils  ont  tort 
de  Tappeler  la  seconde,  c'est  la  première,  et 
peut-être  la  seule  vraie. 

Parmi  les  tragédies  en  prose  qui  s'élèvent 
au-dessus  du  genre  du  drame,  il  faut  comp- 
ter quelques  essais  de  Gerstenberg.  Il  a 
imaginé  de  choisir  la  mort  d'Ugolin  pour 
sujet  d'une  tragédie;  l'unité  de  lieu  y  est 
forcée,  puisque  la  pièce  commence  et  finit 
dans  la  cour  où  périt  Ugolin  avec  ses  trois 
fils;  quant  à  l'unité  de  temps,  il  faut  plus 
de  vingt-quatre  heures  pour  mourir  de  faim  ; 
mais  du  reste  l'événement  est  toujours  le 
même,  et  seulement  L'horreur  croissante  en 
marque  le  progrès.  Il  n'y  a  rien  de  plus 
sublime  dans  Le  Dante  que  la  peinture  du 


HECES  DU  THÉÂTRE  ALLEMAND.  255 

malheureux  père  qui  a  vu  périr  ses  trois  en- 
fants à  côté  de  lui,  et  s'acharne  dans  les 
enfers  sur  le  crâne  du  farouche  ennemi  dont 
il  fut  la  victime  ;  mais  cet  épisode  ne  sauroit 
être  le  sujet  d'un  drame.  Il  ne  suffit  pas 
d'une  catastrophe  pour  faire  une  tragédie; 
la  pièce  de  Gerstenberg  contient  des  beautés 
énergiques,  et  le  moment  où  Ton  entend 
murer  la  prison  cause  la  plus  terrible  im- 
pression que  Famé  puisse  éprouver,  c'est  la 
mort  vivante  ;  mais  le  désespoir  ne  peut  se 
soutenir  cinq  actes  ;  le  spectateur  doit  en 
mourir  ou  se  consoler;  et  Ton  pourroit  ap- 
pliquer à  cette  tragédie  ce  qu'un  spirituel 
Américain,  M.  G.  Morris,  disoit  des  Fran- 
çais, en  1790,  Ils  ont  traversé  la  liberté. 
Traverser  le  pathétique,  c'est-à-dire  aller 
au-delà  de  l'émotion  que  les  forces  de  Famé 
sont  capables  de  supporter,  c'est  en  man- 
quer l'effet, 

Klinger,  connu  par  d'autres  écrits  pleins 
de  profondeur  et  de  sagacité,  a  composé 
une  tragédie  d'un  grand  intérêt,  intitulée, 
Les  Jumeaux.  La  rage  qu'éprouve  celui  des 
deux  frères  qui  passe  pour  le  cadet,  sa  ré- 
volte contre  un  droit  d'aînesse,  l'effet  d'un 


250  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

instant,  est  admirablement  peinte  dans  cette 
pièce:  quelques  écrivains  ont  prétendu  que 
c'est  à  ce  genre  de  jalousie  qu'il  faut  attri- 
buer le  destin  du  masque  de  fer:  quoi  qu'il 
en  soit,  on  comprend  très  bien  comment  la 
haine  que  le  droit  d'aînesse  peut  exciter 
doit  être  plus  vive  entre  des  jumeaux.  Les 
deux  frères  sortent  tous  les  deux  à  cheval, 
on  attend  leur  retour,  le  jour  se  passe  sans 
qu'ils  reparaissent  ;  mais  le  soir  on  aperçoit 
de  loin  le  cheval  de  l'aîné  qui  revient  seul 
dans  la  maison  du  père  :  une  circonstance 
aussi  simple  ne  pourroit  guère  se  raconter 
dans  nos  tragédies,  et  cependant  elle  glace 
le  sang  dans  les  veines  :  le  frère  a  tué  le 
frère;  et  le  père,  indigné,  venge  la  mort 
d'un  fils  sur  le  dernier  qui  lui  reste.  Cette 
tragédie,  pleine  de  chaleur  et  d'éloquence, 
feroit,  ce  me  semble,  un  effet  prodigieux  s'il 
s'agissoit  de  personnages  célèbres  ;  mais  on 
a  de  la  peine  à  concevoir  des  passions  si 
violentes  pour  l'héritage  d'un  château  sur  le 
bord  du  Tibre.  On  ne  saurait  trop  le  répé- 
ter, il  faut,  pour  la  tragédie,  des  sujets  his- 
toriques ou  des  traditions  religieuses  qui  ré- 
veillent de  grands  souvenirs  dans  l'aine  des 


PIECES  DU  THEATRE  ALLEMAND.  257 

spectateurs;  car  dans  les  fictions,  comme 
dans  la  vie,  l'imagination  réclame  le  passé, 
quelque  avide  qu'elle  soit  de  l'avenir. 

Les  écrivains  de  la  nouvelle  école  littéraire 
en  Allemagne  ont  plus  que  tous  les  autres 
du  grandiose,  dans  la  manière  de  concevoir 
les  beaux-arts  ;  et  toutes  leurs  productions, 
soit  qu'elles  réussissent  ou  non  sur  la  scène, 
sont  combinées  d'après  des  réflexions  et  des 
pensées  dont  l'analyse  intéresse  ;  mais  on 
n'analyse  pas  au  théâtre,  et  l'on  a  beau  dé- 
montrer que  telle  pièce  devroit  réussir,  si  le 
spectateur  reste  froid,  la  bataille  dramatique 
est  perdue;  le  succès,  à  quelques  exceptions 
près,  est  dans  les  arts  la  preuve  du  talent; 
le  public  est  presque  toujours  un  juge  de 
beaucoup  d'esprit  quand  des  circonstances 
passagères  n'altèrent  pas  son  opinion. 

La  plupart  de  ces  tragédies  allemandes, 
que  leurs  auteurs  mêmes  ne  destinent  point 
à  la  représentation,  sont  néanmoins  de  très 
beaux  poèmes.  L'un  des  plus  remarquables 
c'est  Geneviève  de  Brabant,  dont  Tieck  est 
l'auteur:  l'ancienne  légende  qui  fait  vivre 
cette  sainte  dix  ans  dans  un  désert  avec  des 
herbes  et  des  fruits,  n'ayant  pour  son  enfant 
d'autre  secours  que  le  lait  d'une  biche  fidèle, 

TOME  II.  s 


258  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS, 

est  admirablement  bien  traitée  dans  ce  roman 
dialogué.     La  pieuse  résignation  de  Gene- 
viève est  peinte  avec  les  couleurs  de  la  poésie 
sacrée,  et  le  caractère  de  l'homme  qui  l'ac- 
cuse, après  avoir  voulu  vainement  la  séduire, 
est  tracé  de  main  de  maître  ;  ce  coupable 
conserve  au  milieu  de  ses  crimes  une  sorte 
d'imagination    poétique    qui    donne   à   ses 
actions  comme  à  ses  remords  une  originalité 
sombre.     L'exposition  de  cette  pièce  se  fait 
par  saint  Boniface  qui  raconte  ce  dont  il 
s'agit,  et  débute  en  ces  termes  :  "  Je  suis 
"  saint  Boniface   qui   viens   ici   pour  vous 
"  dire,  etc."     Ce  n'est  point  par  hasard  que 
cette  forme  a  été  choisie  par  l'auteur;  il 
montre  trop  de  profondeur  et  de  finesse  dans 
ses  autres  écrits,  et  en  particulier  dans  l'ou- 
vrage même  qui  commence  ainsi  pour  qu'on 
ne  voie  pas  clairement  qu'il  a  voulu  se  faire 
naïf  comme    un    contemporain    de    Gene- 
viève ;  mais,  à  force  de  prétendre  ressusciter 
l'ancien  temps,  on  arrive  à  un  certain  char- 
latanisme de  simplicité  qui  fait  rire,  quelque 
grave  raison  qu'on  ait  d'ailleurs  pour  être 
touché.     Sans  doute  il  faut  savoir  se  trans- 
porter dans  le  siècle  que  l'on  veut  peindre; 
mais  il  ne  faut  pas  non  plus  entièrement 


PIECES  DU  THEATRE  ALLEMAND.  259 

oublier  le  sien.  La  perspective  des  tableaux, 
quel  que  soit  l'objet  qu'ils  représentent,  doit.., 
toujours  être  prise  d'après  le  point  de  vue 
des  spectateurs. 

Parmi  les  auteurs  qui  sont  restés  fidèles  à 
l'imitation  des  anciens,  il  faut  placer  Collin 
au  premier  rang.     Vienne  s'honore   de   ce 
poëte,  l'un  des  plus  estimés  en  Allemagne, 
et  peut-être  depuis  long-temps  l'unique  en 
Autriche.     Sa  tragédie  de  Ptégulusréussiroit 
en  France  si  elle  y  étoit  connue.     Il  y  a, 
dans  la  manière  d'écrire  de  Collin,  un  mé- 
lange d'élévation  et  de  sensibilité,   de  sévé- 
rité romaine  et  de  douceur  religieuse,  fait 
pour  concilier  ensemble  le  goût  des  anciens 
et  celui  des  modernes.     La  scène  de^sa  tra- 
gédie de  Polyxène,  où  Calchas  commande  à 
Néoptolème  d'immoler  la  fille  de  Priam  sur 
le  tombeau  d'Achille,  est  une  des  plus  belles 
choses  qu'on  puisse  entendre.     L'appel  des 
divinités  infernales,  réclamant  une  victime 
pour  apaiser  les  morts,  est  exprimée  avec 
une  force  ténébreuse,  une  terreur  souterraine 
qui  semble  nous  révéler  des  abîmes  sous  nos 
pas.     Sans   doute  on  est  sans  cesse  ramené 
à  l'admiration  des  sujets  antiques,  et  jusqu'à 
présent  tous  les  efforts  des  modernes,  poiiy 
v     s  2 


26o  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

tirer  de  leur  propre  fonds  de  quoi  égaler  les 
Grecs,  n'ont  point  encore  réussi;  cependant 
il  faut  atteindre  à  cette  noble  gloire;  car 
non  seulement  H  mitât  ion  s'épuise,  mais 
l'esprit  de  notre  temps  se  fait  toujours  sentir 
dans  la  manière  dont  nous  traitons  les  fables 
ou  les  faits  de  l'antiquité.  Collin  lui-même, 
par  exemple,  quoiqu'il  ait  conduit  sa  pièce 
de  Polyxène  avec  une  grande  simplicité 
dans  les  premiers  actes,  la  complique  vers 
la  fin  par  une  multitude  d'incidents.  Les 
Français  ont  mêlé  la  galanterie  du  siècle  de 
Louis  XIV  aux  sujets  antiques;  les  Italiens 
les  traitent  souvent  avec  une  affectation  am- 
poulée; les  Anglais,  naturels  en  tout,  n'ont 
imité,  sur  leur  théâtre,  que  les  Romains, 
pareequ'ils  se  sentoient  des  rapports  avec 
eux.  Les  Allemands  font  entrer  la  philo- 
sophie métaphysique  ou  la  variété  des  évé- 
nements romanesques  dans  leurs  tragédies 
tirées  des  sujets  grecs.  Jamais  un  écrivain 
de  nos  jours  ne  pourra  parvenir  à  composer 
delà  poésie  antique.  11  vaudrait  donc  mieux 
que  notre  religion  et  nos  mœurs  nous  créas- 
sent une  poésie  moderne,  belle  aussi,  par  sa 
propre  nature,  comme  celle  des  anciens. 
Un  Danois,  Œhlenschî'âger,  a  traduit  lui- 


PIECES  DU  THEATRE  DANOIS.  261 

môme  ses  pièces  en  allemand.  L'analogie 
des  deux  langues  permet  d'écrire  également 
bien  dans  toutes  les  deux,  et  déjà  Baggesen, 
aussi  Danois,  avoit  donné  l'exemple  d'un 
grand  talent  de  versification  dans  un  idiome 
étranger.  On  trouve  dans  les  tragédies 
d'Œhlenschl'âger  une  belle  imagination  dra- 
matique. On  dit  qu'elles  ont  eu  beaucoup 
de  succès  sur  le  théâtre  de  Copenhague  :  à 
la  lecture,  elles  excitent  l'intérêt  sous  deux 
rapports  principaux  ;  d'abord,  parceque  l'au- 
teur a  su  quelquefois  réunir  la  régularité 
française  à  la  diversité  de  situations,  qui 
plaît  aux  Allemands;  et  secondement,  parce- 
qu'il  a  représenté  d'une  manière  à  la  fois 
poétique  et  vraie  l'histoire  et  les  fables  des 
pays  habités  jadis  par  les  Scandinaves. 

Nous  connoissons  à  peine  le  nord  qui 
touche  aux  confins  de  la  terre  vivante;  les 
longues  nuits  des  contrées  septentrionales, 
pendant  lesquelles  le  reflet  de  la  neige  sert 
seul  de  lumière  à  la  terre  ;  ces  ténèbres  qui 
bordent  l'horizon  dans  le  lointain  lors  même 
que  la  voûte  des  cieux  est  éclairée  par  les 
étoiles,  tout  semble  donner  l'idée  d'un  espace 
inconnu,  d'un  univers  nocturne  dont  notre 
monde  est  environné.     Cet  air  si  froid  qu'il 


262  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

congèle  le  souffle  de  la  respiration,  fait  rerr* 
trer  la  chaleur  dans  Famé,  et  la  nature  dans 
ces  climats  ne  paroît  faite  que  pour  repousser 
l'homme  en  lui-même. 

Les  héros,  dans  les  fictions  da  la  poésie  du 
Nord,  ont  quelque  chose  de  gigantesque, 
La  superstition  est  réunie,  dans  leur  ca- 
ractère, à  la  force,  tandis  que,  par-tout  ail- 
leurs, elle  semble  le  partage  de  la  foiblesse, 
Des  images,  tirées  de  la  rigueur  du  climat, 
caractérisent  la  poésie  des  Scandinaves  :  ils 
appellent  les  vautours  les  loups  deFair;  les 
lacs  bouillants  formés  par  les  volcans  con- 
servent pendant  l'hiver  les  oiseaux  qui  se 
retirent  dans  l'atmosphère  dont  ces  lacs  sont 
environnés  :  tout  porte,  dans  ces  contrées 
nébuleuses,  un  caractère  de  grandeur  et  de 
tristesse. 

Les  nations  Scandinaves  avoient  une  sorte 
d'énergie  physique  qui  sembloit  exclure  la 
délibération,  et  faisoit  mouvoir  la  volonté 
comme  un  rocher  qui  se  précipite  en  bas  de 
la  montagne.  Ce  n'est  pas  assez  des  hommes 
de  fer  de  l'Allemagne,  pour  se  faire  l'idée  de 
ces  habitants  de  l'extrémité  du  monde:  ils 
réunissent  l'irritabilité  de  la  colère  à  la  froi- 
deur  persévérante  de  la  résolution;    et  la 


PIECES  DU  THÉÂTRE  DANOIS.  20? 

îiature  elle-même  n'a  pas  dédaigné  de  les 
peindre  en  poëte,  lorsqu'elle  a  placé  dans 
l'Islande  le  volcan  qui  vomit  des  torrents  de 
feu  du  sein  d'une  neige  éternelle. 

Œhlenschlager  s'est  créé  une  carrière  toute 
nouvelle,  en  prenant  pour  sujet  de  ses  pièces 
les  traditions  héroïques  de  sa  patrie  ;  et  si 
l'on  suit  cet  exemple,  la  littérature  du  Nord 
pourra  devenir  un  jour  aussi  célèbre  que 
celle  de  l'Allemagne. 

C'est  ici  que  je  termine  l'aperçu  que  j'ai 
Voulu  donner  des  pièces  du  théâtre  alle- 
mand, qui  tenoient  de  quelque  manière  à  la 
tragédie.  Je  ne  ferai  point  le  résumé  des 
défauts  et  des  qualités  que  ce  tableau  peut 
présenter.  Il  y  a  tant  de  diversité  dans  les 
talents  et  dans  les  systèmes  des  poètes  dra- 
matiques allemands,  que  le  même  jugement 
ne  sauroit  être  applicable  à  tous.  Au  reste, 
le  plus  grand  éloge  qu'on  puisse  leur  donner, 
c'est  cette  diversité  même  :  car,  dans  l'em- 
pire de  la  littérature,  comme  dans  beau- 
coup d'autres,  l'unanimité  est  presque  tou- 
jours un  signe  de  servitude. 


204  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 


CHAPITRE    XXVI. 


De  la  Comédie. 


L'idéal  du  caractère  tragique  consiste,  dit 
VV.  Schlegel,  dans  le  triomphe  que  la  volonté 
remporte  sur  le  destin  ou  sur  nos  passions;  le 
comique  exprime  au  contraire  ï empire  de  Vin- 
stinct  physique  sur  l'existence  morale:  de  là 
vient  que  par-tout  la  gourmandise  et  la  poltron- 
nerie sont  un  sujet  inépuisable  de  plaisanteries. 
Aimer  la  vie  paroît  à  l'homme  ce  qu'il  y  a 
de  plus  ridicule  et  de  plus  vulgaire,  et  c'est 
un  noble  attribut  de  l'ame  que  ce  rire  qui 
saisit  les  créatures  mortelles  quand  on  leur 
offre  le  spectacle  d'une  d'entre  elles  pusil- 
lanime devant  la  mort. 

Mais  quand  on  sort  du    cercle    un    peu 
commun  de   ces   plaisanteries    universelles, 


DE  LA  COMÉDIE.  265 

lorsqu'on  arrive  aux  ridicules  de  l'amour- 
propre,  ils  se  varient  à  l'infini,  selon  les  ha- 
bitudes et  les  goûts  de  chaque  nation.  La 
gaieté  peut  tenir  aux  inspirations  de  la  na- 
ture ou  aux  rapports  de  la  société;  dans  le 
premier  cas,  elle  convient  aux  hommes  de 
tous  les  pays;  dans  le  second,  elle  diffère 
selon  les  temps,  les  lieux  et  les  mœurs  ;  car 
les  efforts  de  la  vanité  ayant  toujours  pour 
objet  de  faire  impression  sur  les  autres,  il 
faut  savoir  ce  qui  vaut  le  plus  de  succès 
dans  telle  époque  et  dans  tel  lieu  pour  con- 
noître  vers  quel  but  les  prétentions  se  diri- 
gent: il  y  a  même  des  pays  où  c'est  la  mode 
qui  rend  ridicule,  elle  qui  semble  avoir  pour 
but  de  mettre  chacun  à  l'abri  de  la  mo- 
querie, en  donnant  à  tous  une  manière  d'être 
semblable. 

Dans  les  comédies  allemandes,  la  peinture 
du  grand  monde  est,  en  général,  assez  mé- 
diocre ;  il  y  a  peu  de  bons  modèles  qu'on 
puisse  suivre  à  cet  égard  :  la  société  n'attire 
point  les  hommes  distingués,  et  son  plus 
grand  charme,  l'art  agréable  de  se  plaisanter 
mutuellement,  ne  réussiroit  point  parmi  eux  ; 
on  froisseroitbien  vite  quelque  amour-propre 
accoutumé  à  vivre    en  paix,    et  Ton  pour- 


266  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTl 

roit  facilement  aussi  flétrir  quelque  vertu 
qui  s'eflaroucheroit  même  d'une  innocente 
ironie. 

Les  Allemands  mettent  très  rarement  en 
scène  dans  leurs  comédies  des  ridicules  tirés 
de  leur  propre  pays  ;  ils  n'observent  pas  les 
autres,  encore  moins  sont-ils  capables  de 
s'examiner  eux-mêmes  sous  les  rapports  ex- 
térieurs ;  ils  croiroient  presque  manquer 
ainsi  à  la  loyauté  qu'ils  se  doivent.  D'ail- 
leurs la  susceptibilité,  qui  est  un  des  traits 
distinctifs  de  leur  nature,  rend  très  difficile 
de  manier  avec  légèreté  la  plaisanterie;  sou- 
vent ils  ne  l'entendent  pas,  et  quand  ils  l'en- 
tendent ils  s'en  fâchent  et  n'osent  pas  s'en 
servir  à  leur  tour:  elle  est  pour  eux  une 
arme  à  feu  qu'ils  craignent  de  voir  éclater 
dans  leurs  propres  mains. 

On  n'a  donc  pas  beaucoup  d'exemples  en 
Allemagne  de  comédies  dont  les  ridicules 
que  la  société  développe  soient  l'objet.  L'ori- 
ginalité naturelle  y  seroit  mieux  sentie,  car 
chacun  vit  à  sa  manière  dans  un  pays  où  le 
despotisme  de  l'usage  ne  tient  passes  assises 
dans  une  grande  capitale;  mais  quoique  l'on 
soit  plus  libre  sous  le  rapport  de  l'opinion  en 
Allemagne  qu'en  Angleterre  même,  l'origi- 


DE  LA  COMÉDIE.  2Q7 

ïialité  anglaise  a  des  couleurs  plus  vives, 
parce  que  le  mouvement  qui  existe  dans 
1  état  politique  en  Angleterre  donne  plus 
d'occasion  à  chaque  homme  de  se  montrer 
ce  qu'il  est. 

Dans  le  midi  de  l'Allemagne,  à  Vienne 
surtout,  on  trouve  assez  de  verve  de  gaieté 
dans  les  farces.  Le  bouffon  tyrolien  Cas- 
perle  a  un  caractère  qui  lui  est  propre,  et 
dans  toutes  ces  pièces  dont  le  comique  est 
un  peu  vulgaire,  les  auteurs  et  les  acteurs 
prennent  leur  parti  de  ne  prétendre  en  au- 
cune manière  à  l'élégance,  et  s'établissent 
dans  le  naturel  avec  une  énergie  et  un 
aplomb  qui  déjoue  très  bien  les  grâces  re- 
cherchées. Les  Allemands  préfèrent  dans 
la  gaieté  ce  qui  est  fort  à  ce  qui  est  nuancé; 
ils  cherchent  la  vérité  dans  les  tragédies,  et 
les  caricatures  dans  les  comédies.  Toutes 
les  délicatesses  du  cœur  leur  sont  connues; 
mais  la  finesse  de  l'esprit  social  n'excite 
point  en  eux  la  gaieté  ;  la  peine  qu'il  leur 
faut  pour  la  saisir  leur  eu  ôte  la  jouissance. 

J'aurai  l'occasion  de  parler  ailleurs  d'If- 
fland,  le  premier  des  acteurs  de  l'Allemagne, 
et  l'un  de  ses  écrivains  les  plus  spirituels  ;  il 
a  composé  plusieurs  pièces  qui  excellent  par 


2CS  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

la  peinture  des  caractères  ;  les  mœurs  do- 
mestiques y  sont  très  bien  représentées,  et 
toujours  des  personnages  d'un  vrai  comique 
rendent  ces  tableaux  de  famille  plus  pi- 
quants :  néanmoins  l'on  pourroit  faire 
quelquefois  à  ces  comédies  le  reproche 
d'être  trop  raisonnables;  elles  remplissent 
trop  bien  le  but  de  toutes  les  épigraphes  des 
salles  de  spectacle  :  Corriger  les  mœurs  en 
riant.  Il  y  a  trop  souvent  des  jeunes  gens 
endettés,  des  pères  de  famille  qui  se  dé- 
rangent. Les  leçons  de  morale  ne  sont  pas 
du  ressort  de  la  comédie,  et  il  y  a  même  de 
Tinconvénient  à  les  y  faire  entrer  ;  car  lors- 
qu'elles y  ennuient,  on  peut  prendre  l'habi- 
tude de  transporter  dans  la  vie  réelle  cette 
impression  causée  par  les  beaux-arts. 

Kotzebue  a  emprunté  d'un  poète  danois, 
Holberg,  une  comédie  qui  a  eu  beaucoup  de 
succès  en  Allemagne  ;  elle  est  intitulée  Don 
Ranudo  Colibrados;  c'est  un  gentilhomme 
ruiné  qui  tâche  de  se  faire  passer  pour  riche, 
et  consacre  à  des  choses  d'apparat  le  peu 
d'argent  qui  suffiroit  à  peine  pour  nourrir  sa 
famille  et  lui.  Le  sujet  de  cette  pièce  sert 
de  pendant  et  de  contraste  au  Bourgeois  de 
Molière,  qui  veut  se  faire  passer  pour  gen- 


DE  LA.  COMÉDIE.  2G9 

tilhomme  :  il  y  a  des  scènes  très  spirituelles 
dans  le   Noble   pauvre,  et   même   très   co- 
miques, mais  d'un  comique  barbare.      Le 
ridicule  saisi  par  Molière  n'est  que  gai,  mais 
au  fond  de  celui  que  le  poète  danois  repré- 
sente, il  y  a  un  malheur  réel  ;  sans  doute  il 
faut  presque  toujours  une  grande  intrépidité 
d'esprit  pour  prendre  la  vie  humaine  en  plai- 
santerie,  et  la  force   comique  suppose  un 
caractère  au  moins  insouciant;  mais  on  au- 
roit  tort  de  pousser  cette  force  jusqu'à  braver 
la  pitié;  l'art  même  en  souffriroit,  sans  parler 
de  la  délicatesse  ;  car  la  plus  légère  impres- 
sion d'amertume  suffit  pour  ternir  ce  qu'il  y 
a  de  poétique  dans  l'abandon  de  la  gaieté. 

Dans  les  comédies  dont  Kotzebue  est  l'in- 
venteur, il  porte  en  général  le  même  talent 
que  dans  ses  drames,  la  connoissance  du 
théâtre  et  l'imagination  qui  fait  trouver 
des  situations  frappantes.  Depuis  quelque 
temps  on  a  prétendu  que  pleurer  ni  rire  ne 
prouvent  rien  en  faveur  d'une  tragédie,  ou 
d'une  comédie;  je  suis  loin  d'ê:re  de  cet 
avis  :  le  besoin  des  émotions  vives  est  la 
source  des  plus  grands  plaisirs  causés  par  les 
beaux-arts,  il  ne  faut  pas  en  conclure  qu'on 
doive  changer  les  tragédies  en  mélodrames, 


270  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

ni  les  comédies  en  farces  des  boulevards  ; 
mais  le  véritable  talent  consiste  à  composer 
de  manière  qu'il  y  ait  dans  le  même  ouv/age, 
dans  la  même  scène,  ce  qui  fait  pleurer  ou 
rire  même  le  peuple,  et  ce  qui  fournit  aux 
penseurs  un  sujet  inépuisable  de  réflexions. 

La  parodie,  proprement  dite,  ne  peut 
guère  avoir  lieu  sur  le  théâtre  des  Allemands  ; 
leurs  tragédies,  offrant  presque  toujours  le 
mélange  des  personnages  héroïques  et  des 
personnages  subalternes,  prêtent  beaucoup 
moins  à  ce  genre.  La  majesté  pompeuse  du 
théâtre  français  peut  seule  rendre  piquant 
le  contraste  des  parodies.  On  remarque  dans 
Shakespear,  et  quelquefois  aussi  dans  les 
écrivains  allemands,  une  façon  hardie  et 
singulière  de  montrer  dans  la  tragédie  même 
le  côté  ridicule  de  la  vie  humaine;  et  lors- 
qu'on sait  opposer  à  cette  impression  la  puis- 
sance du  pathétique,  l'effet  total  de  la  pièce 
en  devient  plus  grand.  La  scène  française 
est  la  seule  où  les  limites  des  deux  genres, 
du  comique  et  du  tragique,  soient  fortement 
prononcées;  par-tout  ailleursle  talentcomme 
le  sort  se  sert  de  la  gaieté  pour  acérer  la 
douleur. 

J  ai  vu  à  Weimar  des  pièces  de  Térence 


DE  LA  COMEDIE.  27 1 

exactement  traduites  en  allemand,  et  jouées 
avec  des  masques  à  peu  près  semblables  à 
ceux  des  anciens;  ces  masques  ne  couvrent 
pas  le  visage  entier,  mais  seulement  substi- 
tuent un  trait  plus  comique  ou  plus  régulier 
aux  véritables  traits  de  Facteur,  et  donnent 
à  sa  figure  une  expression  analogue  à  celle 
du  personnage  qu'il  doit  représenter.  La 
physionomie  d'un  grand  acteur  vaut  mieux 
que  tout  cela,  mais  les  acteurs  médiocres  y 
gagnent.  Les  Allemands  cherchent  à  s'ap- 
proprier les  inventions  anciennes  et  modernes 
de  chaque  pays;  néanmoins  il  n'y  a  de  vrai-r 
ment  national  chez  eux,  en  fait  de  comédie, 
que  la  bouffonnerie  populaire,  et  les  pièces 
où  le  merveilleux  fournit  à  la  plaisanterie. 

On  peut  citer  à  cette  occasion  un  opéra 
que  l'on  donne  sur  tous  les  théâtres,  d'un 
bout  de  l'Allemagne  à  l'autre,  et  qu'on 
appelle  La  Nyixrphe  du  Danube,  ou  La 
Nymphe  de  la  Sprée,  selon  que  la  pièce  se 
joue  à  Vienne  ou  à  Berlin.  Un  chevalier 
s'est  fait  aimer  d'une  fée,  et  les  circonstances 
l'ont  séparé  délie  ;  il  se  marie  long-temps 
après,  et  choisit  pour  femme  une  excellente 
personne,  mais  qui  n'a  rien  de  séduisant  ni 
dans  l'imagination  ni  dans  l'esprit:  le  cheva- 


2;2  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

lier  s'accommode  assez  bien  de  cette  situa- 
tion, et  elle  lui  paroît  d'autant  plus  naturelle 
qu'elle  est  commune;  car  peu  de  gens  savent 
que  c'est  la  supériorité  de  l'ame  et  de  l'esprit 
qui  rapproche  le  plus  intimement  de  la  na- 
ture. La  fée  ne  peut  oublier  le  chevalier, 
et  le  poursuit  par  les  merveilles  de  son  art; 
chaque  fois  qu'il  commence  à  s'établir  dans 
son  ménage,  elle  attire  son  attention  par  des 
prodiges,  et  réveille  ainsi  le  souvenir  de 
leur  affection  passée. 

Si  le  chevalier  s'approche  d'une  rivière,  il 
entend  les  flots  murmurer  les  romances  que 
la  fée  lui  chantoit;  s'il  invite  des  convives  à 
sa  table,  des  génies  ailés  viennent  s'y  placer, 
et  font  singulièrement  peur  à  la  prosaïque 
société  de  sa  femme.  Par-tout  des  fleurs, 
des  danses  et  des  concerts  viennent  troubler 
comme  des  fantômes  la  vie  de  l'infidèle 
amant  ;  et  d'autre  part  des  esprits  malins 
s'amusent  à  tourmenter  son  valet  qui,  dans 
son  genre  aussi,  voudrait  bien  ne  plus  en- 
tendre parler  de  poésie  :  enfin,  la  fée  se 
réconcilie  avec  le  chevalier,  à  condition  qu'il 
passera  tous  les  ans  trois  jours  avec  elle,  et 
sa  femme  consent  volontiers  à  ce  que  son 
époux  aille  puiser  dans  l'entretien  de  la  fée 


DE  LA  COMÉDIE.  2/3 

l'enthousiasme  qui  sert  si  bien  à  mieux 
aimer  ce  qu'on  aime.  Le  sujet  de  cette  pièce 
semble  plus  ingénieux  que  populaire;  mais 
les  scènes  merveilleuses  y  sont  mêlées  et 
variées  avec  tant  d'art,  qu'elle  amuse  égale- 
ment toutes  les  classes  de  spectateurs. 

La  nouvelle  école  littéraire,  en  Allemagne, 
a  un  système  sur  la  comédie  comme  sur  tout 
le  reste;  la  peinture  des  mœurs  ne  suffit  pas 
pour  l'intéresser,  ellj  veut  de  l'imagination 
dans  la  conception  des  pièces  et  dans  l'in- 
vention des  personnages;  le  merveilleux, 
l'allégorie,  l'histoire,  rien  ne  lui  paroît  de 
trop  pour  diversifier  les  situations  comiques. 
Les  écrivains  de  cette  école  ont  donné  le 
nom  de  comiquz  arbitraire  à  ce  libre  essor  de 
toutes  les  pensées,  sans  frein  et  sans  but  dé- 
terminé. Us  s'appuient  à  cet  égard  de  l'ex- 
emple d'Aristophane,  non  assurément  qu'ils 
approuvent  la  licence  de  ses  pièces,  mais  ils 
sont  frappés  de  la  verve  de  gaieté  qui  s'y 
fait  sentir,  et  ils  voudroient  introduire  chez 
les  modernes  cette  comédie  audacieuse  qui 
se  joue  de  l'univers,  au  lieu  de  s'en  tenir  aux 
ridicules  de  telle  ou  telle  classe  de  la  société. 
Les  efforts  de  la  nouvelle  école  tendent,  en 
général,  à  donner  plus  de  force  et  d'indé* 

TOME  II,  T 


274  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

pend  an  ce  à  l'esprit  dans  tous  les  genres,  et 
les  succès  qu'ils  obtiendraient  à  cet  égard 
seroient  une  conquête,  et  pour  la  littérature, 
et  plus  encore  pour  l'énergie  même  du  carac- 
tère allemand  ;  mais  il  est  toujours  difficile 
d'influer  par  des  idées  générales  sur  les  pro- 
ductions spontanées  de  l'imagination,  et  de 
plus,  une  comédie  démagogique  comme  celle 
des  Grecs  ne  pourroit  pas  convenir  à  l'état 
actuel  de  la  société  européenne. 

Aristophane  vivoit  sous  un  gouvernement 
tellement  républicain  que  l'on  y  communi- 
quoit  tout  au  peuple,  et  que  les  affaires  d'é- 
tat passoient  facilement  de  la  place  publique 
au  théâtre.     11  vivoit  dans  un  pays  où  les 
spéculations  philosophiques  étoient  presque 
aussi  familières  à  tous  les  hommes  que  les 
chefs-d'œuvre  de  l'art,  pareeque  les  écoles 
se  tenoient  en  plein  air,  et  que  les  idées  les 
plus  abstraites  étoient  revêtues  des  couleurs 
brillantes  que  leur  prétoient  la  nature  et  le 
ciel  ;  mais  comment  recréer  toute  cette  sève 
de  vie  sous  nos  frimas  et  dans  nos  maisons  ? 
La  civilisation   moderne  a  multiplie   les  ob- 
servations  sur  le   cœur   humain  :     l'homme 
connoît    mieux    l'homme,    et    lame,    pour 
ainsi  dire  disséminée,  offre  à  l'écrivain  mille 


DE  LA  COMÉDIE.  2JS 

nuances  nouvelles.  La  comédie  saisit  ces 
nuances,  et  quand  elle  peut  les  faire  ressortir 
par  des  situations  dramatiques,  le  spectateur 
est  ravi  de  retrouver  au  théâtre  des  carac- 
tères tels  qu'il  en  peut  rencontrer  dans  le 
monde;  mais  l'introduction  du  peuple  dans 
la  comédie,  des  chœurs  dans  )a  tragédie, 
des  personnages  allégoriques,  des  sectes 
philosophiques,  enfin  de  tout  ce  qui  présente 
les  hommes  en  masse,  et  d'une  manière 
abstraite,  ne  sauroit  plaire  aux  spectateurs 
de  nos  jours.  Il  leur  faut  des  noms  et  des 
individus;  ils  cherchent  l'intérêt  romanesque 
même  dans  la  comédie  et  la  société  sur  la 
scène. 

Parmi  les  écrivains  de  la  nouvelle  école, 
Tieck  est  celui  qui  a  3e  plus  le  sentiment  de 
la  plaisanterie  ;  ce  n'est  pas  qu'il  ait  fait  au- 
cune comédie  qui  puisse  se  jouer,  et  que 
celles  qu'il  a  écrites  soient  bien  ordonnées, 
mais  on  y  voit  des  traces  brillantes  d'une 
gaieté  très  originale.  D'abord  il  saisit  d'une 
façon  qui  rappelle  La  Fontaine  les  plai- 
santeries auxquelles  les  animaux  peuvent 
donner  lieu.  Il  a  fait  une  comédie  intitulée 
Le  chat  botté,  qui  est  admirable  en  ce  genre. 
Je  ne  sais  quel  effet  produiroient  sur  la  scène 

t  2 


276  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

des  animaux  parlants,  peut-être  est-il  plus 
amusant  dé  se  les  figurer  que  de  les  voir; 
mais  toutefois  ces  animaux  personnifiés,  et 
agissant  à  la  manière  Hes  hommes,  semblent 
la  vraie  comédie  donnée  parla  nature.  Tous 
les  rôles  comiques,  c'est-à-dire  égoïstes  et 
sensuels,  tiennent  toujours  en  quelque  chose 
de  ranimai.  Peu  importe  donc  si  dans  la 
comédie  c'est  ranimai  qui  imite  l'homme, 
ou  l'homme  qui  imite  ranimai. 

Tieck  intéresse  aussi  par  la  direction  qu'il 
sait  donner  à  son  talent  de  moquerie  :  il  le 
tourne  tout  entier  contre  Fesprit  calculateur 
et  prosaïque;  et  comme  la  plupart  des 
plaisanteries  de  société  ont  pour  but  de 
jeter  du  ridicule  sur  l'enthousiasme,  on  aime 
Fauteur  qui  ose  prendre  corps  à  corps  la 
prudence,  l'égoïsme,  toutes  ces  choses  pré- 
tendues raisonnables  derrière  lesquelles  les 
gens  médiocres  se  croient  en  sûreté  pour 
lancer  des  traits  contre  les  caractères  ou  les 
talents  supérieurs.  Ils  s'appuient  sur  ce  qu'ils 
appellent  une  juste  mesure  pour  blâmer  tout 
ce  qui  se  distingue;  et  tandis  que  l'élégance 
consiste  [dans  l'abondance  superflue  des 
objets  de  luxe  extérieur,  on  diroit  que  cette 
même  élégance  interdit  le  luxe  dans  l'esprit, 


DE  LA  COMÉDIE.  27/ 

l'exaltation  dans  les  sentiments,  enfin  tout 
ce  qui  ne  sert  pas  immédiatement  à  faire 
prospérer  les  affaires  de  ce  monde.  L'égoïsme 
moderne  a  l'art  de  louer  toujours,  dans 
chaque  chose,  la  réserve  et  la  modération, 
afin  de  se  masquer  en  sagesse,  et  ce  n'est 
qu'à  la  longue  qu'on  s'est  aperçu  que  de 
telles  opinions  pourroient  bien  anéantir  le 
génie  des  beaux-arts,  la  générosité,  l'amour 
et  la  religion:  que  resteroit-il  après  qui  valût 
la  peine  de  vivre  ? 

Deux  comédies  de  Tieck,  Octavie?i,  et  Le 

Prince  Zerbin,  sont  l'une  et  l'autre  ingénieur 

7  © 

sèment  combinées.  Un  fils  de  l'empereur  Oc- 
tavien  (personnage  imaginaire,  qu'un  conte 
de  fées  place  sous  le  règne  du  roi  Dagobert) 
est  égaré,  encore  au  berceau,  dans  une 
forêt.  Un  bourgeois  de  Paris  le  trouve, 
l'élève  avec  son  propre  fils,  et  se  fait  passer 
pour  son  père.  A  vingt  ans,  les  inclinations 
héroïques  du  jeune  prince  le  trahissent  dans 
chaque  circonstance,  et  rien  n'est  plus 
piquant  que  le  contraste  de  son  caractère 
et  de  celui  de  son  prétendu  frère,  dont  le 
sang  ne  contredit  point  l'éducation  qu'il  a 
reçue.  Les  efforts  du  sage  bourgeois,  pour 
mettre  dans  la  têtç  de  son  fils  adoptif  quel- 


278  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

ques  leçons  d'économie  domestique,  sont 
tout-à-fait  inutiles:  il  l'envoie  au  marché, 
pour  acheter  des  bœufs  dont  il  a  besoin  ;  le 
jeune  homme,  en  revenant,  voit,  dans  la 
main  d'un  chasseur,  un  faucon  ;  et,  ravi  de 
sa  beauté,  il  donne  les  bœufs  pour  le  faucon, 
et  revient  tout  fier  d'avoir  acquis,  a  ce  prix, 
un  tel  oiseau.  Une  autre  fois,  il  rencontre 
un  cheval  dont  l'air  martial  le  transporte  :  il 
veut  savoir  ce  qu'il  coûte,  on  le  lui  dit,  et 
s'indignant  de  ce  qu'on  demande  si  peu  de 
chose, pour  un  si  bel  animal,  il  en  paie  deux 
fois  la  valeur. 

Le  prétendu  père  résiste  long-temps  aux 
dispositions  naturelles  du  jeune  homme,  qui 
s'élance  avec  ardeur  vers  le  danger  et  la 
gloire;  mais  lorsqu'  enfin  on  ne  peut  plus 
l'empêcher  de  prendre  les  armes  contre  les 
Sarrasins  qui  assiègnet  Paris, et  que  de  toutes 
parts  on  vante  ses  exploits,  le  vieux  bour- 
geois, à  son  tour,  est  saisi  par  une  sorte  de 
contagion  poétique  ;  et  rien  n'est  plus  plai- 
sant que  le  bizarre  mélange  de  ce  qu'il  étoit 
et  de  ce  qu'il  veut  être,  de  son  langage  vul- 
gaire et  des  images  gigantesques  dont  il  rem- 
plit ses  discours.  A  la  fin.  le  jeune  homme 
est  reconnu   pour  le  fils  de  l'empereur,  et 


DE  LA  COMÉDIE.  279 

chacun  reprend  le  rang  qui  convient  à  son 
caractère.  Ce  sujet  fournit  une  foule  de 
scènes  pleines  d'esprit  et  de  vrai  comique  ; 
et  l'opposition  entre  la  vie  commune  et  les 
sentiments  chevaleresques  ne  sauroit  être 
mieux  représentée. 

Le  Prince  Zerbin  est  une  peinture  très  spi- 
rituelle de  l'étonnement  de  toute  une  cour, 
quand  elle  voit  dans  son  souverain  du  pen- 
chant à  l'enthousiasme,  au  dévouement,  à 
toutes  les  nobles  imprudences  d'un  carac- 
tère généreux.  Tous  les  vieux  courtisans 
soupçonnent  leur  prince  de  folie,  et  lui  con- 
seillent de  voyager,  pour  qu'il  apprenne 
comment  les  choses  vont  par-tout  ^ailleurs. 
On  donne  à  ce  prince  un  gouverneur  très 
raisonnable  qui  doit  le  ramener  au  po- 
sitif de  la  vie.  Il  se  promène  avec  son  élève 
dans  une  belle  forêt  un  jour  d'été,  lorsque 
les  oiseaux  se  font  entendre,  que  le  vent 
agite  les  feuilles,  et  que  la  nature  animée 
semble  adresser  de  toutes  parts  à  l'homme 
un  langage  prophétique.  Le  gouverneur 
ne  trouve  dans  ces  sensations  vagues  et  mul- 
tipliées que  de  la  confusion  et  du  bruit,  et 
lorsqu'il  revient  dans  le  palais,  il  se  réjouit 
de  voir  les  arbres  transformés  en  meubles, 


280  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS, 

toutes  les  productions  de  la  nature  asservies 
à  Futilité,  et  la  régularité  factice  mise  à  la 
place  du  mouvement  tumultueux  de  l'exis- 
tence.  Les  courtisans  se  rassurent  toutefois, 
quand,  au  retour  de  nés  voyages,  le  prince 
Zcrbin,  éclairé  par  l'expérience,  promet  de 
ne  plus  s'occuper  des  beaux-arts,  de  la 
poésie,  des  sentiments  exaltés,  de  rien  enfin 
qui  ne  tende  à  faire  triompher  l'égoïsme  sur 
l'enthousiasme. 

Ce  que  les  hommes  craignent  le  plus,  pour 
la  plupart,  c'est  de  passer  pour  dupes,  et  il 
leur  paroît  beaucoup  moins  ridicule  de  se 
montrer  occupés  d'eux-mêmes  en  toute  cir- 
constance, qu'attrapés  dans  une  seule.  Il 
y  a  donc  de  l'esprit,  et  un  bel  emploi  de  l'es- 
prit, à  tourner  sans  cesse  en  plaisanterie  tout 
ce  qui  est  calcul  personnel  ;  car  il  en  restera 
toujours  bien  assez  pour  faire  aller  le  monde, 
tandis  que,  jusqu'au  souvenir  même  d'une 
nature  vraiment  élevée,  pourroit  bien,  un  de 
ces  jours,  disparoître  tout-à-fait. 

On  trouve  dans  les  comédies  de  Ticck 
une  gaieté  qui  naît  des  caractères,  et  ne  con- 
siste point  en  épigrammes  spirituelles;  une 
gaieté  dans  laquelle  l'imagination  est  insé- 
parable de  la  plaisanterie  ;  mais  quelquefois 


DE  LA  COMÉDIE.  281 

aussi  cette  imagination  même  fait  disparoître 
le  comique,  et  ramène  la  poésie  lyrique  dans 
les  scènes  où  Ton  ne  voudroit  trouver  que 
des  ridicules  mis  en  action.  Puen  n'est  si 
difficile  aux  Allemands  que  de  ne  pas  se 
livrer  dans  tous  leurs  ouvrages  au  vague  de 
la  rêverie,  et  cependant  la  comédie  et  le  thé- 
âtre en  général  n'y  sont  guère  propres,  car 
de  toutes  les  impressions,  la  plus  solitaire, 
c'est  précisément  la  rêverie  ;  à  peine  peut-on 
communiquer  ce  qu'elle  inspire  à  l'ami  le 
plus  intime  :  comment  seroit-il  donc  possible 
d'y  associer  la  multitude  rassemblée  ? 

Parmi  ces  pièces  allégoriques  il  faut 
compter  Le  triomphe  de  la  sentimentalité^ 
une  petite  comédie  de  Goethe,  dans  laquelle 
il  a  saisi  très  ingénieusement  le  double  ridi- 
cule d'enthousiasme  affecté  et  de  la  nul- 
lité réelle.  Le  principal  personnage  de  cette 
pièce  paroît  engoué  de  toutes  les  idées  qui 
supposent  une  imagination  forte  et  une  anie 
profonde,  et  cependant  il  n'est  dans  le  vrai 
qu'un  prince  très  bien  élevé,  très  poli  et  très 
soumis  aux  convenances;  il  s'est  avisé  de 
vouloir  mêler  à  tout  cela  une  sensibilité  de 
commande  dont  l'affectation  se  trahit  sans 
cesse.     \\  croit  aimer  les  sombres  forêts,  le 


282  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

clair  de  lune,  les  nuits  étoilées  ;  mais  comme 
il  craint  le  froid  et  la  fatigue,  il  a  fait  faire 
des  décorations  qui  représentent  ces  divers 
objets,  et  ne  voyage  jamais  que  suivi  d'un 
grand  chariot  qui  transporte  en  poste  der- 
rière lui  les  beautés  de  la  nature. 

Ce  prince  sentimental  se  croit  aussi  amou- 
reux d'une  femme  dont  on  lui  a  vanté  l'esprit 
et  les  talents  ;  cette  femme,  pour  l'éprouver, 
met  à  sa  place  un  mannequin  voilé  qui, 
comme  on  le  pense  bien,  ne  dit  jamais  rien 
d'inconvenable,  et  dont  le  silence  passe  tout 
à  la  fois  pour  la  réserve  du  bon  goût  et  la 
rêverie  mélancolique  d'une  ame  tendre. 

Le  prince,  enchanté  de  cette  compagne 
selon  ses  désirs,  demande  le  mannequin  en 
mariage,  et  ne  découvre  qu'à  la  fin  qu'il  est 
assez  malheureux  pour  avoir  choisi  une  vé- 
ritable poupée  pour  épouse,  tandis  que  sa 
cour  lui  offroit  un  si  grand  nombre  de  femmes 
qui  en  auroient  réuni  les  principaux  avan- 
tages. 

L'on  ne  saurait  le  nier  cependant,  ces 
idées  ingénieuses  ne  suffisent  pas  pour  faire 
une  bonne  comédie,  et  les  Français  ont, 
comme  auteurs  comiques,  Pavantage  sur 
toutes  les  autres  nations.     La  connoissanee 


DE  LA.  COMÉDIE.  283 

des  hommes,  et  l'art  d'user  de  cette  connois- 
sance  leur  assure,  à  cet  égard,  le  premier 
rang;  mais  peut-être  pourroit-on  souhaiter 
quelquefois,  même  dans  les  meilleures  pièces 
de  Molière,  que  la  satire  raisonnée  tînt  moins 
de  place  et  que  l'imagination  y  eût  plus  de 
part.  Le  Festin  de  Pierre  est  parmi  ses  co- 
médies celle  qui  se  rapproche  le  plus  du  sys- 
tème allemand  ;  un  prodige  qui  fait  frisson- 
ner sert  de  mobile  aux  situations  les  plus 
comiques,  et  les  plus  grands  effets  de  l'ima- 
gination se  mêlent  aux  nuances  les  plus 
piquantes  de  la  plaisanterie.  Ce  sujet  aussi 
spirituel  que  poétique  est  pris  des  Espagnols. 
Les  conceptions  hardies  sont  très  rares  en 
France  ;  l'on  y  aime,  en  littérature,  à  tra- 
vailler en  sûreté;  mais  quand  des  circon- 
stances heureuses  ont  encouragé  à  se  risquer, 
le  goût  y  conduit  l'audace  avec  une  adresse 
merveilleuse,  et  ce  sera  presque  toujours  un 
chef-d'œuvre  qu'une  invention  étrangère  ar- 
rangée par  un  Français. 


284  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 


CHAPITRE  XXVII. 

De  la  Déclamation. 


L'art  delà  déclamation  ne  laissant  après 
lui  que  des  souvenirs,  et  ne  pouvant  élever 
aucun  monument  durable,  il  en  est  résulté 
que  Ton  n'a  pas  beaucoup  réfléchi  sur  tout 
ce  qui  le  compose.  Rien  n'est  si  facile  que 
d'exercer  cet  art  médiocrement,  mais  ce 
n'est  pas  à  tort  que  dans  sa  perfection  il 
excite  tant  d'enthousiasme,  et  loin  de  dépré- 
cier cette  impression  comme  un  mouvement 
passager,  je  crois  qu'on  peut  lui  assigner  de 
justes  causes.  Rarement  on  parvient,  dans 
la  vie,  à  pénétrer  les  sentiments  secrets  des 
hommes  :  l'affectation  et  la  fausseté,  la  froi- 
deur et  la  modestie,  exagèrent,  altèrent,  con- 
tiennent ou  voilent  ce  qui  se  passe  au  fond 
du  cœur.  Un  grand  acteur  met  en  évidence 
les  symptômes  de  la  vérité  dans  les  senti- 


DE  LA  DÉCLAMATION.  ^285 

ments  et  dans  les  caractères,  et  nous  montre 
les  signes  certains  des  penchants  et  des  émo- 
tions vraies.  Tant  d'individus  traversent 
l'existence  sans  se  douter  des  prissions  et  de 
leur  force,  que  souvent  le  théâtre  révèle 
l'homme  à  l'homme,  et  lui  inspire  une  sainte 
terreur  des  orages  de  Faine.  En  effet,  quelles 
paroles  pourroient  les  peindre  comme  un 
accent,  un  geste,  un  regard  !  les  paroles  en 
disent  moins  que  l'accent,  l'accent  moins 
que  la  physionomie,  et  l'inexprimable  est 
précisément  ce  qu'un  sublime  acteur  nous 
fait  connoître. 

Les  mêmes  différences  qui  existent  entre 
le  système  tragique  des  Allemands  et  celui 
des  Français  se  retrouvent  aussi  dans  leur 
manière  de  déclamer;  les  Allemands  imitent 
le  plus  qu'ils  peuvent  la  nature,  ils  n'ont 
d'affectation  que  celle  de  la  simplicité;  mais 
c'en  est  bien  quelquefois  une  aussi  dans  les 
beaux-arts.  Tantôt  les  acteurs  allemands 
touchent  profondément  le  cœur,  et  tantôt  ils 
laissent  le  spectateur  tout-à-fait  froid;  ils  se 
confient  alors  à  sa  patience,  et  sont  sûrs  de 
ne  pas  se  tromper.  Les  Anglais  ont  plus  de 
majesté  que  les  Allemands  dans  leur  ma- 
nière de  réciter  les  vers,  mais  ils  n'ont  pas 


28fl  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

pourtant  cette  pompe  habituelle  que  les 
Français,  et  sur-tout  les  tragédies  françaises, 
exigent  des  acteurs;  notre  genre  ne  supporte 
pas  la  médiocrité,  car  on  n'v  revient  au  na- 
turel que  par  la  beauté  même  de  l'art.  Les 
acteurs  du  second  ordre,  en  Allemagne,  sont 
froids  et  calmes;  ils  manquent  souvent  l'effet 
tragique,  mais  ils  ne  sont  presque  jamais  ri- 
dicules :  cela  se  passe  sur  le  théâtre  alle- 
mand comme  dans  la  société  ;  il  y  a  là  des 
gens  qui  quelquefois  vous  ennuient,  et  voiià 
tout;  tandis  que  sur  la  scène  française  on 
est  impatienté  quand  on  n'est  pas  ému  :  les 
sons  ampoulés  et  faux  dégoûtent  tellement 
alors  de  la  tragédie,  qu'il  n'y  a  pas  de  pa- 
rodie, si  vulgaire  qu'elle  soit,  qu'on  ne  pré- 
fère à  la  fade  impression  du  maniéré. 

Les  accessoires  de  l'art,  les  machines  et 
les  décorations  doivent  être  plus  soignées  en 
Allemagne  qu'en  France,  puisque  dans  les 
tragédies  on  y  a  plus  souvent  recours  à  ces 
moyens.  Iffland  a  su  réunir  à  Berlin  tout  ce 
(pie  l'on  peut  désirer  à  cet  égard  ;  mais  a 
Vienne  on  néglige  même  les  moyens  m 
saires  pour  représenter  matériellement  bien 
une  tragédie.  La  mémoire  est  infiniment 
plus  cultivée  par  les  acteurs  français  que 


DE  LA  DÉCLAMATION.  Wf 

par  les  acteurs  allemands.  Le  souffleur,  à 
Vienne,  disoit  d'avance  à  la  plupart  des 
acteurs  chaque  mot  de  leur  rôle;  et  je  l'ai  vu 
suivant  de  coulisse  en  coulisse  Othello  pour 
lui  suggérer  les  vers  qu'il  devoit  prononcer  au 
fond  du  théâtre  en  poignardant  Desdémona. 

Le  spectacle  de  Weimar  est  infiniment 
mieux  ordonné  sous  tous  les  rapports.  Le 
prince,  homme  d'esprit,  et  l'homme  de  génie 
connoisseur  des  arts  qui  y  président,  ont  su 
réunir  le  goût  et  l'élégance  à  la  hardiesse 
qui  permet  de  nouveaux  essais. 

Sur  ce  théâtre,  comme  sur  tous  les  autres 
en  Allemagne,  les  mêmes  acteurs  jouent  les 
rôles  comiques  et  tragiques.  On  dit  que 
cette  diversité  s'oppose  à  ce  qu'ils  soient 
supérieurs  dans  aucun.  Cependant  les  pre- 
miers génies  du  théâtre,  Garrick  et  Talma, 
ont  réuni  les  deux  genres.  La  flexibilité 
d'organes,  qui  transmet  également  bien  des 
impressions  différentes,  me  semble  le  cachet 
du  talent  naturel,  et  dans  la  fiction  comme 
dans  le  vrai,  c'est  peut-être  à  la  même  source 
que  l'on  puise  la  mélancolie  et  la  gaieté. 
D'ailleurs,  en  Allemagne,  le  pathétique  et 
la  plaisanterie  se  succèdent  et  se  mêlent  si 
souvent  ensemble  dans  les  tragédies,  qu'il 


288  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

faut  bien  que  les  acteurs  possèdent  le  talent 
d'exprimer  l'un  et  l'autre  ;  et  le  meilleur 
acteur  allemand,  Iffland,  en  donne  l'exemple 
avec  un  succès  mérité.  Je  n'ai  pas  vu  en 
Allemagne  de  bons  acteurs  du  haut  comique, 
des  marquis,  des  fats,  etc.  Ce  qui  fait  la 
grâce  de  ce  genre  de  rôle,  c'est  ce  que  les 
Italiens  appellent  la  disinvoltura,  et  ce  qui 
se  traduiroit  en  français  par  l'air  dégagé. 
L'habitude  qu'ont  les  Allemands  de  mettre 
à  tout  de  l'importance  est  précisément  ce 
qui  s'oppose  le  plus  à  cette  facile  légèreté. 
Mais  il  est  impossible  de  porter  plus  loin 
l'originalité,  la  verve  comique  et  l'art  de 
peindre  les  caractères,  que  ne  le  fait  Iffland 
dans  ses  rôles,  je  ne  crois  pas  que  nous 
ayons  jamais  vu  au  théâtre  français  un  talent 
plus  varié  ni  plus  inattendu  que  le  sien,  ni 
un  acteur  qui  se  risque  à  rendre  les  défauts 
et  les  ridicules  naturels  avec  une  expression 
aussi  frappante.  11  }r  a  dans  la  comédie  des 
modèles  donnés,  les  pères  avares,  les  fils 
libertins,  les  valets  fripons,  les  tuteurs  dupés; 
mais  les  rôles  çTIffland,  tels  qu'il  les  conçoit, 
ne  peuvent  entrer  dans  aucun  de  ces  moules  : 
il  faut  les  nommer  tous  parleur  nom;  car 
ce  sont  des  individus  qui  diffèrent  singulière. 


DE  LA  DÉCLAMATION.  289 

ment  l'un  de  l'autre,  et  dans  lesquels  Iffland 
paraît  vivre  comme  chez  lui. 

Sa  manière  de  jouer  la  tragédie  est  aussi, 
selon  moi,  d'un  grand  effet.  Le  calme  et 
la  simplicité  de  sa  déclamation  dans  le  beau 
rôle  de  Walstein  ne  peuvent  s'effacer  du 
souvenir.  L'impression  qu'il  produit  est  gra- 
duelle: on  croit  d'abord  que  son  apparente 
froideur  ne  pourra  jamais  remuer  l'ame  ; 
mais  en  avançant  l'émotion  s'accroît  avec 
une  progression  toujours  plus  rapide,  et  le 
moindre  mot  exerce  un  grand  pouvoir  quand 
il  règne  dans  le  ton  général  une  noble  tran- 
quillité qui  fait  ressortir  chaque  nuance,  et 
conserve  toujours  la  couleur  du  caractère  au 
milieu  des  passions. 

Iffland,  qui  est  aussi  supérieur  dans  la 
théorie  que  dans  la  pratique  de  son  art,  a 
publié  plusieurs  écrits  remarquablement 
spirituels  sur  la  déclamation  ;  il  donne  d'a- 
bord une  exquisse  des  différentes  époques 
de  l'histoire  du  théâtre  allemand,  l'imitation 
roide  et  empesée  de  la  scène  française,  la 
sensibilité  larmoyante  des  drames  dont  le 
naturel  prosaïque  avoit  fait  oublier  jusqu'au 
talent  de  dire  des  vers,  enfin  ie  retour  à  la 
poésie  et  à  l'imagination  qui  constitue  main- 

TOME   II.  U 


290  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

tenant  le  goût  universel  en  Allemagne.  II 
n'y  a  pas  un  accent,  pas  un  geste  dont 
Iffland  ne  sache  trouver  la  cause  en  philo- 
sophe et  en  artiste. 

Un  personnage  de  ses  pièces  lui  fournit 
les  observations  les  plus  fines  sur  le  jeu 
comique;  c'est  un  homme  âgé  qui  tout  à 
coup  abandonne  ses  anciens  sentiments  et 
ses  constantes  habitudes  pour  revêtir  le  cos- 
tume etles  opinions  delà  génération  nouvelle* 
Le  caractère  de  cet  homme  n'a  rien  de 
méchant,  et  cependant  la  vanité  l'égaré 
autant  que  s'il  étoit  vraiment  pervers.  Il  a 
laissé  faire  à  sa  fille  un  mariage  raisonnable, 
mais  obscur,  et  tout  à  coup  il  lui  conseille 
de  divorcer.  Une  badine  à  la  main,  souriant 
gracieusement,  se  balançant  sur  un  pied  et 
sur  l'autre,  il  propose  à  son  enfant  de  briser 
les  liens  les  plus  sacrés:  mais  ce  qu'on 
aperçoit  de  vieillesse  à  travers  une  élégance 
forcée,  ce  qu'il  y  a  d'embarrassé  dans  son 
apparente  insouciance  est  saisi  par  Iffland 
avec  une  admirable  sagacité. 

A  propos  de  Franz  Moor,  frère  du  chef 
des  brigands  de  Schiller,  Iffland  examine  de 
quelle  manière  les  rôles  de  scélérats  doivent 
être  joués.     "  Il  faut,"  dit-il,  "  que  l'acteur 


de  la  déclamation.  29* 

"  attache  à  faire  sentir  par  quels  motifs  le 
"  personnage  est  devenu  ce  qu'il  est,  quelles 
11  circonstances  ont  dépravé  son  ame,  enfin 
"  Facteur  doit  être  comme  le  défenseur  offi- 
"  cieux  du  caractère  qu'il  représente/'  En 
effet,  il  ne  peut  y  avoir  de  vérité,  même  dans 
la  scélératesse,  que  par  les  nuances  qui 
font  sentir  que  l'homme  ne  devient  jamais 
méchant  que  par  degrés. 

Iffland  rappelle  aussi  la  sensation  prodi- 
gieuse que  produisoit,  dans  la  pièce  d'Emilia 
Galotti,  Eckhoff,  un  ancien  acteur  allemand 
très  célèbre.  Lorsqu'Odoard  apprend  par  la 
maîtresse  du  prince  que  l'honneur  de  sa 
fille  est  menacé,  il  veut  taire  à  cette  femme, 
qu'il  n'estime  pas,  l'indignation  et  la  douleur 
qu'elle  excite  dans  son  ame,  et  ses  mains  à 
son  insçu  arrachoient  les  plumes  qu'il  portoit 
à  son  chapeau,  avec  un  mouvement  con- 
vulsif  dont  l'effet  étoit  terrible.  Les  acteurs 
qui  succédèrent  à  Eckhoff  avoient  soin 
d'arracher  comme  lui  les  plumes  du  chapeau  ; 
mais  elles  tomboient  à  terre  sans  que  per- 
sonne y  fît  attention  ;  car  une  émotion  véri- 
table ne  donnoit  pas  aux  moindres  actions 
cette  vérité  sublime  qui  ébranle  l'ame  des 
spectateurs. 

u2 


392  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

La  théorie  d'Iffiand  sur  les  gestes  est  très 
ingénieuse.  11  se  moque  de  ces  bras  en  moulin 
à  vent  qui  ne  peuvent  servir  qu'à  déclamer 
des  sentences  de  morale;  et  croit  que  d'or- 
dinaire les  gestes  en  petit  nombre  et  rap- 
prochés du  corps  indiquent  mieux  les  im- 
pressions vraies  ;  mais,  dans  ce  genre  comme 
dans  beaucoup  d'autres,  il  y  a  deux  parties 
très  distinctes  dans  le  talent,  celle  qui  tient 
à  l'enthousiasme  poétique  et  celle  qui  naît 
de  l'esprit  observateur;  selon  la  nature  des 
pièces  ou  des  rôles,  l'une  ou  l'autre  doivent 
dominer.  Les  gestes  que  la  grâce  et  le  sen- 
timent du  beau  inspirent  ne  sont  pas  ceux 
qui  caractérisent  tel  ou  tel  personnage.  La 
poésie  exprime  la  perfection  en  général 
plutôt  qu'une  manière  d'être  ou  de  sentir 
particulière.  L'art  de  l'acteur  tragique  con- 
siste donc  à  présenter  dans  ses  attitudes 
l'image  de  la  beauté  poétique,  sans  négliger 
cependant  ce  qui  distingue  les  différents 
caractères  :  c'est  toujours  dans  l'union  de 
l'idéal  avec  la  nature  (pie  consiste  tout  le 
domaine  des  arts. 

Lorsque  je  vis  la  pièce  du  Vingt-quàtrç 
février  jouée  par  deux  poètes  célèbres,  A.  W. 
Schlegel  et  W'crncr,  je  fus  singulièrement 


DE  LA  DÉCLAMATION.  293 

frappée  de  leur  genre  de  déclamation.  Us 
préparoient  les  effets  long-temps  d'avance,  et 
Ton  voyoit  qu'ils  auraient  été  fâchés  d'être 
applaudis  dès  les  premiers  vers.  Toujours 
l'ensemble  était  présent  à  leur  pensée,  et  le 
succès  de  détail,  qui  auroit  pu  y  nuire,  ne  leur 
eût  paru  qu'une  faute.  Schlegel  me  fit  décou- 
vrir, par  sa  manière  déjouer  dans  la  pièce  de 
Werner,  tout  l'intérêt  d'un  rôle  que  j'avois 
à  peine  remarqué  à  la  lecture.  C'étoit  l'in- 
nocence d'un  homme  coupable,  le  malheur 
d'un  honnête  homme  qui  a  commis  un  crime 
à  l'âge  de  sept  ans,  lorsqu'il  ne  savoit  pas 
encore  ce  que  c'étoit  que  le  crime,  et  qui, 
bien  qu'il  soit  en  paix  avec  sa  conscience, 
n'a  pu  dissiper  le  trouble  de  son  imagination. 
Je  jugeai  l'homme  qui  étoit  représenté  de- 
vant moi,  comme  on  pénètre  un  caractère 
dans  la  vie  d'après  des  mouvements,  des 
regards,  des  accents  qui  le  trahissent  à  son 
insçu.  En  France,  la  plupart  de  nos  acteurs 
n'ont  jamais  l'air  d'ignorer  ce  qu'ils  font; 
au  contraire,  il  y  a  quelque  chose  d'étudié 
dans  tous  les  moyens  qu'ils  emploient,  et 
l'on  en  prévoit  d'avance  l'effet. 

Schroeder,  dont  tous  les  Allemands  parlent 
comme  d'un  acteur  admirable,  ne  pouvoit 


2p4  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

supporter  qu'on  dît  qu'il  avoit  bien  joué  tel 
ou  tel  moment,  ou  bien  déclamé  tel  ou  tel 
vers. — Ai-je  bien  joué  le  rôle  ?  demandoit- 
il  :  ai-je  été  le  personnage  ? — Et  en  effet  son 
talent  sembloit  changer  de  nature  chaque 
fois  qu'il  changeoit  de  rôle.     L'on  n'oseroit 
pas  en  France  réciter,  comme  il  le  faisoit 
souvent,  la  tragédie  du  ton  habituel  de  la 
conversation.     Il  y  a  une  couleur  générale, 
un  accent  convenu  qui  est  de  rigueur  dans 
les  vers  alexandrins,  et  les  mouvements  les 
plus  passionnés   reposent  sur   ce  piédestal, 
qui  est  comme  la  donnée  nécessaire  de  l'art. 
Les  acteurs  français  d'ordinaire  visent  à  l'ap- 
plaudissement, et  le  méritent  presque  pour 
chaque  vers  ;  les  acteurs  allemands  y  pré- 
tendent à  la  fin  de  la  pièce,  et  ne  l'obtiennent 
guère  qu'alors. 

La  diversité  des  scènes  et  des  situations 
qui  se  trouvent  dans  les  pièces  allemandes 
donne  lieu  nécessairement  à  beaucoup  plus 
de  variété  dans  le  talent  des  acteurs.  Le  jeu 
muet  compte  pour  davantage,  et  la  patience 
des  spectateurs  permet  une  foule  de  détails 
qui  rendent  le  pathétique  plus  naturel.  L'art 
d'un  acteur,  en  France,  consiste  presque  en 
entier  dans  la  déclamation  ;  en  Allemagne  il 


DE  LA  DÉCLAMATION.  295 

y  a  beaucoup  plus  d'accessoires  à  cet  art 
principal,  et  souvent  la  parole  est  à  peine 
nécessaire  pour  attendrir. 

Lorsque  Schroeder,  jouant  le  roi  Lear, 
traduit  en  allemand,  étoit  apporté  endormi 
sur  la  scène,  on  dit  que  ce  sommeil  du  mal- 
heur et  de  la  vieillesse  arrachoit  des  larmes 
avant  qu'il  se  fût  réveillé,  avant  même  que 
ses  plaintes  eussent  appris  ses  douleurs  ;  et 
quand  il  portoit  dans  ses  bras  le  corps  de  sa 
jeune  fille  Cordélie,  tuée  parcequ'elle  n'a  pas 
voulu  l'abandonner,  rien  n'étoit  beau  comme 
la  force  que  lui  donnoit  le  désespoir.  Un 
dernier  doute  le  soutenoit,  il  essayoit  si  Cor- 
délie respiroit  encore  :  lui,  si  vieux,  ne  pou- 
voit  se  persuader  qu'un  être  si  jeune  avoit 
pu  mourir.  Une  douleur  passionnée  dans 
lin  vieillard  à  demi  détruit  produisoit  l'émo- 
tion la  plus  déchirante. 

Ce  qu'on  peut  reprocher  avec  raison  aux 
acteurs  allemands  en  général,  c'est  de  mettre 
rarement  en  pratique  la  connoissance  des  arts 
du  dessin,  si  généralement  répandue  dans 
leur  pays  :  leurs  attitudes  ne  sont  pas  belles; 
l'excès  de  leur  simplicité  dégénère  souvent 
en  gaucherie,  et  presque  jamais  ils  n'égalent 
les  acteurs  franc  ais  dans  la  noblesse  et  Télé- 


296  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

gance  de  la  démarche  et  des  mouvements. 
Néanmoins  depuis  quelque  temps  les  actrices 
allemandes  ont  étudie  l'art  des  attitudes,  et 
se  perfectionnent  dans  cette  sorte  de  grâce  si 
nécessaire  au  théâtre. 

On  n'applaudit  au  spectacle,  en  Allemagne, 
qu'à  la  fin  des  actes,  et  très  rarement  on  in- 
terrompt Facteur  pour  lui  témoigner  l'admi- 
ration qu'il  inspire.  Les  Allemands  regar- 
dent comme  une  espèce  de  barbarie  de 
troubler,  par  des  signes  tumultueux  d'appro- 
bation, l'attendrissement  dont  ils  aiment  à  se 
pénétrer  en  silence.  Mais  c'est  une  difficulté 
de  plus  pour  leurs  acteurs;  car  il  faut  une 
terrible  force  de  talent  pour  se  passer,  en  dé- 
clamant, de  l'encouragement  donné  par  le 
public.  Dans  un  art  tout  démotion,  les 
hommes  rassemblés  font  éprouver  une  élec- 
tricité toute-puissante  à  laquelle  rien  ne  peut 
suppléer. 

Une  grande  habitude  de  la  pratique  de 
l'art  peut  faire  qu'un  bon  acteur,  en  répé- 
tant une  pièce,  repasse  par  les  mêmes  traces 
et  se  serve  des  mêmes  moyens  sans  que  les 
spectateurs  l'animent  de  nouveau;  mais  l'in- 
spiration première  est  presque  toujours  ve- 
nue d'eux.     Un  contraste  singulier  mérite 


DE  LA  DÉCLAMATION.  2<tf 

d'être  remarqué.  Dans  les  beaux-arts,  dont 
la  création  est  solitaire  et  réfléchie,  on  perd 
tout  naturel  lorsqu'on  pense  au  public,  et 
l'amour-propre  seul  y  fait  songer.  Dans  les 
beaux-arts  improvisés,  dans  la  déclamation 
sur-tout,  le  bruit  des  applaudissements  agit 
sur  Famé  comme  le  son  de  la  musique  mili- 
taire. Ce  bruit  enivrant  fait  couler  le  sang 
plus  vite,  ce  n'est  pas  la  froide  vanité  qu'il 
satisfait. 

Quand  il  paroît  un  homme  de  génie  en 
France,  dans  quelque  carrière  que  ce  soit,  il 
atteint  presque  toujours  à  un  degré  de  per- 
fection sans  exemple;  car  il  réunit  l'audace 
qui  fait  sortir  de  la  route  commune,  au  tact 
du  bon  goût  qu'il  importe  tant  de  conserver 
lorsque  l'originalité  du  talent  n'en  souffre 
pas.  Il  me  semble  donc  que  Talma  peut 
être  cité  comme  un  modèle  de  hardiesse  et 
de  mesure,  de  naturel  et  de  dignité.  Il  pos- 
sède tous  les  secrets  des  arts  divers;  ses  at- 
titudes rappellent  les  belles  statues  de  l'anti- 
quité ;  son  vêtement,  sans  qu'il  y  pense,  est 
drapé  dans  tous  ses  mouvements  comme  s'il 
avoit  eut  le  temps  de  l'arranger  dans  le  plus 
parfait  repos.  L'expression  de  son  visage, 
celle  de  son  regard,  doit  être  l'étude  de  tous 


!*9S  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

les  peintres.  Quelquefois  il  arrive  les  yeux 
à  demi  ouverts,  et  tout  à  coup  le  sentiment 
en  fait  jaillir  des  rayons  de  lumière  qui  sem- 
blent éclairer  toute  la  scène. 

Le  son  de  sa  voix  ébranle  dès  qu'il  parle, 
avant  que  le  sens  même  des  paroles  qu'il 
prononce  ait  excité  l'émotion.  Lorsque 
dans  les  tragédies  il  s'est  trouvé  par  hasard 
quelques  vers  descriptifs,  il  a  fait  sentir  les 
beautés  de  ce  genre  de  poésie,  comme  si 
Pindare  avoit  récité  lui-même  ses  chants. 
D'autres  ont  besoin  de  temps  pour  émou- 
voir, et  font  bien  d'en  prendre;  mais  il  y  a 
dans  la  voix  de  cet  homme  je  ne  sais  quelle 
magie  qui,  dès  les  premiers  accents,  réveille 
toute  la  sympathie  du  cœur.  Le  charme  de 
la  musique,  de  la  peinture,  de  la  sculpture, 
de  la  poésie,  et  pardessus  tout  du  langage  de 
l'a  me,  voilà  ses  moyens  pour  développer 
dans  celui  qui  l'écoute  toute  la  puissance 
des  passions  généreuses  ou  terribles. 

Quelle  connoissance  du  cœur  humain  il 
montre  dans  sa  manière  de  concevoir  ses 
rôles  !  il  en  est  une  seconde  fois  l'auteur  par 
ses  accents  et  par  sa  physionomie.  Lorsque 
Gùlipe  raconte  à  Jocaste  comment  il  a  tué 
Laïus,  sans  le  connoître,  son  récit  commence 


D£  LA  DÉCLAMATION.  299 

ainsi:  J'êtois  jeune  et  superbe.  La  plupart 
des  acteurs,  avant  lui,  croy oient  devoir  jouer 
le  mot  superbe,  et  relevoient  la  tête  pour  le 
signaler:  Talma,  qui  sent  que  tous  les  sou- 
venirs de  Forgueilleux  Œdipe  commencent 
à  devenir  pour  lui  des  remords,  prononce 
d'une  voix  timide  ces  mots  faits  pour  rap- 
peler une  confiance  qu'il  n'a  déjà  plus. 
Phorbas  arrive  de  Corinthe  au  moment  où 
Œdipe  vient  de  concevoir  des  craintes  sur  sa 
naissance  :  il  lui  demande  un  entretien  se- 
cret. Les  autres  acteurs,  avant  Talma,  se 
hâtoient  de  se  retourner  vers  leur  suite  et  de 
l'éloigner  avec  un  geste  majestueux  :  Talma 
reste  Ijs  yeux  fixés  sur  Phorbas;  il  ne  peut 
le  perdre  de  vue,  et  sa  main  agitée  fait  un 
signe  pour  écarter  ce  qui  l'entoure.  Il  n'a 
rien  dit  encore,  mais  ses  mouvements  égarés 
trahissent  le  trouble  de  son  ame;  et,  quand 
au  dernier  acte  il  s'écrie  en  quittant  Jocaste? 

Oui;  Laïus  est  mon  père  et  je  suis  votre  fils, 

on  croit  voir  s'entr'ouvrir  le  séjour  du  Té- 
nare,  où  le  destin  perfide  entraîne  les  mortels. 
Dans  Andromaque,  quand  Hermione  in- 
sensée accuse  Oreste  d'avoir  assassiné  Pyr- 
rhus sans  son  aveu,  Oreste  répond  : 

Et  ne  m'avez -vous  pas 
Vous-même  ici  tantôt  ordonne  son  trépas  ? 


300  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

on  dit  que  Le  Kain,  quand  il  récitoit  ce 
vers,  appuyoit  sur  chaque  mot,  comme  pour 
rappeler  à  Hermione  toutes  les  circonstances 
de  Tordre  qu'il  avoit  reçu  d'elle.  Ce  seroit 
bien  vis-à-vis  d'un  juge;  mais  quand  il  s'agit 
de  la  femme  qu'on  aime,  le  désespoir  de  la 
trouver  injuste  et  cruelle  est  Tunique  senti- 
ment qui  remplisse  Tame.  C'est  ainsi  que 
Talma  conçoit  la  situation:  un  cri  s'échappe 
du  cœur  d'Oreste;  il  dit  les  premiers  mots 
avec  force,  et  ceux  qui  suivent  avec  un  abat- 
tement toujours  croissant:  ses  bras  tombent, 
son  visage  devient  en  un  instant  pâle  comme 
la  mort,  et  l'émotion  des  spectateurs  s'aug- 
mente à  mesure  qu'il  semble  perdre  la  force 
de  s'exprimer. 

La  manière  dont  Talma  récite  le  mono- 
logue suivant  est  sublime.  L'espèce  d'inno- 
cence qui  rentre  dans  Tame  d'Oreste  pour  la 
déchirer  lorsqu'il  dit  ce  vers, 

J'assassine  à  regret  un  roi  que  je  révère, 

inspire  une  pitié  que  le  génie  même  de  Ra- 
cine n'a  pu  prévoir  toute  entière.  Les  grands 
acteurs  se  sont  presque  tous  essayés  dans  les 
fureurs  d'Oreste;  mais  c'est  là  sur-tout  que 
la  noblesse  des  gestes  et  des  traits  ajoute  sin- 
gulièrement à  l'effet  du  désespoir.  La  puis- 
sance de  la  douleur  est  d'autant  pi  us  terrible 


DE  LA  DÉCLAMATION.  301 

qu'elle  se  montre  à  travers  le  calme  même  et 
la  dignité  d'une  belle  nature. 

Dans  les  pièces  tirées  de  l'histoire  romaine, 
Talma  développe  un  talent  d'un  tout  autre 
genre,  mais  non  moins  remarquable.  On 
comprend  mieux  Tacite  après  l'avoir  vu 
jouer  le  rôle  de  Néron  ;  il  y  manifeste  un 
esprit  d'une  grande  sagacité  ;  car  c'est  tou- 
jours avec  de  l'esprit  qu'une  ame  honnête 
saisit  les  symptômes  du  crime;  néanmoins  il 
produit  encore  plus  d'effet,  ce  me  semble, 
dans  les  rôles  où  l'on  aime  à  s'abandonner, 
en  l'écoutant,  aux  sentiments  qu'il  exprime. 
Il  a  rendu  à  Bayard  dans  la  pièce  de  du 
Belloy  le  service  de  lui  ôter  ces  airs  de  fan- 
faron que  les  autres  acteurs  croyoieht  devoir 
lui  donner  :  ce  héros  gascon  est  redevenu, 
grâce  à  Talma,  aussi  simple  dans  la  tragédie 
que  dans  l'histoire.  Son  costume  dans  ce 
rôle,  ses  gestes  simples  et  rapprochés,  rap- 
pellent les  statues  des  chevaliers  qu'on  voit 
dans  les  anciennes  églises,  et  l'on  s'étonne 
qu'un  homme  qui  a  si  bien  le  sentiment  de 
l'art  antique  sache  aussi  se  transporter  dans 
le  caractère  du  moyen  âge. 

Talma  joue  quelquefois  le  rôle  de  Pharan 
dans  une  tragédie  de  Ducis,  sur  un  sujet 


302  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS, 

arabe,  Abuffar.  Une  foule  de  vers  ravis- 
sants répandent  sur  cette  tragédie  beau- 
coup de  charme;  les  couleurs  de  l'Orient, 
la  mélancolie  rêveuse  du  midi  asiatique,  la 
mélancolie  des  contrées  où  la  chaleur  con- 
sume la  nature  au  lieu  de  l'embellir,  se  font 
admirablement  sentir  dans  cet  ouvrage.  Le 
même  Talma,  Grec,  Romain  et  chevalier, 
est  un  Arabe  du  désert,  plein  d'énergie  et 
d'amour  ;  ses  regards  sont  voilés  comme 
pour  éviter  l'ardeur  des  rayons  du  soleil  ;  il 
y  a  dans  ses  gestes  une  alternative  admira- 
ble d'indolence  et  d'impétuosité  ;  tantôt  le 
sort  l'accable,  tantôt  il  paroît  plus  puissant 
encore  que  la  nature,  et  semble  triompher 
d'elle  :  la  passion  qui  le  dévore,  et  dont  une 
femme  qu'il  croit  sa  sœur  est  l'objet,  est  ren- 
fermée dans  son  sein;  on  diroit,  à  sa  marche 
incertaine,  que  c'est  lui-même  qu'il  veut 
fuir  ;  ses  yeux  se  détournent  de  ce  qu'il 
aime,  ses  mains  repoussent  une  image  qu'il 
croit  toujours  voir  à  ses  côtés;  et  quand  enfin 
il  presse  Saléma  sur  son  cœur,  en  lui  disant 
ce  simple  mot  "J'ai froid"  il  sait  exprimer 
tout  à  la  fois  le  frisson  de  Famé  et  la  dévo- 
rante ardeur  qu'il  veut  cacher. 

On  peut  trouver  beaucoup  de  défauts  dans 


DE  LA  DÉCLAMATION.  30e 

les  pièces  de  Shakespear  adaptées  par  Ducis 
à  nôtre  théâtre  ;  mais  il  seroit  bien  injuste 
de  n'y  pas  reconnoître  des  beautés  du  pre- 
mier ordre  ;  Ducis  a  son  génie  dans  son 
cœur,  et  c'est  là  qu'il  est  bien.  Talma  joue 
ses  pièces  en  ami  du  beau  talent  de  ce  noble 
vieillard.  La  scène  des  sorcières,  dans  Mac- 
beth, est  mise  en  récit  dans  la  pièce  française. 
Il  faut  voir  Talma  s'essayer  à  rendre  quelque 
chose  de  vulgaire  et  de  bizarre  dans  l'accent 
des  sorcières,  et  conserver  cependant  dans 
cette  imitation  toute  la  dignité  que  notre 
théâtre  exige. 

Par  des  mots  inconnus,  ces  êtres  monstrueux 
S'appeloient  tour  à  tour,  s'applaudissoient  entre  eux, 
S'approchoient,  me  montroient  avec  un  ris  ferouche: 
Leur  doigt  mystérieux  se  posoit  sur  leur  bouche. 
Je  leur  parle,  et  dans  l'ombre  ils  s'échappent  soudain, 
L'un  avec  un  poignard,  l'autre  un  sceptre  à  la  main  ; 
L'autre  d'un  long  serpent  serroit  le  corps  livide  : 
Tous  trois  vers  ce  palais  ont  pris  un  vol  rapide, 
Et  tous  trois  dans  les  airs,  en  fuyant  loin  de  moi, 
M'ont  laissé  pour  adieu  ces  mots  :   Tu  seras  roi. 

La  voix  basse  et  mystérieuse  de  l'acteur 
en  prononçant  ces  vers,  la  manière  dont  il 
plaçoit  son  doigt  sur  sa  bouche  comme  la 
statue  du  silence,  son  regard  qui  s'altéroit 
pour  exprimer  un  souvenir   horrible  et  re- 


304  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

poussant  ;  tout  étoit  combiné  pour  peindre 
un  merveilleux  nouveau  sur  notre  théâtre,  et 
dont  aucune  tradition  antérieure  ne  pouvoit 
donner  ridée. 

Othello  n'a  pas  réussi  dernièrement  sur  la 
scène  française  ;  il  semble  qu'Orosmane 
empêche  qu'on  ne  comprenne  bien  Othello; 
rnais  quand  c'est  Taira  a  qui  joue  cette  pièce, 
■le  cinquième  acte  émeut  comme  si  l'assas- 
sinat se  passoit  sous  nos  yeux  ;  j'ai  vu  Talma 
déclamer  dans  la  chambre  la  dernière  scène 
avec  sa  femme,  dont  la  voix  et  la  figure  con- 
viennent si  bien  à  Desdemona  ;  il  lui  suffi- 
soit  de  passer  sa  main  sur  ses  cheveux  et  de 
froncer  le  sourcil  pour  être  le  Maure  de 
Venise,  et  la  terreur  saisissoit  à  deux  pas  de 
lui  comme  si  toutes  les  illusions  du  théâtre 
l'avoient  environné. 

lïamlet  est  son  triomphe  parmi  les  tragé- 
dies du  genre  étranger;  les  spectateurs  ne 
voient  pas  l'ombre  du  père  d'Hamlet  sur  la 
scène  française,  l'apparition  se  passe  en 
entier  dans  la  physionomie  de  Talma,  et 
certes  elle  n'en  est  pas  ainsi  moins  effrayante. 
Quand,  au  milieu  d'un  entretien  calme  et 
mélancolique,    tout    à  coup   il  aperçoit  le 


DE  LA  DÉCLAMATION.  30.5 

spectre,  on  suit  tous  ses  mouvcmens  dans  les 
yeux  qui  le  contemplent,  et  Ton  ne  peut 
douter  de  la  présence  du  fantôme  quand  un 
tel  regard  l'atteste. 

Lorsque  Hamlet  arrive  seul  au  troisième 
acte  sur  la  scène,  et  qu'il  dit  en  beaux  vers 
français  le  fameux  monologue  To  be  or  not 
to  be  : 

"  La  mort,  c'est  le  sommeil,  c'est  un  réveil  peut-être, 
u  Peut-être. — Ah  !  c'est  le  mot  qui  glace,  épouvanté, 
<€  L'homme,  au  bord  du  cercueil,  par  le  doute  arrêté  ; 
46  Devant  ce  vaste  abîme,  il  se  jette  en  arrière, 
?*  Ressaisit  l'existence  et  s'attache  à  la  terre." 

Talma  ne  faisoit  pas  un  geste,  quelquefois 
seulement  il  remuoit  la  tête  pour  question- 
ner la  terre  et  le  ciel  sur  ce  que  c'est  que  la 
mort!  Immobile,  la  dignité  de  la  médita- 
tion absorboit  tout  son  être.  L'on  vo}roit 
un  homme,  au  milieu  de  deux  mille  hommes 
en  silence,  interroger  la  pensée  sur  le  sort 
des  mortels!  dans  peu  d'années  tout  ce 
qui  étoit  là  n'existera  plus,  mais  d'autres 
hommes  assisteront  à  leur  tour  aux  mêmes 
incertitudes  et  se  plongeront  de  même  dans 
l'abîme  sans  en  connoître  la  profondeur. 

Lorsqu' Hamlet  veut  faire  jurer  à  sa  mère, 
sur  l'urne  qui  renferme  les  cendres  de  son 

TOME  II.  x 


300  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

époux,  qu'elle  n'a  point  eu  de  part  au  crime 
qui  Ta  fait  périr,  elle  hésite,  se  trouble,  et 
finit  par  avouer  le  forfait  dont  elle  est  cou- 
pable. Alors  Hamlet  tire  le  poignard  que 
son  père  lui  commande  d'enfoncer  dans  le 
sein  maternel  ;  mais  au  moment  de  frapper, 
la  tendresse  et  la  pitié  l'emportent,  et  se  re- 
tournant vers  l'ombre  de  son  père,  il  s'écrie: 
Grâce,  grâce,  mon  père  !  avec  un  accent  où 
toutes  les  émotions  de  la  nature  semblent  à 
la  fois  s'échapper  du  cœur,  et  se  jetant  aux 
pieds  de  sa  mère  évanouie,  il  lui  dit  ces  deux 
vers  qui  renferment  une  inépuisable  pitié  : 

Votre  crime  est  horrible,  exécrable,  odieux  ; 

Mais  il  n'est  pas  plus  grand  que  la  bonté  des  cieux. 

Enfin  on  ne  peut  penser  à  Talma  sans 
se  rappeler  Manlius.  Cette  pièce  faisoit 
peu  d'effet  au  théâtre  :  c'est  le  sujet  de  la 
Venise  sauvée,  d'Otway,  transporté  dans  un 
événement  de  l'histoire  romaine.  Manlius 
conspire  contre  le  sénat  de  Rome,  il  confie 
son  secret  à  Servilius  qu'il  aime  depuis 
quinze  ans:  il  le  lui  confie  malgré  les  soup- 
çons de  ses  autres  amis  qui  se  défient  de  la 
foi  blesse  de  Servilius  et  de  son  amour  pour 
sa  femme,  fille  du  consul.  Ce  que  les  con- 
jurés on  craint  arrive.      Servilius  ne  peut 


DE  LA  DÉCLAMATION.  307 

cacher  à  sa  femme  le  danger  de  la  vie  de 
son  père  ;  elle  court  aussitôt  le  lui  révéler. 
Maniius  est  arrêté,  ses  projets  sont  décou- 
verts, et  le  sénat  le  condamne  à  être  pré- 
cipité du  haut  de  la  roche  Tarpéienne. 

Avant  Talma  Ton  n'avoit  guère  aperçu 
dans  cette  pièce  foiblement  écrite  la  passion 
d'amitié  que  Maniius  ressent  pour  Servilius. 
Quand  un  billet  du  conjuré  Rutile  apprend 
que  le  secret  est  trahi  et  Test  par  Servilius, 
Maniius  arrive,  ce  billet  à  la  main  ;  il  s'ap- 
proche de  son  coupable  ami  que  déjà  le  re- 
pentir dévore,  et  lui  montrant  les  lignes  qui 
l'accusent  il  prononce  ces  mots  :  Qu'en  dis- 
tu?  Je  le  demande  à  tous  ceux  qui  les  ont 
entendus,  la  physionomie  et  le  son  de  la  voix 
peuvent-ils  jamais  exprimer  à  la  fois  plus 
d'impressions  différentes;  cette  fureur  qu'a- 
mollit un  sentiment  intérieur  de  pitié,  cette 
indignation  que  l'amitié  rend  tour  à  tour 
plus  vive  et  plus  foible,  comment  les  faire 
comprendre,  si  ce  n'est  par  cet  accent  qui 
va  de  Famé  à  l'aine  sans  l'intermédiaire 
même  des  paroles  !  Maniius  tire  son  poi- 
gnard pour  en  frapper  Servilius,  sa  main 
cherche  son  cœur  et  tremble  de  le  trouver:  le 
souvenir  de  tant  d'années  pendant  lesquelles 

x  2 


308  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Servilius  lui  fut  cher  élève  comme  un  nuage 
de  pleurs  entre  sa  vengeance  et  son  ami. 

On  a  moins  parlé  du  cinquième  acte,  et 
peut-être  Talma  y  est-il  plus  admirable  en- 
core que  dans  le  quatrième.  Servilius  a  tout 
bravé  pour  expier  sa  faute  et  sauver  Man- 
lius. Dans  le  fond  de  son  cœur  il  a  résolu, 
si  son  ami  périt,  de  partager  son  sort.  La 
douleur  de  Manlius  est  adoucie  par  les  re- 
grets de  Servilius;  néanmoins  il  n'ose  lui 
dire  qu'il  lui  pardonne  sa  trahison  effroya- 
ble ;  mais  il  prend  à  la  dérobée  la  main  de 
Servilius  et  l'approche  de  son  cœur  ;  ses 
mouvemens  involontaires  cherchent  l'ami 
coupable  qu'il  veut  embrasser  encore  avant 
de  le  quitter  pour  jamais.  Rien  ou  presque 
rien  dans  la  pièce  n'indiquoit  cette  admira- 
ble beauté  de  lame  sensible,  respectant  une 
longue  affection  malgré  la  trahison  qui  l'a 
brisée.  Les  rôles  de  Pierre  et  de  Jaffier 
clans  la  pièce  anglaise  indiquent  cette  situa- 
tion avec  une  grande  force.  Talma  sait  don- 
ner à  la  tragédie  de  Manlius  l'énergie  qui  lui 
manque,  et  rien  n'honore  davantage  son  ta- 
lent que  la  vérité  avec  laquelle  il  exprime 
ce  qu'il  y  a  d'invincible  dans  l'amitié.  La 
passion   peut   haïr   l'objet    de    son   amour; 


DE  LA  DECLAMATION.  309 

mais  quand  le  lien  s'est  formé  par  les  rap- 
ports sacrés  de  Famé,  il  semble  que  le  crime 
même  ne  sauroit  l'anéantir,  et  qu'on  attend 
le  remords  comme  après  une  longue  absence 
on  attendroit  le  retour. 

En  parlant  avec  quelque  détail  de  Talma, 
je  ne  crois  point  m'être  arrêtée  sur  un  sujet 
étranger  à  mon  ouvrage.  Cet  artiste  donne 
autant  qu'il  est  possible  à  la  tragédie  fran- 
çaise ce  qu'à  tort  ou  à  raison  les  Allemands 
lui  reprochent  de  n'avoir  pas  :  l'originalité 
et  le  naturel.  Il  sait  caractériser  les  mœurs 
étrangères  dans  les  diverses  pièces  qu'il  re- 
présente, et  nul  acteur  ne  hasarde  davantage 
de  grands  effets  par  des  moyens  simples.  Il 
y  a  dans  sa  manière  de  déclamer  Shakespear 
et  Racine  artistement  combinés.  Pourquoi 
les  écrivains  dramatiques  n'essaieroient-ils 
pas  aussi  de  réunir  dans  leurs  compositions 
ce  que  l'acteur  a  su  si  bien  amalgamer  par 
son  jeu  ? 


310  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 


CHAPITRE    XXVIII. 

Des  Romans. 


De  toutes  les  fictions  les  romans  étant  la 
plus  facile,  il  n'est  point  de  carrière  dans  la- 
quelle les  écrivains  des  nations  modernes  se 
soient  plus  essayés.  Le  roman  fait,  pour 
ainsi  dire,  la  transition  entre  la  vie  réelle  et 
la  vie  imaginaire.  L'histoire  de  chacun  est, 
à  quelques  modifications  près,  un  roman 
assez  semblable  à  ceux  qu'on  imprime,  et 
les  souvenirs  personnels  tiennent  souvent  à 
cet  égard  lieu  d'invention.  On  a  voulu  don- 
ner plus  d'importance  à  ce  genre  en  y  mê- 
lant la  poésie,  l'histoire  et  la  philosophie;  il 
me  semble  que  c'est  le  dénaturer.  Les  ré- 
flexions morales  et  l'éloquence  passionnée 
peuvent  trouver  place  dans  les  romans;  mais 
l'intérêt  des  situations  doit  être  toujours  le 
premier  mobile  de  cette  sorte  d'écrits,  et  ja- 
mais rien   ne  peut  en   tenir  lieu.     Si  l'effet 


DES  ROMANS.  311 

théâtral  est  la  condition  indispensable  de 
toute  pièce  représentée,  il  est  également  vrai 
qu'un  roman  ne  seroit  ni  un  bon  ouvrage,  ni 
une  fiction  heureuse,  s'il  n'inspiroit  pas  une 
curiosité  vive  ;  c'est  en  vain  que  Ton  vou- 
drait y  suppléer  par  des  digressions  spiri- 
tuelles, l'attente  de  l'amusement  trompée 
causeroit  une  fatigue  insurmontable. 

La  foule  des  romans  d'amour  publiés  en 
Allemagne  a  fait  tourner  un  peu  en  plaisan- 
terie les  clairs  de  lune,  les  harpes  qui  reten- 
tissent le  soir  dans  la  vallée,  enfin  tous  les 
moyens  connus  de  bercer  doucement  lame; 
mais  néanmoins  il  y  a  dans  nous  une  dispo- 
sition naturelle  qui  se  plaît  à  ces  faciles  lec- 
tures, c'est  au  génie  à  s'emparer  de  cette  dis- 
position qu'on  voudroit  en  vain  combattre. 
11  est  si  beau  d'aimer  et  d'être  aimé,  que 
cet  hymne  de  la  vie  peut  se  moduler  à  l'in- 
fini, sans  que  le  cœur  en  éprouve  de  lassi- 
tude; ainsi  l'on  revient  avec  joie  au  motif 
d'un  chant  embelli  par  des  notes  brillantes. 
Je  ne" dissimulerai  pas  cependant  que  les 
romans,  même  les  plus  purs,  font  du  mal  ; 
il  nous  ont  trop  appris  ce  qu'il  y  a  de  plus 
secret  dans  les  sentiments.  On  ne  peut  plus 
rien  éprouver  sans  se  souvenir  presque  de 


312  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

l'avoir  lu,  et  tous  les  voiles  du  cœur  ont  été 
déchirés.  Les  anciens  n'auroient  jamais  fait 
ainsi  de  leur  ame  un  sujet  de  fiction  ;  il  leur 
restoit  un  sanctuaire  où  même  leur  propre 
regard  auroit  craint  de  pénétrer;  mais  enfin 
le  genre  des  romans  admis,  il  y  fa'  :;  de  l'in- 
térêt, et  c'est,  e<  nme  3e  disoit  ofl  de 
l'action  dans  l'orateur,  la  condition  trois  fois 
nécessaire. 

Les  Allemands  comme  les  Anglais  sont 
très  féconds  en  romans  qui  peignent  la  vie 
domestique.  La  peinture  des  mœurs  est  plus 
élégante  dans  les  romans  anglais;  elle  a  plus 
de  diversité  dans  les  romans  allemands.  Il 
y  a  en  Angleterre,  malgré  l'indépendance  des 
caractères,  une  manière  d'être  générale  don- 
née par  la  bonne  compagnie;  en  Allemagne 
rien  à  cet  éoard  n'est  convenu.  Plusieurs  de 
ces  romans  fondés  sur  nos  sentiments  et.  nos 
mœurs,  et  qui  tiennent  parmi  les  livres  le 
rang  des  drames  au  théâtre,  méritent  d'être 
cités,  mais  ce  qui  est  sans  égal  et  sans  pareil, 
c'est  Werther:  on  voit  là  tout  ce  que  le  génie 
de  Goethe  pouvoit  produire  quand  il  étoit 
passionné.  L'on  dit  qu'il  attache  mainte- 
nant peu  de  prix  à  cet  ouvrage  de  sa  jeu- 
nesse ;   l'effervescence  d'imagination,  qui  lui 


DES  ROMANS.  3;3 

inspira  presque  de  l'enthousiasme  pour  le 
suicide,  doit  lui  paroître  maintenant  blâma- 
ble. Quand  on  est  très  jeune,  la  dégrada- 
tion de  l'être  n'ayant  en  rien  commencé,  le 
tombeau  ne  semble  qu'une  image  poétique, 
qu'un  sommeil  environné  de  figures  à  ge- 
noux qui  nous  pleurent;  il  n'en  est  plus 
ainsi  même  dès  le  milieu  de  la  vie,  et  l'on 
apprend  alors  pourquoi  la  religion,  cette 
science  de  l'ame,  a  mêlé  l'horreur  du  meur- 
tre à  l'attentat  contre  soi-même. 

Goethe  néanmoins  auroit  grand  tort  de 
dédaigner  l'admirable  talent  qui  se  manifeste 
dans  Werther  ;  ce  ne  sont  pas  seulement  les 
souffrances  de  l'amour,  mais  les  maladies  de 
l'imagination  dans  notre  siècle,  dont  il  a  su 
faire  le  tableau  ;  ces  pensées  qui  se  pressent 
dans  l'esprit  sans  qu'on  puisse  les  changer  en 
actes  de  la  volonté;  le  contraste  singulier 
d'une  vie  beaucoup  plus  monotone  que  celle 
des  anciens,  et  d'une  existence  intérieure 
beaucoup  plus  agitée,  causent  une  sorte 
d'étourdissement  semblable  à  celui  qu'on 
prend  sur  le  bord  de  l'abîme,  et  la  fatigue 
même  qu'on  éprouve  après  l'avoir  long-temps 
contemplé  peut  entraîner  à  s'y  précipiter, 
Goethe  a  su  joindre  à  cette  peinture  des  in- 


314  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

quiétudes  de  l'ame,  si  philosophique  dans 
ses  résultats,  une  fiction  simple  mais  d'un 
intérêt  prodigieux.  Si  Ton  a  cru  nécessaire 
dans  toutes  les  sciences  de  frapper  les  yeux 
par  les  signes  extérieurs,  n'est-il  pas  naturel 
d'intéresser  le  cœur  pour  y  graver  de  grandes 
pensées  ? 

Les  romans  par  lettres  supposent  toujours 
plus  de  sentiments  que  de  faits;  jamais  les 
anciens  n'auroient  imaginé  de  donner  cette 
forme  à  leurs  fictions  ;  et  ce  n'est  même  que 
depuis  deux  siècles  que  la  philosophie  s'est 
assez  introduite  en  nous-mêmes  pour  que 
l'analyse  de  ce  qu'on  éprouve  tienne  une  si 
grande  place  dans  les  livres.  Cette  manière 
de  concevoir  les  romans  n'est  pas  aussi  poé- 
tique, sans  doute,  que  celle  qui  consiste 
toute  entière  dans  les  récits;  mais  l'esprit 
humain  est  maintenant  bien  moins  avide  des 
événements  même  les  mieux  combinés,  que 
des  observations  sur  ce  qui  se  passe  dans  le 
cœur.  Cette  disposition  tient  aux  grands 
changements  intellectuels  qui  ont  eu  lieu 
dans  l'homme  ;  il  tend  toujours  plus  en 
urnéral  à  se  replier  sur  lui-même,  et  cherche 
la  religion,  l'amour  et  la  pensée  dans  le  plus 
intime  de  son  Être. 


DES  ROMANS.  315 

Plusieurs  écrivains  allemands  ont  com- 
posé des  contes  de  revenants  et  de  sorcières, 
et  pensent  qu'il  y  a  plus  de  talent  dans  ces 
inventions  que  dans  un  roman  fondé  sur 
une  circonstance  de  la  vie  commune:  tout 
est  bien  si  Ton  y  est  porté  par  des  disposi- 
tions naturelles;  mais  en  général  il  faut  des 
vers  pour  les  choses  merveilleuses,  la  prose 
n'y  suffit  pas.  Quand  les  fictions  repré- 
sentent des  siècles  et  des  pays  très  différents 
de  ceux  où  nous  vivons,  il  faut  que  le 
charme  de  la  poésie  supplée  au  plaisir  que 
la  ressemblance  avec  nous-mêmes  nous 
feroit  goûter.  La  poésie  est  le  médiateur 
ailé  qui  transporte  les  temps  passés  et  les 
nations  étrangères  dans  une  région  sublime 
où  l'admiration  tient  lieu  de  sympathie. 

Les  romans  de  chevalerie  abondent  en 
Allemagne;  mais  on  auroit  dû  les  rattacher 
plus  scrupuleusement  aux  traditions  an- 
ciennes :  à  présent  on  recherche  ces  sources 
précieuses  ;  et,  dans  un  livre  appelé  Le  livre 
des  héros,  on  a  trouvé  une  foule  d'aventures 
racontées  avec  force  et  naïveté;  il  importe 
de  conserver  la  couleur  de  ce  style  et  de  ces 
mœurs  anciennes,  et  de  ne  pas  prolonger, 
par  l'analyse  des  sentiments,  les  récits  de  ces 


S 16  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  AFT3. 

temps  où  l'honneur  et  l'amour  agissoient  sur 
le  cœur  de  l'homme,  comme  la  fatalité  chez 
les  anciens,  sans  qu'on  réfléchît  aux  motifs  des 
actions,  ni  que  l'incertitude  y  fût  admise. 

Les  romans  philosophiques  ont  pris  depuis 
quelque  temps,  en  Allemagne,  le  pas  sur 
tous  les  autres  ;  ils  ne  ressemblent  point  à 
ceux  des  Français  ;  ce  n'est  pas  comme  dans 
Voltaire  une  idée  générale  qu'on  exprime 
par  un  fait  en  forme  d'apologue,  mais  c'est 
un  tableau  de  la  vie  humaine  tout-à-fait  im- 
partial, un  tableau  dans  lequel  aucun  intérêt 
passionné  ne  domine;  des  situations  diverses 
se  succèdent  dans  tous  les  rangs,  dans  tous 
les  états,  dans  toutes  les  circonstances,  et 
l'écrivain  est  là  pour  les  raconter;  c'est  ainsi 
que  Goethe  a  conçu  Wilhelin  Meister,  ou- 
vrage très  admiré  en  Allemagne,  mais  ailleurs 
peu  connu. 

Wilhelm  Meister  est  plein  de  discussions 
ingénieuses  et  spirituelles  ;  on  en  feroit  un 
ouvrage  philosophique  du  premier  ordre, 
s'il  ne  s'y  mêloit  pas  une  intrigue  de  roman, 
dont  l'intérêt  ne  vaut  pas  ce  qu'elle  fait 
perdre;  on  y  trouve  des  peintures  très  fines 
et  très  détaillées  d'une  certaine  classe  de  la 
société,  plus  nombreuse  en  Allemagne  que 


DES  ROMANS.  3iy 

dans  les  autres  pays;  classe  dans  laquelle 
les  artistes,  les  comédiens  et  les  aventuriers 
se  mêlent  avec  les  bourgeois  qui  aiment  la 
vie  indépendante,  et  avec  les  grands  seigneurs 
qui  croient  protéger  les  arts  :  chacun  de  ces 
tableaux  prisa  part  est  charmant  i  mais  il 
n'y  a  d'autre  intérêt  dans  l'ensemble  de 
l'ouvrage  que  celui  qu'on  doit  mettre  à 
savoir  l'opinion  de  Goethe  sur  chaque  sujet: 
Je  héros  de  son  roman  est  un  tiers  importun, 
qu'il  a  mis,  on  ne  sait  pourquoi,  entre  son 
lecteur  et  lui. 

Au  milieu  de  ces  personnages  de  Wilhelm 
Meister,  plus  spirituels  que  signifiants,  et  de 
ces  situations  plus  naturelles  que  saillantes, 
un  épisode  charmant  se  retrouve  djans  plu- 
sieurs endroits  de  l'ouvrage,  et  réunit  tout 
ce  que  la  chaleur  et  l'originalité  du  talent 
de  Goethe  peuvent  faire  éprouver  de  plus 
animé.  Une  jeune  fille  italienne  est  l'enfant 
de  l'amour,  et  d'un  amour  criminel  et  terri- 
ble, qui  a  entraîné  un  homme  consacré  par 
serment  au  culte  de  la  divinité;  les  deux 
époux,  déjà  si  coupables,  découvrent  après 
leur  hymen  qu'ils  étoient  frère  et  sœur,  et 
que  l'inceste  est  pour  eux  la  punition  du 


313  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

parjure.  La  mère  perd  la  raison,  et  le  père 
parcourt  le  monde  comme  un  malheureux 
errant  qui  ne  veut  d'asile  nulle  part.  Le  fruit 
infortuné  de  cet  amour  si  funeste,  sans  appui 
dès  sa  naissance,  est  enlevé  par  des  danseurs 
de  corde;  ils  Fexercent  jusqu'à  l'âge  de  dix 
ans  dans  les  misérables  jeux  dont  ils  tirent 
leur  subsistance:  les  cruels  traitements  qu'on 
lui  fait  éprouver  intéressent  Wilhelm,  et  il 
prend  à  son  service  cette  jeune  fille  sous 
l'habit  de  garçon,  qu'elle  a  porté  depuis 
qu'elle  est  au  monde. 

x\lors  se  développe  dans  cette  créature  ex- 
traordinaire un  mélange  singulier  d'enfance 
et  de  profondeur,  de  sérieux  et  d'imagina- 
tion ;  ardente  comme  les  Italiennes,  silen- 
cieuse et  persévérante  comme  une  personne 
réfléchie, la  parole  ne  semble  pas  son  langage. 
Le  peu  de  mots  qu'elle  dit  cependant  est 
solennel,  et  répond  à  des  sentiments  bien 
plus  forts  que  son  âge,  et  dont  elle-même 
n'a  pas  le  secret.  Elle  s'attache  à  "Wilhelm 
avec  amour  et  respect;  elle  le  sert  comme 
un  domestique  fidèle,  elle  l'aime  comme 
une  femme  passionnée  :  sa  vie  ayant  toujours 
été  malheureuse,  on  diroit  qu'elle  n'a  point 


DES  ROMANS.  3I§ 

connu  l'enfance,  et  que,  souffrant  dans  l'âge 
auquel  la  nature  n'a  destine  que  des  jouis- 
sances, elle  n'existe  que  pour  une  seule  af- 
fection avec  laquelle  les  battements  de  son 
cœur  commencent  et  finissent. 

Le  personnage  de  Mignon  (c'est  le  nom 
de  la  jeune  fille)  est  mystérieux  comme  un 
rêve;  elle  exprime  ses  regrets  pour  l'Italie 
dans  des  vers  ravissants  que  tout  le  monde 
sait  par  cœur  en  Allemagne  :  "  Connois-tu 
cette  terre  où  les  citronniers  fleurissent,  etc." 
Enfin  la  jalousie,  cette  impression  trop  forte 
pour  de  si  jeunes  organes,  brise  la  pauvre 
enfant,  qui  sentit  la  douleur  avant  que  l'âge 
lui  donnât  la  force  de  lutter  contre  elle. 
Il  faudroit,  pour  comprendre  tout  l'effet  de 
cet  admirable  tableau,  en  rapporter  chaque 
détail.  On  ne  peut  se  représenter  sans  émo- 
tion les  moindres  mouvements  de  cette  jeune 
fille;  il  y  a  je  ne  sais  quelle  simplicité 
magique  en  elle  qui  suppose  des  abîmes  de 
pensées  et  de  sentiments  ;  l'on  croit  entendre 
gronder  l'orage  au  fond  de  son  ame,  lors 
même  que  l'on  ne  sauroit  citer  ni  une  parole 
ni  une  circonstance  qui  motive  l'inquiétude 
inexprimable  qu'elle  fait  éprouver. 

Malgré  ce  bel  épisode,  on  aperçoit  dans 


320  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Wilhelra  Meister  le  système  singulier  qui  s'est 
développé  depuis  quelque  temps  dans  la 
nouvelle  école  allemande:  les  récits  des  an- 
ciens, et  même  leurs  poèmes,  quelque  animés 
qu'ils  soient  dans  le  fond,  sont  calmes  par  la 
forme;  et  Ton  s'est  persuadé  que  les  mo- 
dernes feroient  bien  d'imiter  la  tranquillité 
des  écrivains  antiques  :  mais  en  fait  d'ima- 
gination, ce  qui  n'est  commandé  que  par  la 
théorie  ne  réussit  guère  dans  la  pratique.  S'il 
s'agit  d'événements  tels  que  ceux  de  l'Iliade, 
ils  intéressent  deux-mêmes,  et  moins  le  sen- 
timent personnel  de  l'auteur  s'aperçoit,  plus 
le  tableau  fait  impression  :  mais  si  l'on  se 
met  à  peindre  les  situations  romanesques 
avec  le  calme  impartial  d'Homère,  le  ré- 
sultat n'en  sauroit  être  très  attachant. 

Goethe  vient  de  faire  paroître  un  roman 
intitulé,  Les  affinités  de  choir,  qu'on  peut  ac- 
cuser sur-tout,  ce  me  semble,  du  défaut  que 
je  viens  d'indiquer.  Un  ménage  heureux 
s'est  retiré  à  la  campagne;  les  deux  époux 
invitent,  l'un  son  ami,  l'autre  sa  nièce,  à  par- 
tager leur  solitude  ;  l'ami  devient  amoureux 
de  la  femme,  et  l'époux,  de  la  jeune  fille 
nièce  de  sa  femme.  11  se  livre  à  l'idée  de 
recourir  au  divorce  pour  s'unir  à  ce  qu'il 


DES  ROMANS.  321 

aime;  la  jeune  fille  est  prête  à  y  consentir: 
des  événements  malheureux  la  ramènent  au 
sentiment  du  devoir;  mais  quand  elle  re- 
connoît  la  nécessité  de  sacrifier  son  amour, 
elle  en  meurt  de  douleur,  et  celui  qu'elle 
aime  ne  tarde  pas  à  la  suivre. 

La  traduction  des  Affinités  de  choix  n'a 
point  eu  de  succès  en  France,  pareeque 
l'ensemble  de  cette  fiction  n'a  rien  de  carac- 
térisé, et  qu'on  ne  sait  pas  dans  quel  but 
elle  a  été  conçue;  ce  n'est  point  un  tort  en 
Allemagne  que  cette  incertitude  :  comme  les 
événements  de  ce  monde  ne  présentent  sou- 
vent que  des  résultats  indécis,  l'on  consent  à 
trouver  dans  les  romans  qui  les  peignent  les 
mêmes  contradictions  et  les  mêmes  doutes. 
Il  y  a  dans  l'ouvrage  de  Goethe  une  foule 
de  pensées  et  d'observations  fines;  mais  il 
est  vrai  que  l'intérêt  y  languit  souvent,  et 
qu'on  trouve  presqu'autant  de  lacunes  dans 
ce  roman  que  dans  la  vie  humaine  telle 
qu'elle  se  passe  ordinairement.  Un  roman 
cependant  ne  doit  pas  ressembler  à  des  mé- 
moires particuliers;  car  tout  intéresse  dans 
ce  qui  a  existé  réellement,  tandis  qu'une 
fiction  ne  peut  égaler  l'effet  de  la  vérité 
qu'en   la   surpassant,    c'est-à-dire  en    ayant 

TOME  II.  y 


322  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

plus  de  force,  plus  d'ensemble  et  plus  d'ac- 
tion qu'elle. 

La  description  du  jardin  du  baron  et  des 
embellissements  qu'y  fait  la  baronne  ab- 
sorbe plus  du  tiers  du  roman  ;  et  Ton  a  peine 
à  partir  de  là  pour  être  ému  par  une  catas- 
trophe tragique  :  la  mort  du  héros  et  de  l'hé- 
roïne ne  semble  plus  qu'un  accident  fortuit, 
pareeque  le  cœur  n'est  pas  préparé  long- 
temps d'avance  à  sentir  et  à  partager  la 
peine  qu'ils  éprouvent.  Cet  écrit  offre  un 
singulier  mélange  de  l'existence  commode 
et  des  sentiments  orageux  ;  une  imagination 
pleine  de  grâce  et  de  force  s'approche  des 
plus  grands  effets  pour  les  délaisser  tout  à 
coup,  comme  s'il  ne  valoit  pas  la  peine  de 
les  produire  ;  et  l'on  diroit  que  l'émotion  fait 
du  mal  à  l'écrivain  de  ce  roman,  et  que,  par 
paresse  de  cœur,  il  met  de  côté  la  moitié  de 
son  talent,  de  peur  de  se  faire  souffrir  lui- 
même  en  attendrissant  les  autres. 

Une  question  plus  importante,  c'est  de 
savoir  si  un  tel  ouvrage  est  moral,  c'est-à 
dire,  si  l'impression  qu'on  en  reçoit  est  favo- 
rable au  perfectionnement  de  l'aine;  les 
événements  ne  sont  de  rien  à  cet  éiiard  dans 
une  fiction  ;  on  sait  si  bien  qu'ils  dépendent 


DES  ROMANS.  32t 

de  la  volonté  de  l'auteur,  qu'ils  ne  peuvent 
réveiller  la  conscience  de  personne  :  la  mo- 
ralité d'un  roman  consiste  donc  dans  les  sen- 
timents qu'il  inspire.  On  ne  sauroit  nier 
qu'il  y  a  dans  le  livre  de  Goethe  une  pro- 
fonde connoissance  du  cœur  humain,  mais 
une  connoissance  décourageante;  la  vie  y 
est  représentée  comme  une  chose  assez  in- 
différente, de  quelque  manière  qu'on  la 
passe  ;  triste  quand  on  l'approfondit,  assez 
agréable  quand  on  l'esquive,  susceptible  de 
maladies  morales  qu'il  faut  guérir  si  Ton 
peut,  et  dont  il  faut  mourir  si  Ton  n'en  peut 
guérir. — Les  passions  existent,  les  vertus  ex- 
istent; il  y  a  des  gens  qui  assurent  qu'il  faut 
combattre  les  unes  par  les  autres;  il  y  en  a 
d'autres  qui  prétendent  que  cela  ne  se  peut 
pas;  voyez  et  jugez,  semble  dire  l'écrivain 
qui  raconte,  avec  impartialité,  les  arguments 
que  le  sort  peut  donner  pour  et  contre 
chaque  manière  de  voir. — 

Onauroit  tort  cependant  de  se  figurer  que 
ce  scepticisme  soit  inspiré  par  la  tendance 
matérialiste  du  dix-huitième  siècle;  les  opi- 
nions de  Goethe  ont  bien  plus  de  profon- 
deur, mais  elles  ne  donnent  pas  plus  de  con- 
solations à  lame.   On  aperçoit  dans  ses  écrits 

y  2 


324  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

une  philosophie  dédaigneuse  qui  dit  au  bien 
comme  au  mal  : — cela  doit  être,  puisque  cela 
est; — un  esprit  prodigieux  qui  domine  toutes 
les  autres  facultés,  et  se  lasse  du  talent  même, 
comme  ayant  quelque  chose  de  trop  invo- 
lontaire et  de  trop  partial  ;  enfin,  ce  qui 
manque  sur-tout  à  ce  roman,  c'est  un  senti- 
ment religieux  ferme  et  positif:  les  princi- 
paux personnages  sont  plus  accessibles  à  la 
superstition  qu'à  la  croyance;  et  Ton  sent 
que  dans  leur  cœur,  la  religion,  comme 
l'amour,  n'est  que  l'effet  des  circonstances  et 
pourvoit  varier  avec  elles. 

Dans  la  marche  de  cet  ouvrage,  l'auteur 
se  montre  trop  incertain  ;  les  figures  qu'il  des- 
sine et  les  opinions  qu'il  indique  ne  laissent 
que  des  souvenirs  vacillants;  il  faut  en  con- 
venir, beaucoup  penser  conduit  quelquefois 
à  tout  ébranler  dans  le  fond  de  soi-même  ; 
Riais  un  homme  de  génie  tel  que  Goethe  doit 
servir  de  guide  à  ses  admirateurs  dans  une 
route  assurée.   Jl  n'est  plus  temps  de  douter, 
il  n'est  plus  temps  de  mettre,  à  propos  do 
toutes  choses,  des  idées  ingénieuses  dans  les 
deux  côtés  de  la  balance;  il  faut  se  livrer  à 
la  confiance,  à  l'enthousiasme,  à  l'admiration 
que  la  jeunesse  immortelle   de  lame  peut 


DES  ROMANS.  325 

toujours  entretenir  en  nous-mêmes  ;  cette 
jeunesse  renaît  des  cendres  mêmes  des  pas- 
sions :  c'est  le  rameau  d'or  qui  ne  peut  se 
flétrir,  et  qui  donne  à  la  Sybille  l'entrée  dans 
les  champs  éiysiens. 

Tieck  mérite  d'être  cité  dans  plusieurs 
genres;  il  est  l'auteur  d'un  roman,  Stern- 
bald,  dont  la  lecture  est  délicieuse;  les  évé- 
nements y  sont  en  petit  nombre,  et  ce  qu'il 
y  en  a  n'est  pas  même  conduit  jusqu'au  dé- 
nouement ;  mais  on  ne  trouve  nulle  part,  je 
crois,  une  si  agréable  peinture  de  la  vie  d'un 
artiste;  l'auteur  place  son  héros  dans  le  beau 
siècle  des  arts,  et  le  suppose  écolier  d'Albert 
Durer,  contemporain  de  Raphaël.  11  le  fait 
voyager  dans  diverses  contrées  de  l'Europe, 
et  peint  avec  un  charme  tout  nouveau  le 
plaisir  que  doivent  causer  les  objets  exté- 
rieurs quand  on  n'appartient  exclusivement 
à  aucun  pays,  ni  à  aucune  situation,  et  qu'on 
se  promène  librement  à  travers  la  nature 
pour  y  chercher  des  inspirations  et  des  mo- 
dèles. Cette  existence  voyageuse  et  rêveuse 
tout  à  la  fois  n'est  bien  sentie  qu'en  /Alle- 
magne. Dans  les  romans  français  nous  dé- 
crivons toujours  les  mœurs  et  les  relations 
sociales  ;    mais  il  y  a  un  grand  secret  de 


32(5  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

bonheur  dans  cette  imagination  qui  plane 
sur  la  terre  en  la  parcourant,  et  ne  se  mêle 
point  aux  intérêts  actifs  de  ce  monde. 

Ce  que  le  sort  refuse  presque  toujours  aux 
pauvres  mortels,  c'est  une  destinée  heureuse 
dont  les  circonstances  se  succèdent  et  s'en* 
chaînent  selon  nos  souhaits;  mais  les  im- 
pressions isolées  sont  pour  la  plupart  assez 
douces,  et  le  présent,  quand  on  peut  le  con- 
sidérer à  part  des  souvenirs  et  des  craintes, 
est  encore  le  meilleur  moment  de  Fhomme. 
Il  y  a  donc  une  philosophie  poétique  très 
sage  dans  ces  jouissances  instantanées  dont 
Fexistence  d'un  artiste  se  compose;  les  sites 
nouveaux,  les  accidents  de  lumière  qui  les 
embellissent  sont  pour  lui  des  événements 
qui  commencent  et  finissent  le  même  jour, 
et  n'ont  rien  à  faire  avec  le  passé  ni  avec 
l'avenir;  les  affections  du  cœur  dérobent 
l'aspect  de  la  nature,  et  l'on  s  étonne  en  li- 
sant le  roman  de  Tieck  de  toutes  les  mer- 
veilles qui  nous  environnent  à  notre  insçu. 

L'auteur  a  mêlé  à  cet  ouvrage  des  poésies 
détachées,  dont  quelques  unes  sont  des  chefs- 
d'œuvre.  Lorsqu'on  met  des  vers  dans  un 
roman  français,  presque  toujours  ils  inter- 
rompent  l'intérêt  et   détruisent    l'harmonie 


DES  ROMANS.  327 

del'ensemble.  Il  n'en  est  pas  ainsi  dans 
Stcrnbald  ;  le  roman  est  si  poétique  en  lui- 
même,  que  la  prose  y  paroît  comme  un  réci- 
tatif qui  succède  au  chant,  ou  le  prépare. 
On  y  trouve  entre  autres  quelques  stances 
sur  le  retour  du  printemps  qui  sont  eni- 
vrantes comme  la  nature  à  cette  époque. 
L'enfance  y  est  présentée  sous  mille  formes 
différentes  ;  l'homme,  les  plantes,  la  terre,  le 
ciel,  tout  y  est  si  jeune,  toute  y  est  si  riche 
d'espérance,  qu'on  diroit  que  le  poëte  cé- 
lèbre les  premiers  beaux  jours  et  les  pre- 
mières fleurs  qui  parèrent  le  monde. 

Nous  avous  en  français  plusieurs  romans 
comiques,  et  l'un  des  plus  remarquables 
c'est  Gil-Blas.  Je  ne  crois  pas  qu'on  puisse 
citer  chez  les  Allemands  un  ouvrage  où  l'on 
se  joue  si  spirituellement  des  choses  de  la 
vie.  Ils  ont  à  peine  un  monde  réel,  com- 
ment pourroient-ils  déjà  s'en  moquer  ?  La 
gaieté  sérieuse  qui  ne  tourne  rien  en  plai- 
santerie, mais  amuse  sans  le  vouloir,  et  fait 
rire  sans  avoir  ri;  cette  gaieté,  que  les  An- 
glais appellent  humour,  se  trouve  aussi  dans 
plusieurs  écrits  allemands;  mais  il  est  presque 
impossible  de  les  traduire.  Quand  la  plai- 
santerie consiste  dans  une  pensée  philoso- 


328  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

phique  heureusement  exprimée,  comme  le 
Gulliver  de  Swift,  le  changement  de  langue 
n'y  fait  rien  ;  mais  Tristram  Shandy  de  Sterne 
perd  en  français  presque  toute  sa  grâce.  Les 
plaisanteries  qui  consistent  dans  les  formes  du 
langage  en  disent  peut-être  à  l'esprit  mille 
foisplusquelcs  idées, et  cependant  on  ne  peut 
transmettre  aux  étrangers  ces  impressions  si 
vives,  excitées  par  des  nuances  si  6nes. 

Ciaudius  est  un  des  auteurs  allemands  qui 
a  le  plus  de  cette  gaieté  nationale,  partage 
exclu- if  de  chaque  littérature  étrangère.  Il 
a  publié  un  recueil  composé  de  plusieurs 
pièces  détachées  sur  différents  sujets  ;  il  en 
est  quelques  unes  de  mauvais  goût,  quel- 
ques autres  de  peu  d'importance,  mais  il  y 
règne  une  originalité  et  une  vérité  qui  ren- 
dent les  moindres  choses  piquantes.  Cet 
écrivain,  dont  le  style  est  revêtu  d'une  appa- 
rence simple,  et  quelquefois  même  vulgaire, 
pénètre  jusqu'au  fond  du  coeur,  par  la  sin- 
cérité de  ses  sentiments.  11  vous  fait  pleurer 
comme  il  vous  fait  rire,  pareequ'il  excite  en 
vous  la  sympathie,  et  que  vous  reconnoissez 
un  semblable  et  un  ami  dans  tout  ce  qu'il 
éprouve.  On  ne  peut  rien  extraire  des  écrits 
de  Ciaudius,  son  talent  agit  comme  une  sen- 


DES  ROMANS.  329 

sation,  il  faut  l'avoir  éprouvée  pour  en  par- 
ler. Il  ressemble  à  ces  peintres  flamands 
qui  s'élèvent  quelquefois  à  représenter  ce 
qu'il  y  a  de  plus  noble  dans  la  nature,  ou  à 
l'Espagnol  Murillos  qui  peint  des  pauvres  et 
des  mendiants  avec  une  vérité  parfaite,  mais 
qui  leur  donne  souvent,  même  à  son  insçu, 
quelques  traits  d'une  expression  noble  et 
profonde.  Il  faut,  pour  mêler  avec  succès 
le  comique  et  le  pathétique,  être  éminem- 
ment naturel  dans  l'un  et  dans  l'autre  ;  dès 
que  le  factice  s'aperçoit,  tout  contraste  fait 
disparate;  mais  un  grand  talent  plein  de 
bonhomie  peut  réunir  avec  succès  ce  qui  n'a 
du  charme  que  sur  le  visage  de  l'enfance,  le 
sourire  au  milieu  des  pleurs. 

Un  autre  écrivain  plus  moderne  et  plus 
célèbre  que  Claudius  s'est  acquis  une  grande 
réputation  en  Allemagne  par  des  ouvrages 
qu'on  appelleroit  des  romans,  si  une  déno- 
mination connue  pouvoit  convenir  à  des 
productions  si  extraordinaires.  J.  Paul 
Richter  a  sûrement  plus  d'esprit  qu'il  n'en 
faut  pour  composer  un  ouvrage  qui  intéres- 
seroit  les  étrangers  autant  que  les  Allemands, 
et  néanmoins  rien  de  ce  qu'il  a  publié  ne 
peut  sortir  de  l'Allemagne.   Ses  admirateurs 


330  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

diront  que  cela  tient  à  l'originalité  même  de 
son  génie;  il  me  semble  que  ses  défauts  en 
sont  autant  la  cause  que  ses  qualités.  Il 
faut,  dans  nos  temps  modernes,  avoir  Fesprit 
européen;  les  Allemands  encouragent  trop 
dans  leurs  auteurs  cette  hardiesse  vagabonde 
qui,  toute  audacieuse  qu'elle  paroît,  n'est  pas 
toujours  dénuée  d'affectation.  Madame  de 
Lambert  disoit  à  son  fils  : — Mon  ami,  ne 
vous  permettez  que  les  sottises  qui  vous  fe- 
ront un  grand  plaisir. — On  pourroit  prier 
J.  Paul  de  n'être  bizarre  que  malgré  lui: 
tout  ce  qu'on  dit  involontairement  répond 
toujours  à  la  nature  de  quelqu'un  ;  mais 
quand  l'originalité  naturelle  est  gâtée  par  la 
prétention  à  l'originalité,  le  lecteur  ne  jouit 
pas  complètement  même  de  ce  qui  est  vrai, 
par  le  souvenir  et  la  crainte  de  ce  qui  ne 
l'est  pas. 

On  trouve  cependant  des  beautés  admira- 
bles dans  les  ouvrages  de  J.  Paul  ;  mais  l'or- 
donnance et  le  cadre  de  ses  tableaux  sont  si 
défectueux,  que  les  traits  de  génie  les  plus 
lumineux  se  perdent  dans  la  confusion  de 
l'ensemble.  Les  écrits  de  J.  Paul  doivent 
être  considérés  sous  deux  points  de  vue,  la 
plaisanterie  et  le  sérieux  ;  car  il  mêle  con- 


DES  ROMANS.  331 

stamment  Tune  à  l'antre.  Sa  manière  d'ob- 
server le  cœur  humain  est  pleine  de  finesse 
et  de  gaieté,  mais  il  ne  connoît  guère  que  le 
cœur  humain  tel  qu'on  peut  le  juger  d'après 
les  petites  villes  d'Allemagne,  et  il  y  a  sou- 
vent dans  la  peinture  de  ces  mœurs  quelque 
chose  de  trop  innocent  pour  notre  siècle. 
Des  observations  si  délicates  et  presque  si 
minutieuses  sur  les  affections  morales  rappel- 
lent un  peu  ce  personnage  des  contes  de 
Fées,  surnommé  Fine  Oreille,  parcequ'il  en- 
tendoit  les  plantes  pousser.  Sterne  a  bien 
à  cet  égard  quelque  analogie  avec  J.  Paul; 
mais  si  J.  Paul  lui  est  très  supérieur  dans  la 
partie  sérieuse  et  poétique  de  ses  ouvrages, 
Sterne  a  plus  de  goût  et  d'élégance  dans  la 
plaisanterie,  et  l'on  voit  qu'il  a  vécu  dans 
une  société  dont  les  rapports  étoient  plus 
étendus  et  plus  brillants. 

Ce  seroit  un  ouvrage  bien  remarquable 
néanmoins  que  des  pensées  extraites  des 
ouvrages  de  J.  Paul  ;  mais  on  s'aperçoit,  en 
Je  lisant,  de  l'habitude  singulière  qu'il  a  de 
Tecueillir  partout,  dans  des  vieux  livres  in- 
connus, dans  des  ouvrages  de  sciences,  etc., 
des  métaphores  et  des  allusions.  Les  rap- 
prochements qu'il  en  tire  sont  presque  tou-» 


332  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

jours  très  ingénieux  :  mais  quand  il  faut  de 
l'étude  et  de  l'attention  pour  saisir  une  plai- 
santerie, il  n'y  a  guère  que  les  Allemands 
qui  consentent  à  rire  à  la  longue  et  se  don- 
nent autant  de  peine  pour  comprendre  ce 
qui  les  amuse  que  ce  qui  les  instruit. 

Au  fond  de  tout  cela  Ton  trouve  une  foule 
d'idées  nouvelles,  et  si  Ton  y  parvient,  Ton 
s'y  enrichit  beaucoup;  mais  l'auteur  a  né- 
gligé l'empreinte  qu'il  falloit  donner  à  ces 
trésors.  La  gaieté  des  Français  vient  de 
l'esprit  de  société  ;  celle  des  Italiens,  de 
l'imagination  ;  celle  des  Anglais,  de  l'origi- 
nalité du  caractère;  la  gaieté  des  Allemands 
est  philosophique.  Us  plaisantent  avec  les 
choses  et  avec  les  livres  plutôt  qu'avec  leurs 
semblables.  Il  y  a  dans  leur  tête  un  chaos 
de  connoissanecs  qu'une  imagination  indé- 
pendante et  fantasque  combine  de  mille  ma- 
nières, tantôt  originales,  tantôt  confuses  ; 
mais  où  la  vigueur  de  l'esprit  et  de  lame  se 
fait  toujours  sentir. 

L'esprit  de  J.  Paul  ressemble  souvent  à 
celui  de  Montagne.  Les  auteurs  français  de 
l'ancien  temps  ont  en  général  plus  de  rap- 
port avec  les  Allemands  que  les  écrivains  du 
siècle  de  Louis  XIV;   car  c'est  depuis   ce 


DES  ROMANS.  333 

temps-là  que  la  littérature   française  a  pris 
une  direction  classique, 

Paul  Richter  est  souvent  sublime  dans  la 
partie  sérieuse  de  ses   ouvrages  ;    mais   la . 
mélancolie    continuelle     de     son     langage 
ébranle     quelquefois    jusqu'à    la    fatigue. 
Lorsque    l'imagination    nous    balance    trop 
long-temps  dans  le  vague,  à  la  fin  les  cou- 
leurs se  confondent  à  nos  regards,  les  con- 
tours s'effacent,  et  il  ne  reste  de  ce  qu'on  a. 
lu  qu'un  retentissement  au  lieu  d'un  souve- 
nir.   La  sensibilité  de  J.  Paul  touche  lame, 
mais  ne  la  fortifie  pas  assez.     La  poésie  de 
son  style  ressemble  aux  sons  de  l'harmonica, 
qui  ravissent  d'abord  et  font  mal  au  bout 
de  quelques  instants,  parceque  l'exaltation 
qu'ils  excitent   n'a  pas   d'objet  déterminé. 
L'on  donne  trop  d'avantage  aux  caractères 
arides  et  froids  quand  on  leur  présente  la 
sensibilité  comme  une  maladie,  tandis  que 
c'est  de  toutes  les  facultés  morales  la  plus 
énergique,  puisqu'elle  donne  le  désir  et  la 
puissance  de  se  dévouer  aux  autres. 

Parmi  les  épisodes  touchants  qui  abon- 
dent dans  les  romans  de  Jean  Paul,  dont  le 
fond  n'est  presque  jamais  qu'un  assez  foibie 
prétexte  pour  les  épisodes,  j'en  vais  citer 


334  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

trois,  pris  au  hasard,  pour  donner  l'idée  du 
re.>te.     Un  seigneur  anglais  devient  aveugle 
par  une  double   cataracte;  il   se  fait  faire 
l'opération    sur   un    de   ses    yeux  ;    on    la 
manque,  et  cet  œil  est  perdu  sans  ressource. 
Son  fils,  sans  le  lui  dire,  étudie  chez  un  ocu- 
liste, et,  au  bout  d'une  année,  il  est  jugé  ca- 
pable d'opérer  l'œil   que  l'on   peut  encore 
sauver  à  son  père.     Le  père,  ignorant  l'in- 
tention de  son  fils,    croit  se  remettre  entre 
les  mains  d'un  étranger,  et  se  prépare,  avec 
fermeté,  au  moment  qui   va  décider  si   le 
reste  de  sa  vie  se  passera  dans  les  ténèbres  ; 
il  recommande  même  qu'on  éloigne  son  fils 
de  sa  chambre,  afin  qu'il  ne  soit  pas  trop 
ému  en  assistant  à  cette  redoutable  décision. 
Le  fils  s'approche  en  silence  de  son  père  ;  sa 
main   ne  tremble  pas;  car  la  circonstance 
est  trop  forte  pour  les  signes  ordinaires  de 
l'attendrissement.   Toute  l'ame  se  concentre 
dans  une  seule  pensée,  et  l'excès  môme  de 
la  tendresse   donne  cette  présence  d'esprit 
surnaturelle,  à  laquelle  succéderait  1  égare- 
ment, si  l'espoir  étoit  perdu.     Enfin  l'opé- 
ration  réussit,  et  le  père,  en  recouvrant  la 
lumière,  aperçoit  le  fer  bienfaisant  dans  la 
main  de  son  propre  fils  ! 


DES  ROMANS.  335 

Un  autre  roman  du  même  auteir»  présente 
aussi  une  situation  très  touchante.   Un  jeune 
aveugle  demande  qu'on  lui  décrive  le  cou- 
cher du  soleil  dont  il  sent  les  rayons  doux 
et  purs  dans  l'atmosphère,   comme  l'adieu 
d'un  ami.     Celui  qu'il  interroge  lui  raconte 
la  nature  dans  toute  sa  beauté;  mais  il  mêle 
à  cette  peinture  une  impression  de  mélan- 
colie qui  doit  consoler  l'infortuné  privé  de  la 
lumière.    Sans  cesse  il  en  appelle  à  la  Divi- 
nité, comme  à  la  source  vive  des  merveilles 
du  monde;  et,  ramenant  tout  à  cette  vue 
intellectuelle,  dont  l'aveugle  jouit  peut-être 
plus  intimement  encore  que  nous,  il  lui  fait 
sentir  dans  l'ame  ce  que  ses  yeux  ne  peuvent 
plus  voir. 

Enfin,  je  risquerai  la  traduction  d'un 
morceau  très  bizarre,  mais  qui  sert  à  faire 
connoître  le  génie  de  Jean  Paul. 

Bayle  a  dit  quelque  part  que  l'athéisme  ne 
devroit  pas  mettre  à  l'abri  de  la  crainte  des 
souffrances  éternelles  :  c'est  une  grande  pensée, 
et  sur  laquelle  on  peut  réfléchir  long-temps 
Le  songe  de  J.  Paul,  que  je  vais  citer,  peut 
être  considéré  comme  cette  pensée  mise  en 
action. 

La  vision  dont  il  s'agit  ressemble  un  peu 


i  6 


336  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

au  délire  de  la  fièvre,  etdoit  être  jugée  comme 
telle.  Sous  tout  autre  rapport  que  celui  de 
l'imagination,  elle  seroit  singulièrement  at- 
taquable. 

Le  but  de  cette  fiction/'  dit  Jean  Paul, 
en  excusera  la  hardiesse.  Si  mon  cœur 
étoit  jamais  assez  malheureux,  assez  dessé- 
ché pour  que  tous  les  sentiments  qui 
"  affirment  Fexistence  d'un  Dieu  y  fussent 
"  anéantis,  je  relirois  ces  pages;  j'en  serois 
"  ébranlé  profondément,  et  j'y  retrouverois 
"  mon  salut  et  ma  foi.  Quelques  hommes 
"  nient  l'existence  de  Dieu  avec  autant  d'in- 
"  diîférence  que  d'autres  l'admettent  ;  et  tel 
"  y  a  cru  pendant  vingt  années,  qui  n'a  ren- 
"  contré  que  dans  la  vingt-unième,  la  minute 
"  solennelle,  où  il  a  découvert  avec  ravisse- 
"  ment  le  riche  apanage  de  cette  croyance, 
"  la  chaleur  vivifiante  de  cette  fontaine  de 

"  naphte. 

Un  Songe. 

"  Lorsque,  dans  l'enfance,  on  nous  raconte 
"  que  vers  minuit,  à  l'heure  où  le  sommeil 
"  atteint  notre  ame  de  si  près,  les  songes 
"  deviennent  plus  sinistres,  les  morts  se  re- 
"  lèvent,  et,  dans  les  églises  solitaires,  eon- 
"  trefont  les  pieuses  pratiques  des  vivants,  la 


DES  ROMANS.  337 

u  mort  nous  effraie  à  cause  des  morts. 
"  Quand  l'obscurité  s'approche,  nous  dé- 
"  tournons  nos  regards  de  l'église  et  de  ses 
"  noirs  vitraux;  les  terreurs  de  l'enfance, 
"  plus  encore  que  ses  plaisirs,  reprennent 
"  des  ailes  pour  voltiger  autour  de  nous 
"  pendant  la  nuit  légère  de  l'ame  assoupie, 
"  Ah  !  n'éteignez  pas  ces  étincelles  ;  laissez- 
"  nous  nos  songes,  même  les  plus  sombres. 
"  Ils  sont  encore  plus  doux  que  notre  ex- 
"  istence  actuelle;  ils  nous  ramènent  à  cet 
"  âge  où  le  fleuve  de  la  vie  réfléchit  encore 
"  le  ciel. 

"  Un  soir  d'été,  j'étois  couché  sur  le 
"  sommet  d'une  colline,  je  m'y  endormis,  et 
"  je  rêvai  que  je  me  réveiîlois  au  milieu  de 
"  la  nuit  dans  un  cimetière.  L'horloge 
"  sonnoit  onze  heurçs.  Toutes  les  tombes 
"  étoient  entrouvertes,  et  les  portes  de  fer 
"  de  l'église,  agitées  par  une  main  invisible, 
"  s'ouvroient  et  se  refermoient  à  grand  bruit. 
"  Je  voyois  sur  les  murs  s'enfuir  des  ombres, 
"  qui  n'y  étoient  projetées  par  aucun  corps  : 
"  d'autres  ombres  livides  s  elevoient  dans  les 
"  airs,  et  les  enfans  seuls  reposoient  encore 
"  dans  les  cercueils.  11  y  avoit  dans  le  ciel 
"  comme  un  nuage  grisâtre,  lourd,  étouffant, 

tome  ii.  z 


338  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"  qu'un  fantôme  gigantesque  serroit  et  pres- 
"  soit  à  longs  plis.  Au-dessus  de  moi  j'en- 
u  tendois  la  chute  lointaine  des  avalanches, 
"  et  sous  mes  pas  la  première  commotion 
"  d'un  vaste  tremblement  de  terre.  Toute 
"  l'église  vacilloit,  et  l'air  étoit  ébranlé  par 
"  des  sons  déchirants  qui  cherchoient  vai- 
"  nement  à  s'accorder.  Quelques  pâles 
"  éclairs  jetoient  une  lueur  sombre.  Je  me 
"  sentis  poussé,  par  la  terreur  même,  à 
"chercher  un  abri  dans  le  temple:  deux 
"  basilics  étincelants  étoient  placés  devant 
"  ses  portes  redoutables. 

"  J'avançai  parmi  la  foule  des  ombres  in- 
u  connues,  sur  qui  le  sceau  des  vieux  siècles 
"  étoit  imprimé;  toutes  ces  ombres  se  pres- 
"  soient  autour  de  l'autel  dépouillé,  et  leur 
"  poitrine  seule  respiroit  et  s'agitoit  avec 
"  violence  ;  un  mort  seulement,  qui  depuis 
"  peu  étoit  enterré  dans  l'église,  reposoit 
"  sur  son  linceul  ;  il  n'y  avoit  point  encore 
"  de  battement  dans  son  sein,  et  un  songe 
"  heureux  faisoit  sourire  son  visage;  mais  à 
"  l'approche  d'un  vivant  il  s'éveilla,  cessa 
"  de  sourire,  ouvrit  avec  un  pénible  effort 
"  ses  paupières  engourdies  ;  la  place  de  l'œil 
étoit  vide,  et  à  celle  du  cœur  il  n'y  avoit 


« 


DES  ROMANS.  339 

11  qu'une  profonde  blessure;  il  souleva  ses 
"mains,  les  joignit  pour  prier;  niais  ses 
"  bras  s'alongèrent,  se  détachèrent  du  corps, 
"  et  les  mains  jointes  tombèrent  à  terre. 

"  Au  haut  de  la  voûte  de  Féglise  étoit  le 
"  cadran  de  l'éternité  ;  on  n'y  voyoit  ni 
"  chiffres  ni  aiguilles,  mais  une  main  noire 
a  en  faisoit  le  tour  avec  lenteur,  et  les  morts 
"  s'efforçoient  d'y  lire  le  temps. 

"  Alors  descendit  des  hauts  lieux  sur  l'autel 
"  une  figure  rayonnante,  noble,  élevée,  et 
"  qui  portoit  l'empreinte  d'une  impérissable 
"  douleur  ;  les  morts  s'écrièrent  : — O  Christ  ! 
"  n'est-il  point  de  Dieu? — il  répondit: — Il 
"n'en  est  point.  —  Toutes  les  ombres  se 
"  prirent  à  trembler  avec  violence,  et  le 
"  Christ  continua  ainsi  : — J'ai  parcouru  les 
"  mondes,  je  me  suis  élevé  au-dessus  des 
"  soleils,  et  là  aussi  il  n'est  point  de  Dieu  ; 
"  je  suis  descendu  jusqu'aux  dernières  limites 
"  de  l'univers,  j'ai  regardé  dans  l'abîme  et  je 
"  eae  suis  écrié: — Père,  où  es-tu? — mais  je  n'ai 
"  entendu  que  la  pluie  qui  tomboit  goutte  à 
"  goutte  dans  l'abîme,  et  l'éternelle  tempête, 
"  que  nul  ordre  ne  régit,  m'a  seule  répondu. 
"  Relevant  ensuite  mes  regards  vers  la  voûte 

z  2 


340  LA  LITTÉRATURE  ET  LES   ARTS. 

"  des  cieux,  je  n'y  ai  trouvé  qu'un  orbite 
"  vide,  noir  et  sans  fond.    L'éternité  reposoit 
"  sur  le  chaos  et  le  rongeoit  et  se  dévoroit  len- 
"  tement  elle-même  :  redoublez  vos  plaintes 
"  amères  et  déchirantes  ;  que  des  cris  aigus 
11  dispersent  les  ombres,  car  c'en  est  fait. — 
"  Les  ombres  désolées  s'évanouirent  comme 
"  la  vapeur  blanchâtre  que  le  froid  a  con- 
"  densée  ;  l'église  fut  bientôt  déserte;  mais 
"  tout  à  coup,  spectacle  affreux,  les  enfants 
"  morts,  qui  s'étoient  réveillés  à  leur  tour 
"  dans  le  cimetière,  accoururent  et  se  pros- 
"  ternèrent  devant  la  figure  majestueuse  qui 
"  étoit  sur  l'autel,  et  dirent: — Jésus,  n'avons- 
"  nous  pas  de  père  ? — et  il  répondit,  avec 
11  un  torrent  de  larmes  : — Nous  sommes  tous 
"  orphelins,  moi  et  vous  nous  n'avons  point 
"  de   père. — A  ces  mots,   le  temple  et  les 
"  enfants  s'abîmèrent,   et  tout  l'édifice   du 
"  monde  s'écroula  devant  moi  dans  son  im- 
"  mensité." 

Je  n'ajouterai  point  de  réflexions  à  ce 
morceau,  dont  l'effet  dépend  absolument  du 
genre  d'imagination  des  lecteurs.  Le  sombre 
talent  qui  s'y  manifeste  m'a  frappée,  et  il 
me  paroît  beau  de  transporter  ainsi  au-delà 


DES  ROMANS.  341 

de  la  tombe  l'horrible  effroi  que  doit  éprouver 
la  créature  privée  de  Dieu. 

On  n'en  finiroit  point  si  Ton  vouloit  ana- 
lyser la  foule  de  romans  spirituels  et  tou- 
chants que  l'Allemagne  possède.  Ceux  de 
La  Fontaine  en  particulier,  que  tout  le 
monde  lit  au  moins  une  fois  avec  tant  de 
plaisir,  sont  en  général  plus  intéressants 
par  les  détails  que  par  la  conception  même 
du  sujet.  Inventer  devient  tous  les  jours 
plus  rare,  et  d'ailleurs  il  est  très  difficile  que 
les  romans  qui  peignent  les  mœurs  puissent 
plaire  d'un  pays  à  l'autre.  Le  grand  avan- 
tage donc  qu'on  peut  retirer  de  l'étude  de  la 
littérature  allemande,  cest  le  mouvement 
d'émulation  qu'elle  donne;  il  faut  y  chercher 
des  forces  pour  composer  soi-même,  plutôt 
que  des  ouvrages  tout  faits  qu'on  puisse 
transporter  ailleurs. 


342  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 


CHAPITRE  XXIX. 

Des  Historiens  allemands,  et  de  J.  de  Millier 
en  particulier. 


L'histoire  est  dans  la  littérature  ce  qui 
touche  de  plus  près  à  la  connoissance  des 
affaires  publiques;  c'est  presque  un  homme 
d'état  qu'un  grand  historien;  car  il  est  diffi- 
cile de  bien  juger  les  événements  politiques, 
sans  être,  jusqu'à  v,n  certain  point,  capable 
de  les  diriger  soi-même  ;  aussi  voit-on  que 
la  plupart  des  historiens  sont  à  la  hauteur 
du  gouvernement  de  leur  pays,  et  n'écri- 
vent guère  que  comme  ils  pourraient  agir. 
Les  historiens  de  l'antiquité  sont  les  pre- 
miers de  tous,  pareequ'il  n'est  point  d'époque 
où  les  hommes  supérieurs  aient  exerce  plus 
d'ascendant  sur  leur  patrie.  Les  historiens 
anglais  occupent  le  second  rang  ;   c'est  lu 


DES  HISTORIENS  ALLEMANDS.  343 

nation  en  Angleterre,  plus  encore  que  tel  ou 
tel  homme,  qui  a  de  la  grandeur;  aussi  les 
historiens  y  sont-ils  inoins  dramatiques,  mais 
plus  philosophes  que  les  anciens.  Les  idées 
générales  ont  chez  les  Anglais  plus  d'impor- 
tance que  les  individus.  En  Italie  le  seul 
Machiavel,  parmi  les  historiens,  a  considéré 
les  événements  de  son  pays  d'une  manière 
universelle  mais  terrible;  tous  les  autres  ont 
vu  le  monde  dans  leur  ville:  ce  patriotisme, 
quelque  resserré  qu'il  soit,  donne  encore  de 
l'intérêt  et  du  mouvement  aux  écrits  des 
Italiens*.  On  a  remarqué  de  tout  temps 
que  les  mémoires  valoient  beaucoup  mieux 
en  France  que  les  histoires;  les  intrigues  des 
cours  disposoient  jadis  du  sort  du  royaume, 
il  étoit  donc  naturel  que  dans  un  tel  pays 
les  anecdotes  particulières  renfermassent  le 
secret  de  l'histoire. 

C'est  sous  le  point  de  vue  littéraire  qu'il 
faut  considérer  les  historiens  allemands  ; 
l'existence  politique  du  pays  n'a  point  eu 
jusqu'à  présent  assez  de  force  pour  donner 


*  M.  de  Sismondi  a  su  faire  revivre  ces  intérêts  partiels 
des  républiques  italiennes  en  les  rattachant  aux  grandes 
questions  qui  intéressent  l'humanité  toute  entière. 


344  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

en  ce  genre  un  caractère  national  aux 
écrivains.  Le  talent  particulier  à  chaque 
homme  et  les  principes  généraux  de  Fart 
d'écrire  l'histoire  ont  seuls  influé  sur  les 
productions  de  l'esprit  humain  dans  cette 
carrière.  On  peut  diviser,  ce  me  semble, 
en  trois  classes  principales  les  différents 
écrits  historiques  publiés  en  Allemagne: 
l'histoire  savante,  l'histoire  philosophique, 
et  l'histoire  classique,  en  tant  que  l'acception 
de  ce  mot  est  bornée  à  l'art  de  raconter  tel 
que  les  anciens  l'ont  conçu. 

L'Allemagne  abonde  en  historiens  savants 
tels  que  Mascou,  Schopflin,  Schlozer,  Gat- 
terer,  Schmidt,  etc.  Ils  ont  fait  des  re- 
cherches immenses,  et  nous  ont  donné  des 
ouvrages  où  tout  se  trouve  pour  qui  sait  les 
étudier;  mais  de  tels  écrivains  ne  sont  bons 
qu'à  consulter,  et  leurs  travaux  scroient  les 
plus  estimables  et  les  plus  généreux  de  tous, 
s'ils  avoient  eu  seulement  pour  but  d'épargner 
de  la  peine  aux  hommes  de  génie  qui  veulent 
écrire  l'histoire. 

Schiller  est  à  la  tête  des  historiens  philoso- 
phiques, c'est-à-dire  de  ceux  qui  considèrent 
les  laits  comme  des  raisonnements  à  l'appui 
de  leurs  opinions.     La  révolution  des  Pays- 


DES  HISTORIENS  ALLEMANDS.  345 

Bas  se  lit  comme  un  plaidoyer  plein  d'in- 
térêt et  de  chaleur-  La  guerre  de  trente 
ans  est  Tune  des  époques  dans  laquelle  la 
nation  allemande  a  montré  le  plus  d'énergie. 
Schiller  en  a  fait  l'histoire  avec  un  sentiment 
de  patriotisme  et  d'amour  pour  les  lumières 
et  la  liberté  qui  honore  tout  à  la  fois  son 
ame  et  son  génie  ;  les  traits  avec  lesquels  il 
caractérise  les  principaux  personnages  sont 
d'une  étonnante  supériorité,  et  toutes  ses 
réflexions  naissent  du  recueillement  d'une 
ame  élevée  ;  mais  les  Allemands  reprochent 
à  Schiller  de  n'avoir  pas  assez  étudié  les  faits 
dans  leurs  sources  ;  il  ne  pouvoit  suffire  à 
toutes  les  carrières  auxquelles  ses  rares 
talents  l'appeloient,  et  son  histoire  n'est  pas 
fondée  sur  une  érudition  assez  étendue.  Ce 
sont  les  Allemands,  j'ai  souvent  eu  occasion 
de  le  dire,  qui  ont  senti  les  premiers  tout  le 
parti  que  l'imagination  pouvoit  tirer  de  l'éru- 
dition; les  circonstances  de  détail  donnent 
seules  de  la  couleur  et  de  la  vie  à  l'histoire; 
on  ne  trouve  guère  à  la  superficie  des  cqn- 
noissances  qu'un  prétexte  pour  le  raisonne- 
ment et  l'esprit. 

L'histoire  de  Schiller  a  été  écrite  dans 
cette  époque  du  dix-huitième  siècle  où  l'on 


34(5  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

faisoit  de  tout  des  armes,  et  sou  style  se  sent 
un  peu  du  genre  polémique  qui  régnoit  alors 
dans  la  plupart  des  écrits.  Mais  quand  le 
but  qu'on  se  propose  est  la  tolérance  et  la 
liberté,  et  que  Ton  y  tend  par  des  moyens  et 
des  sentiments  aussi  nobles  que  ceux  de 
Schiller,  on  compose  toujours  un  bel  ouvrage, 
quand  même  on  pourroit  désirer  dans  la  part 
accordée  aux  faits  et  aux  réflexions  quelque 
chose  de  plus  ou  de  moins  étendu*. 

Par  un  contraste  singulier,  c'est  Schiller,  le 
grand  auteur  dramatique,  qui  a  mis  peut- 
être  trop  de  philosophie,  et  par  conséquent 
trop  d'idées  générales  dans  ses  récits,  et  c'est 
Millier,  le  plus  savant  des  historiens,  qui  a 
été  vraiment  poète  dans  sa  manière  de 
peindre  les  événements  et  les  hommes.  Il 
faut  distinguer  dans  l'histoire  de  la  Suisse 
l'érudit  et  l'écrivain  d'un  grand  talent  :  ce 
n'est  qu'ainsi,  ce  me  semble,  qu'on  peut 
parvenir  à  rendre  justice  à  Miiller.  C'étoit 
un  homme  d'un  savoir  inouï,  et  ses  facultés 

*  On  ne  peut  oublier,  parmi  les  historiens  philosophique, 
M.  Ileeren,  qui  vient  de  publier  des  Considérations  sur  les 
croisades,  dans  lesquelles  une  parfaite  impartialité  est  le 
résultat  des  eonnoissances  les  plus  rares  et  de  la  force  rie  la 
raison. 


DES  HISTORIENS  ALLEMANDS.  347 

en  ce  genre  faisoient  vraiment  peur.  On  ne 
conçoit  pas  comment  la  tête  d'un  homme  a 
pu  contenir  ainsi  un  monde  de  faits  et  de 
dates.  Les  six  mille  ans  à  nous  connus 
étoient  parfaitement  ranges  dans  sa  mé- 
moire, et  ses  études  avoient  été  si  profondes 
qu'elles  étoient  vives  comme  des  souvenirs. 
Il  n'y  a  pas  un  village  de  Suisse,  pas  une 
famille  noble  dont  il  ne  sût  l'histoire.  Un 
jour,  en  conséquence  d'un  pari,  on  lui  de- 
manda  la  suite  des  comtes  souverains  du 
Bugey  ;  il  les  dit  à  l'instant  même,  seulement 
il  ne  se  rappeloit  pas  bien  si  l'un  de  ceux 
qu'il  nommoit  avait  été  régent  ou  régnant 
en  titre,  et  il  se  faisoit  sérieusement  des  re- 
proches d'un  tel  manque  de  mémoire.  Les 
hommes  de  génie,  parmi  les  anciens,  n'é- 
toient  point  asservis  à  cet  immense  travail 
d'érudition  qui  s'augmente  avec  les  siècles, 
et  leur  imagination  n'étoit  point  fatiguée 
par  l'étude.  11  en  coûte  plus  pour  se  di- 
stinguer de  nos  jours,  et  Ton  doit  du  re- 
spect au  labeur  immense  qu'il  faut  pour  se 
mettre  en  possession  du  sujet  que  Ton  veut 
traiter. 

La  mort  de  ce  Muîîer,  dont  la  vie  peut 
être  diversement  jugée,  est  une  perte  irrér- 


348  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

parable,  et  l'on  croit  voir  périr  plus  qu'un 
homme  quand  de  telles  facultés  s'éteignent*. 
Miiller,  qu'on  peut  considérer  comme  le 
véritable  historien  classique  d'Allemagne, 
lisoit  habituellement  les  auteurs  grecs  et  la- 
tins dans  leur  langue  originale  ;  il  cultivoit 
la  littérature  et  les  arts  pour  les  faire  servir 
à  l'histoire.  Son  érudition  sans  bornes,  loin 
de  nuire  à  sa  vivacité  naturelle,  étoit  comme 
la  base  d'où  son  imagination  prenoit  l'essor, 
et  la  vérité  vivante  de  ses  tableaux  tenoit  à 
leur  fidélité  scrupuleuse;  mais  s'il  savoit  ad- 
mirablement se  servir  de  l'érudition,  il  igno- 
roit  l'art  de  s'en  dégager  quand  il  le  falloit. 
Son  histoire  est  beaucoup  trop  longue  ;  il 
n'en  a  pas  assez  resserré  l'ensemble.  Les 
détails  sont  nécessaires  pour  donner  de  l'in- 
térêt au  récit  des  événements;  mais  on  doit 


*  Parmi  les  disciples  de  Mùller,  le  baron  de  Hormayr,  qui 
a  écrit  le  Plutarque  autrichien,  doit  être  considéré  comme  l'un 
des  premiers  ;  on  sent  que  son  histoire  est  composée,  non 
d'après  des  livres,  mais  sur  les  manuscrits  originaux.  Le  doc- 
teur Decarro,  un  savant  Genevois  établi  à  Vienne,  et  dont 
l'activité  bienfaisante  a  porté  la  découverte  de  la  vaccine 
jusqu'en  Asie,  va  faire  paroître  une  traduction  de  ces  Vies  îles 
Grands  Hommes  d'Autriche,  qui  doit  exciter  le  pins  grand  in- 
térêt. 


DES  HISTORIENS  ALLEMANDS.  349 

choisir  parmi  les  événements  ceux  qui  méri- 
tent d'être  racontés. 

I/ouvrage  de  Muller  est  une  chronique 
éloquente;  si  pourtant  toutes  les  histoires 
étoient  ainsi  conçues,  la  vie  de  l'homme  se 
consumeroit  toute  entière  à  lire  la  vie  des 
hommes.  Il  seroit  donc  à  souhaiter  que 
Muller  ne  se  fût  pas  laissé  séduire  par  l'éten- 
due même  de  ses  connoissances.  Néanmoins 
les  lecteurs,  qui  ont  d'autant  plus  de  temps 
à  donner  qu'ils  l'emploient  mieux,  se  péné- 
treront toujours  avec  un  plaisir  nouveau  de 
ces  illustres  annales  de  la  Suisse.  Les  dis- 
cours préliminaires  sont  des  chefs-d'œuvre 
d'éloquence.  Nul  n'a  su  mieux  que  Muller 
montrer  dans  ses  écrits  le  patriotisme  le  plus 
énergique;  et  maintenant  qu'il  n'est  plus, 
c'est  par  ses  écrits  seuls  qu'il  faut  l'ap- 
précier. 

Il  décrit  en  peintre  la  contrée  où  se  sont 
passés  les  principaux  événements  de  la  con- 
fédération helvétique.  On  auroit  tort  de  se 
faire  l'historien  d'un  pays  qu'on  n'auroit  pas 
vu  soi-même.  Les  sites,  les  lieux,  la  nature 
sont  comme  le  fond  du  tableau,  et  les  faits, 
quelque  bien  racontés  qu'ils  puissent  être, 
n'ont  pas  tous  les   caractères  de  la  vérité 


350  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

quand  on  ne  vous  fait  pas  voir  les  objets 
extérieurs  dont  les  hommes  étoient  envi- 
ronnés. 

L'érudition  qui  a  induit  Miiller  à  mettre 
trop  d'importance  à  chaque  fait  lui  est  bien 
utile  quand  il  s'agit  d'un  événement  vrai- 
ment digne  d'être  animé  par  l'imagination. 
Il  le  raconte  alors  comme  s'il  s'étoit  passé  la 
veille,  et  sait  lui  donner  l'intérêt  qu'une  cir- 
constance encore  présente  feroit  éprouver. 
Il  faut,  autant  qu'on  le  peut,  dans  l'histoire 
comme  dans  les  fictions,  laisser  au  lecteur 
le  plaisir  et  l'occasion  de  pressentir  lui-même 
les  caractères  et'la  marche  des  événements. 
Il  se  lasse  facilement  de  ce  qu'on  lui  dit, 
mais  il  est  ravi  de  ce  qu'il  découvre;  et 
l'on  assimile  la  littérature  aux  intérêts  de 
la  vie,  quand  on  sait  exciter  par  le  récit 
l'anxiété  de  l'attente:  le  jugement  du  lec- 
teur s'exerce  sur  un  mot,  sur  une  action  qui 
fait  tout  à  coup  comprendre  un  homme,  et 
souvent  l'esprit  même  d'une  nation  et  d'un 
siècle. 

La  conjuration  du  Rïitli,  telle  qu'elle  est 
racontée  dans  l'histoire  de  Miiller,  inspire 
un  intérêt  prodigieux.  Cette  vallée  paisible 
où  des  hommes,  paisibles  aussi  comme  elle, 


DES  HISTORIENS  ALLEMANDS.  351 

se  déterminèrent  aux  plus  périlleuses  actions 
que  la  conscience  puisse  commander;  le 
calme  dans  la  délibération,  la  solennité  du 
serment:  l'ardeur  dans  l'exécution:  l'irré- 
vocable qui  se  fonde  sur  la  volonté  de 
l'homme,  tandis  qu'au  dehors  tout  peut 
changer,  quel  tableau  !  Les  images  seules  y 
font  naître  les  pensées  :  les  héros  de  cet  évé- 
nement, comme  l'auteur  qui  le  rapporte, 
sont  absorbés  par  la  grandeur  même  de 
l'objet.  Aucune  idée  générale  ne  se  pré- 
sente à  leur  esprit,  aucune  réflexion  n'altère 
la  fermeté  de  l'action  ni  la  beauté  du  récit. 

A  la  bataille  de  Granson,  dans  laquelle  le 
duc  de  Bourgogne  attaqua  la  foibie  armée 
des  cantons  suisses,  un  trait  simple  donne  la 
plus  touchante  idée  de  ces  temps  et  de  ces 
mœurs.  Charles  occupoit  déjà  les  hauteurs, 
et  se  croyoit  maître  de  l'armée  qu'il  voyoit 
de  loin  dans  la  plaine  ;  tout  à  coup,  au  lever 
du  soleil,  il  aperçut  les  Suisses  qui,  suivant 
la  coutume  de  leurs  pères,  se  mettoient  tous 
à  genoux  pour  invoquer  avant  le  combat  la 
protection  du  Seigneur  des  seigneurs  ;  les 
Bourguignons  crurent  qu'ils  se  mettoient  à 
genoux  ainsi  pour  rendre  les  armes,  et  pous- 
sèrent des  cris   de   triomphe;  mais  tout  à 


352  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

coup  ces  chrétiens,  fortifiés  par  la  prière,  se 
relèvent,  se  précipitent  sur  leurs  adversaires, 
et  remportent  à  la  fin  la  victoire  dont  leur 
pieuse  ardeur  les  avoit  rendus  dignes.  Des 
circonstances  de  ce  genre  se  retrouvent  sou- 
vent dans  l'histoire  de  Muller,  et  son  langage 

7  ©  © 

ébranle  l'ame,  lors  même  que  ce  qu'il  dit 
n'est  point  pathétique:  il  y  a  quelque  chose 
de  grave,  de  noble  et  de  sévère  dans  son 
style,  qui  réveille  puissamment  le  souvenir 
des  vieux  siècles. 

C'étoit  cependant  un  homme  mobile  avant 
tout  que  Muller;  mais  le  talent  prend  toutes 
les  formes,  sans  avoir  pour  cela  un  moment 
d'hypocrisie.  Il  est  ce  qu'il  paroît,  seule- 
ment il  ne  peut  se  maintenir  toujours  dans 
la  même  disposition,  et  les  circonstances 
extérieures  le  modifient.  C'est  sur-tout  à 
la  couleur  de  son  style  que  Muller  doit  sa 
puissance  sur  l'imagination  ;  les  mots  an- 
ciens dont  il  se  sert  si  à  propos  ont  un  air 
de  loyauté  germanique  qui  inspire  de  la 
confiance.  Néanmoins  il  a  tort  de  vouloir 
quelquefois  mêler  la  concision  de  Tacite  à 
la  naïveté  du  moyen  âge:  ces  deux  imita- 
tions se  contredisent.  Il  n'y  a  même  que 
Muller  à  qui  les  tournures  du  vieux  aile- 


DES  HISTORIENS  ALLEMANDS,  S5t 

mand  réussissent  quelquefois  ;  pour  tout  au- 
tre ce  seroit  de  l'affectation.  Salluste  seul, 
parmi  les  écrivains  de  l'antiquité,  a  imaginé 
d'employer  les  formes  et  les  termes  d'un 
temps  antérieur  au  sien;  en  général  le  na- 
turel s'oppose  à  cette  sorte  d'imitation  ;  ce- 
pendant les  chroniques  du  moyen  âge 
étoient  si  familières  à  Millier,  que  c'est 
spontanément  qu'il  écrit  souvent  du  même 
style.  Il  faut  bien  que  ses  expressions 
soient  vraies,  puisqu'elles  inspirent  ce  qu'il 
veut  faire  éprouver. 

On  est  bien  aise  de  croire,  en  lisant  Mill- 
ier, que  parmi  toutes  les  vertus  qu'il  a  si 
bien  senties  il  en  est  qu'il  a  possédées.  Son 
testament  qu'on  vient  de  publier  est  au 
moins  une  preuve  de  son  désintéressement. 
Il  ne  laisse  point  de  fortune,  et  il  demande 
que  l'on  vende  ses  manuscrits  pour  payer 
ses  dettes.  11  ajoute  que  si  cela  suffit  pour 
les  acquitter,  il  se  permet  de  disposer  de  sa 
montre  en  faveur  de  son  domestique.  "  Ce 
"  n'estpas  sans  attendrissement,"dit-il, "qu'il 
"  recevra  la  montre  qu'il  a  montée  pendant 
"  vingt  années.*'  La  pauvreté  d'un  homme 
d'un  si  grand  talent  est  toujours  une  hono- 
rable circonstance  de  sa  vie;    la  millième 

TOME  II.  2  A 


354  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

partie  de  l'esprit  qui  rend  illustre  suffiroit 
assurément  pour  faire  réussir  tous  les  calculs 
de  l'avidité.  Il  est  beau  d'avoir  consacré 
ses  facultés  au  culte  de  la  gloire,  et  l'on  res- 
sent toujours  de  l'estime  pour  ceux  dont  le 
but  le  plus  cher  est  au-delà  du  tombeau. 


HERDER,  %5$ 


CHAPITRE   XXX 

Herder. 


Les  hommes  de  lettres,  en  Allemagne,  sont 
à  beaucoup  d'égards  la  réunion  la  plus  re- 
spectable que  le  monde  éclairé  puisse  offrir, 
et  parmi  ces  hommes,  Herder  mérite  encore 
une  place  à  part  :  son  ame,  son  génie  et  sa 
moralité  tout  ensemble  ont  illustré  sa  vie. 
Ses  écrits  peuvent  être  considérés  sous  trois 
rapports  différents,  l'histoire,  la  littérature  et 
la  théologie.  Il  s'étoit  fort  occupé  de  l'an- 
tiquité en  général,  et  des  langues  orientales 
en  particulier.  Son  livre  intitulé  La  Philo- 
sophie  de  V Histoire  est  peut-être  le  livre  alle- 
mand écrit  avec  le  plus  de  charme.  On  ny 
trouve  pas  la  même  profondeur  d'observa- 
tions politiques  que  dans  l'ouvrage  de  Mon- 
tesquieu, sur  les  causes  de  la  grandeur  et  de 
la  décadence  des  Romains;  mais  comme 
2  a  2 


356  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Herder  s'attachoit  à  pénétrer  le  génie  des 
x  temps  les  plus  reculés,  peut-être  que  la  qua- 
lité qu'il  possédoit  au  suprême  degré,  l'ima- 
gination, servoit  mieux  que  toute  autre  à  les 
faire  connoître.  Il  faut  ce  flambeau  pour 
marcher  dans  les  ténèbres  :  c'est  une  lecture 
délicieuse  que  les  divers  chapitres  de  Herder 
sur  Persépolis  et  Babylone,  sur  les  Hébreux 
et  sur  les  Egyptiens  ;  il  semble  qu'on  se 
promène  au  milieu  de  l'ancien  monde  avec 
un  poète  historien  qui  touche  les  ruines  de 
sa  baguette  et  reconstruit  à  nos  yeux  les 
édifices  abattus. 

On  exige  en  Allemagne,  même  des  hommes 
du  plus  grand  talent,  une  instruction  si  éten- 
due, que  des  critiques  ont  accusé  Herder  de 
n'avoir  pas  une  érudition  assez  approfondie. 
Mais  ce  qui  nous  frapperoit,  au  contraire, 
c'est  la  variété  de  ses  connoissanccs  ;  toutes 
les  langues  lui  étoient  connues,  et  celui  de 
tous  ses  ouvrages  où  l'on  reconnoît  le  plus 
jusqu'à  quel  point  il  portoit  le  tact  des  na- 
tions étrangères,  c'est  son  Essai  sur  la  po< 
hébraïque.  Jamais  on  n'a  mieux  exprimé  le 
génie  d'un  peuple  prophète,  pour  qui  l'in- 
spiration poétique  étoit  un  rapport  intime 
avec  la  divinité.     La  vie  errante  de  ce  peu- 


HERDER.  35; 

pie,  ses  mœurs,  les  pensées  dont  il  étoit  ca- 
pable, les  images  qui  iui  étoient  habituelles, 
sont  indiquées  par  Herder  avec  une  éton- 
nante sagacité.  A  l'aide  des  rapproche- 
ments les  plus  ingénieux  il  cherche  à  don- 
ner Tidée  de  la  symétrie  du  verset  des  Hé- 
breux, de  ce  retour  du  même  sentiment  ou 
de  la  même  image  en  des  termes  diffé- 
rents dont  chaque  stance  offre  l'exemple. 
Quelquefois  il  compare  cette  brillante  régu- 
larité à  deux  rangs  de  perles  qui  entourent 
la  chevelure  d'une  belle  femme.  "  L'art  et 
"  la  nature/'  dit-il,  "  conservent  toujours 
"  une  imposante  uniformité  à  travers  leur 
"  abondance."  A  moins  de  lire  les  psaumes 
des  Hébreux  dans  l'original,  il  est  impossible 
de  mieux  pressentir  leur  charme  que  par  ce 
qu'en  dit  Herder.  Son  imagination  étoit  à 
l'étroit  dans  les  contrées  de  l'occident  ;  il  se 
plaisoit  à  respirer  les  parfums  de  l'Asie,  et 
transmettoit  dans  ses  ouvrages  le  pur  encens 
que  son  ame  y  avoit  recueilli. 

C'est  lui  qui  le  premier  a  fait  connoître  en 
Allemagne  les  poésies  espagnoles  et  portu- 
gaises ;  les  traductions  de  W.  Schlegel  les  y 
ont  depuis  naturalisées.  Herder  a  publié 
un  recueil  intitulé  Chansons  populaires;   ce 


358  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

recueil  contient  les  romances  et  les  poésies 
détachées  où  sont  empreints  le  caractère  na- 
tional et  l'imagination  des  peuples.  On  y 
peut  étudier  la  poésie  naturelle,  celle  qui 
précède  les  lumières.  La  littérature  cultivée 
devient  si  promptement  factice,  qu'il  est  bon 
de  retourner  quelquefois  à  l'origine  de  toute 
poésie,  c'est-à-dire  à  l'impression  de  la  na- 
ture sur  l'homme  avant  qu'il  eût  analysé 
l'univers  et  lui-même.  La  flexibilité  de  l'al- 
lemand permet  seule  peut-être  de  traduire 
ces  naïvetés  du  langage  de  chaque  pays, 
sans  lesquelles  on  ne  reçoit  aucune  impres- 
sion des  poésies  populaires  ;  les  mots  dans 
ces  poésies  ont  par  eux-mêmes  une  certaine 
grâce  qui  nous  émeut  comme  une  fleur  que 
nous  avons  vue,  comme  un  air  que  nous 
avons  entendu  dans  notre  enfance:  ces  im- 
pressions singulières  contiennent  non  seule- 
ment les  secrets  de  l'art,  mais  ceux  de  l'aine 
où  l'art  les  a  puisés.  Les  Allemands,  en  lit- 
térature, analysent  jusqu'à  l'extrémité  des 
sensations,  jusqu'à  ces  nuances  délicates  qui 
se  refusent  à  la  parole,  et  l'on  pourrait  leur 
reprocher  de  s'attacher  trop  en  tout  genre  à 
faire  comprendre  l'inexprimable. 

Je  parlerai  dans  la  quatrième  partie  de 


HERDER.  350 

cet  ouvrage  des  écrits  de  Herder  sur  la  théo- 
logie; l'histoire  et  la  littérature  s'y  trouvent 
aussi  souvent  réunies.  Un  homme  d'un 
génie  aussi  sincère  que  Herder  devoit  mêler 
la  religion  à  toutes  ses  pensées,  et  toutes  ses 
pensées  à  la  religion.  On  a  dit  que  ses  écrits 
ressembloient  à  une  conversation  animée:  il 
est  vrai  qu'il  n'a  pas  dans  ses  ouvrages  la 
forme  méthodique  qu'on  est  convenu  de 
donner  aux  livres.  C'est  sous  les  portiques 
et  dans  les  jardins  de  l'académie  que  Platon 
expliquoit  à  ses  disciples  le  système  du 
monde  intellectuel.  On  retrouve  dans  Her- 
der cette  noble  négligence  du  talent  toujours 
impatient  de  marcher  à  des  idées  nouvelles. 
C'est  une  invention  moderne  que  ce  qu'on 
appelle  un  livre  bien  fait.  La  découverte 
de  l'imprimerie  a  rendu  nécessaires  îes  divi- 
sions, les  résumés,  tout  l'appareil  enfin  de  la 
logique.  La  plupart  des  ouvrages  philoso- 
phiques des  anciens  sont  des  traités  ou  des 
dialogues  qu'on  se  représente  comme  des 
entretiens  écrits.  Montagne  aussi  s'aban- 
donnoit  de  même  au  cours  naturel  de  ses 
pensées.  11  faut,  il  est  vrai,  pour  un  tel 
laisser  aller  la  supériorité  la  plus  décidée: 
Tordre  supplée  à  la  richesse,  et  si  la  médiq- 


360  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

crité  marchoit  au  hasard,  elle  ne  feroit  d'or- 
dinaire que  nous  ramener  au  même  point, 
avec  la  fatigue  de  plus  ;  mais  un  homme  de 
génie  intéresse  davantage  quand  il  se  montre 
tel  qu'il  est,  et  que  ses  livres  semblent  plu- 
tôt improvisés  que  composés. 

Herder  avoit,  dit-on,  une  conversation  ad- 
mirable, et  Ton  sent  dans  ses  écrits  que  cela 
devoit  être  ainsi.  L'on  y  sent  bien  aussi,  ce 
que  tous  ses  amis  attestent,  c'est  qu'il  n'étoit 
point  d'homme  meilleur.  Quand  le  talent 
littéraire  peut  inspirer  à  ceux  qui  ne  nous 
connoissent  point  encore,  du  penchant  à 
nous  aimer,  c'est  le  présent  du  ciel  dont  on 
recueille  les  plus  doux  fruits  sur  la  terre. 


LES  CRITIQUES  A.  W.  ET  F.  SCHLEGEL,      361 


CHAPITRE    XXXI. 

Des  Richesses  littéraires  de  V Allemagne*  et  de 
ses  Critiques  les  plus  renommés,  A.  IV.  et 
F.  Schtegel. 


Dans  le  tableau  que  je  viens  de  présenter 
de  la  littérature  allemande,  j'a  tâché  de  dé- 
signer les  ouvrages  principaux  ;  mais  il  m'a 
fallu  renoncer  même  à  nommer  un  grand 
nombre  d'hommes,  dont  les  écrits  moins  con- 
nus servent  plus  efficacement  à  l'instruction 
de  ceux  qui  les  lisent  qu'à  la  gloire  de  leurs 
auteurs. 

Les  traités  sur  les  beaux-arts,  les  ouvrages 
d'érudition  et  de  philosophie,  quoiqu'ils 
n'appartiennent  pas  immédiatement  à  la  lit- 
térature, doivent  pourtant  être  comptés  par- 
mi ses  richesses.  Il  y  a  dans  cette  Allemagne 
des  trésors  d'idées  et  de  connoissances  que 
le  reste  des  nations  de  l'Europe  n'épuisera 
pas  de  long-temps. 


362  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Le  génie  poétique,  si  le  ciel  nous  le  rend, 
pourrait  aussi  recevoir  une  impulsion  heu- 
reuse de  l'amour  pour  la  nature,  les  arts  et 
la  philosophie  qui  fermente  dans  les  contrées 
germaniques;  mais  au  moins  j'ose  affirmer 
que  tout  homme  qui  voudra  se  vouer  main- 
tenant à  quelque  travail  sérieux  que  ce  soit, 
sur  l'histoire,  la  philosophie  ou  l'antiquité, 
ne  sauroit  se  passer  de  connoître  les  écri- 
vains allemands  qui  s'en  sont  occupés. 

La  France  peut  s'honorer  d'un  grand  nom- 
bre d'érudits  de  la  première  force,  mais  rare- 
ment les  connoissances  et  la  sagacité  philo- 
sophique y  ont  été  réunies,  tandis  qu'en  Al- 
lemagne elles  sont  maintenant  presque  insé- 
parables. Ceux  qui  plaident  en  faveur  de 
l'ignorance,  comme  un  garant  de  la  grâce, 
citent  un  grand  nombre  d'hommes  de  beau- 
coup d'esprit  qui  n'avoient  aucune  instruc- 
tion ;  mais  ils  oublient  que  ces  hommes  ont 
profondément  étudié  le  cœur  humain  tel 
qu'il  se  montre  dans  le  monde,  et  que  c'étoit 
sur  ce  sujet  qu'ils  avoient  des  idées.  Mais 
si  ces  savants,  en  fait  de  société,  voûtaient 
juger  la  littérature  sans  la  connoître,  ils  se- 
roient  ennuyeux  comme  les  bourgeois  quand 
ils  parlent  de  la  cour. 


LES  CRITIQUES  A.  W.  ET  F.  SCHLEGEL.      S65 

Lorsque  j'ai  commence  Fétude  de  l'alle- 
mand, il  m'a  semble  que  j'entrois  dans  une 
sphère  nouvelle  où  se  manifestoient  les  lu- 
mières les  plus  frappantes  sur  tout  ce  que  je 
sentois  auparavant  d'une  manière  confuse. 
Depuis  quelque  temps  on  ne  lit  guère  en 
France  que  des  mémoires  ou  des  romans,  et 
ce  n'est  pas  tout-à-fait  par  frivolité  qu'on 
est  deveriu  moins  capable  de  lectures  plus 
sérieuses,  c'est  pareeque  les  événements  de 
la  révolution  ont  accoutumé  à  ne  mettre  de 
prix  qu'à  la  connoissance  des  faits  eC  des 
hommes  :  on  trouve  dans  les  livres  allemands, 
sur  les  sujets  les  plus  abstraits,  le  genre  d'in- 
térêt qui  fait  rechercher  les  bons  romans, 
c'est-à-dire  ce  qu'ils  nous  apprennent  sur 
notre  propre  cœur.  Le  caractère  distinctif 
de  la  littérature  allemande  est  de  rapporter 
tout  à  l'existence  intérieure  ;  et  comme  c'est 
là  le  mystère  des  mystères,  une  curiosité 
sans  bornes  s'y  attache. 

Avant  de  passer  à  la  philosophie  qui  fait 
toujours  partie  des  lettres  dans  les  pays  où 
la  littérature  est  libre  et  puissante,  je  dirai 
quelques  mots  de  ce  qu'on  peut  considérer 
comme  la  législation  de  cet  empire,  la  cri- 
tique.    Il  n'est  point  de  branche  de  la  litté- 


364  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

rature  allemande  qui  ait  été  portée  plus  loiri,- 
et  comme  clans  de  certaines  villes  Ton  trouve 
plus  de  médecins  que  de  malades,  il  y  a 
quelquefois  en  Allemagne  encore  plus  de 
critiques  que  d'auteurs  ;  mais  les  analyses 
de  Lessing,  le  créateur  du  style  dans  la  prose 
allemande,  sont  faites  de  manière  à  pouvoir 
être  considérées  comme  des  ouvrages. 

Kant,  Goethe,  J.  de  Millier,  les  plus 
grands  écrivains  de  l'Allemagne,  en  tout 
genre,  ont  inséré  dans  les  journaux  ce 
qu'ils  appellent  les  recensions  des  divers 
écrits  qui  ont  paru,  et  ces  recensions  ren- 
ferment la  théorie  philosophique  et  les  con- 
noissances  positives  les  plus  approfondies. 
Parmi  les  écrivains  plus  jeunes,  Schiller  et 
les  deux  Schlegel  se  sont  montrés  de  beau- 
coup supérieurs  à  tous  les  autres  critiques. 
Schiller  est  le  premier  parmi  les  disciples 
de  Kant  qui  ait  appliqué  sa  philosophie 
à  la  littérature  ;  et  en  effet,  partir  de  lame 
pour  juger  les  objets  extérieurs,  ou  des  ob- 
jets extérieurs  pour  savoir  ce  qui  se  passe 
dans  l'ame,  c'est  une  marche  si  différente 
que  tout  doit  s'en  ressentir.  Schiller  a  écrit 
deux  traités  sur  le  naïf  et  le  sentimental,  dans 
lesquels  le  talent  qui  s'ignore  et  le  talent  qui 


LES  CRITIQUES  A.  W.  ET  F.  SCHLEGEL.       365 

s'observe  lui-même  sont  analysés  avec  une 
sagacité  prodigieuse;  mais  dans  son  essai 
sur  la  grâce  et  la  dignité,  et  dans  ses  lettres 
sur  l'Esthétique,  c'est-à-dire  la  théorie  du 
beau,  il  y  a  trop  de  métaphysique.  Lorsqu'on 
veut  parler  des  jouissances  des  arts  dont 
tous  les  hommes  sont  susceptibles,  il  faut 
s'appuyer  toujours  sur  les  impressions  qu'ils 
ont  reçues,  et  ne  pas  se  permettre  les  formes 
abstraites  qui  font  perdre  la  trace  de  ces 
impressions.  Schiller  tenoit  à  la  littérature 
par  son  talent,  et  à  la  philosophie  par"  son 
penchant  pour  la  réflexion  ;  ses  écrits  en 
prose  sont  aux  confins  des  deux  régions  ; 
mais  il  empiète  trop  souvent  sur  la  plus 
haute,  et  revenant  sans  cesse  à  ce  qu'il  y  a 
de  plus  abstrait  dans  la  théorie,  il  dédaigne 
l'application  comme  une  conséquence  inu- 
tile des  principes  qu'il  a  posés. 

La  description  animée  des  chefs-d'œuvre 
donne  bien  plus  d'intérêt  à  la  critique  que 
les  idées  générales  qui  planent  sur»  tous  les 
sujets  sans  en  caractériser  aucun.  La  méta- 
physique est  pour  ainsi  dire  la  science  de 
l'immuable;  mais  tout  ce  qui  est  soumis  à 
Ja  succession  du  temps  ne  s'explique  que 


S6Ô  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

par  le  mélange  des  faits  et  des  réflexions  : 
les  Allemands  voudroient  arriver  sur  tous 
les  sujets  à  des  théories  complètes,  et  tou- 
jours indépendantes  des  circonstances;  mais 
comme  cela  est  impossible,  il  ne  faut  pas 
renoncer  aux  faits,  dans  la  crainte  qu'ils  ne 
circonscrivent  les  idées;  et  les  exemples 
seuls  dans  la  théorie  comme  dans  la  pratique, 
gravent  les  préceptes  dans  le  souvenir. 

La  quintessence  de  pensées  que  présentent 
certains  ouvrages  allemands  ne  concentre 
pas  comme  celle  des  fleurs  les  parfums  les  plus 
odoriférants;  on  diroit  au  contraire  qu'elle 
n'est  qu'un  reste  froid  d'émotions  pleines  de 
vie.  On  pourroit  extraire  cependant  de  ces 
ouvrages  une  foule  d'observations  d'un  grand 
intérêt;  mais  elles  se  confondent  les  unes 
dans  les  autres.  L'auteur,  à  force  de  pousser 
son  esprit  en  avant,  conduit  ses  lecteurs  à  ce 
point  où  les  idées  sont  trop  fines  pour  qu'on 
dût  essayer  de  les  transmettre. 

Les  écrits  de  A.  W.  Schlegel  sont  moins 
abstraits  que  ceux  de  Schiller;  comme  il  pos- 
sède en  littérature  des  connoissanecs  rares, 
même  dans  sa  patrie,  il  est  ramené  -;in^ 
cosse    à    l'application    par   le    plaisir    qu'il 


LES  CRITIQUES  A.  W.  ET  F.  SCHLEGEL.       267 

trouve  à  comparer  les  diverses  langues  et 
les  différentes  poésies  entre  elles  ;  un  point 
de  vue  aussi  universel  devroit  presque  être 
considéré  comme  infaillible,  si  la  partialité 
ne  Faltéroit  pas  quelquefois;  mais  cette  par- 
tialité n'est  point  arbitraire,  et  j'en  indiquerai 
la  marche  et  le  but;  cependant,  comme  il 
y  a  des  sujets  dans  lesquels  elle  ne  se  fait 
point  sentir,  c'est  d'abord  de  ceux-là  que 
je  parlerai. 

W.  Schlegel  a  donné  à  Vienne  un  cours 
de  littérature  dramatique  qui  embrasse  ce 
qui  a  été  composé  de  plus  remarquable  pour 
le  théâtre  depuis  les  Grecs  jusqu'à  nos  jours; 
ce  n'est  point  une  nomenclature  stérile  des 
travaux  des  divers  auteurs,  l'esprit  de  chaque 
littérature  y  est  saisi  avec  l'imagination  d'un 
poète  ;  l'on  sent  que,  pour  donner  de  tels 
résultats,  il  faut  des  études  extraordinaires; 
mais  l'érudition  ne  s'aperçoit  dans  cet  ouvrage 
que  par  la  connoissance  parfaite  des  chefs- 
d'œuvre.  On  jouit  en  peu  de  pages  du 
travail  de  toute  une  vie;  chaque  jugement 
porté  par  Fauteur,  chaque  épithète  donnée 
aux  écrivains  dont  il  parle,  est  belle  et  juste, 
précise  et  animée.  W,  Schlegel  a  trouvé 
l'art  de  traiter  les  chefs-d'œuvre  de  la  poésie 


368  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

comme  des  merveilles  de  la  nature,  et  de  les 
peindre  avec  des  couleurs  vives  qui  ne 
nuisent  point  à  la  fidélité  du  dessein  ;  car, 
on  ne  saurait  trop  le  répéter,  l'imagination, 
loin  d'être  ennemie  de  la  vérité,  la  fait  res- 
sortir mieux  qu'aucune  autre  faculté  de 
l'esprit,  et  tous  ceux  qui  s'appuient  d'elle 
pour  excuser  des  expressions  exagérées  ou 
des  termes  vagues,  sont  au  moins  aussi  dé- 
pourvus de  poésie  que  de  raison. 

L'analyse  des  principes  sur  lesquels  se  fon- 
dent la  tragédie  et  la  comédie  est  traitée 
dans  le  cours  de  W.  Schlegel  avec  une  grande 
profondeur  philosophique;  cegenrede  mérite 
se  retrouve  souvent  parmi  les  écrivains  alle- 
mands ;  mais  Schlegel  n'a  point  d'égal  dans 
l'art  d'inspirer  de  l'enthousiasme  pour  les 
grands  génies  qu'il  admire;  il  se  montre  en 
général  partisan  d'un  goût  simple  et  quel- 
quefois même  d'un  goût  rude  ;  mais  il  fait 
exception  à  cette  façon  de  voir  en  faveur 
des  peuples  du  midi.  Leurs  jeux  de  mots 
et  leurs  concetti  ne  sont  point  l'objet  de  sa 
censure;  il  déteste  le  maniéré  qui  naît  de 
l'esprit  de  société,  mais  celui  qui  vient  du 
luxe  de  l'imagination  lui  plaît  en  poésie, 
comme   la   profusion    des   couleurs   et   de* 


LES  CRITIQUES  A.  W.  ET  F.  SCHLEGEL.       300 

parfums  dans  la  nature.  Schlegel,  après 
s'être  acquis  une  grande  réputation  par  sa 
traduction  de  Shakespear,  a  pris;  pour  Cal- 
deron  un  amour  aussi  vif,  mais  d'un  genre 
très  différent  de  celui  que  Shakespear  peut 
inspirer;  car  autant  Fauteur  anglais  est 
profond  et  sombre  dans  la  connoissance  du 
cœur  humain,  autant  le  poète  espagnol 
s'abandonne  avec  douceur  et  charme  à  la 
beauté  de  la  vie,  à  la  sincérité  de  la  foi,  à 
tout  Téclat  des  vertus  que  colore  le  soleil 
de  Famé. 

J'étois  à  Vienne  quand  W.  Schlegel  y 
donna  son  cours  public.  Je  n'attendois  que 
de  l'esprit  et  de  l'instruction  dans  des  leçons 
qui  avoient  l'enseignement  pour  but;  je  fus 
confondue  d'entendre  un  critique  éloquent 
comme  un  orateur,  et  qui,  loin  de  s'acharner 
aux  défauts,  éternel  aliment  de  la  médio- 
crité jalouse,  cherchoit  seulement  à  faire 
revivre  le  génie  créateur. 

La  littérature  espagnole  est  peu  connue, 
c'est  elle  qui  fut  l'objet  d'un  des  plus  beaux 
morceaux  prononcés  dans  la  séance  à  la- 
quelle j'assistai.  W.  Schlegel  nous  peignit 
cette  nation  chevaleresque  dont  les  poëtes 
étoient  guerriers,  et  les  guerriers  poëtes.     Il 

TOME  ii.  2  B 


370  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

cita  ce  comte  Ercilla,  "  qui  composa,  sous 
une  tente,  son  poème  de  l'Araucana, 
tantôt  sur  les  plages  de  l'océan,  tantôt 
au  pied  des  Cordillières,  pendant  qu'il 
faisoit  la  querre  aux  sauvages  révoltés. 
Garcilasse,  un  des  descendants  des  Incas, 
écrivoit  des  poésies  d'amour  sur  les  ruines 
de  Carthage,  et  périt  à  l'assaut  de  Tunis. 
Cervantes  fut  grièvement  blessé  à  la  bataille 
de  Lépante  ;  Lopès  de  Yega  échappa 
comme  par  miracle  à  la  défaite  de  la  flotte 
invincible;  et  Calderon  servit  en  intrépide 
soldatdanslesguerresde  Flandre  et  d'Italie. 
"  La  religion  et  la  guerre  se  mêlèrent  chez 
les  Espagnols  plus  que  dans  toute  autre 
nation  ;  ce  sont  eux  qui,  par  des  combats 
continuels,  repoussèrent  les  Maures  de  leur 
sein,  et  Ton  pou  voit  les  considérer  comme 
Favant-garde  de  la  Chrétienté  européenne  ; 
ils  conquirent  leurs  églises  sur  les  Arabes, 
un  acte  de  leur  culte  étoit  un  trophée 
pour  leurs  armes,  et  leur  foi  triomphante, 
quelquefois  portée  jusqu'au  fanatisme, 
s'aillioit  avec  le  sentiment  de  l'honneur,  et 
donnoit  à  leur  caractère  une  imposante  di- 
gnité. Cette  gravité  mêlée  d'imagination, 
cette  gaieté  même,  qui  ne  fait  rien  perdre 


LES  CRITIQUES  A.  W.  ET  F.  SCHLEGEL.       37 1 

m  au  sérieux  de  toutes  les  affections  pro- 
"  fondes,  se  montre  dans  la  littérature  espa- 
"  gnole  toute  composée  de  fictions  et  de 
11  poésies,  dont  la  religion,  l'amour  et  les 
u  exploits  guerriers  sont  l'objet.  On  eût  dit 
"  que  dans  ces  temps  où  le  Nouveau-Monde 
"  fut  découvert,  les  trésors  d'un  autre  hé- 
"  misphère  servoient  aux  richesses  de  l'ima- 
"  gination  aussi  bien  qu'à  celles  de  l'état,  et 
"  que  dans  l'empire  de  la  poésie,  comme 
H  dans  celui  de  Charles-Quint,  le  soleil  ne 
"  cessoit  jamais  d'éclairer  l'horizon." 

Les  auditeurs  de  W.  Schlegel  furent  vive- 
ment émus  par  ce  tableau,  et  la  langue  alle- 
mande, dont  il  se  servoit  avec  élégance,  en- 
touroit  de  pensées  profondes  et  d'expressions 
sensibles,  les  noms  retentissants  de  l'espa- 
gnol, ces  noms  qui  ne  peuvent  être  prononcés 
sans  que  déjà  l'imagination  croie  voir  les 
orangers  du  royaume  de  Grenade  et  les  palais 
des  rois  maures*. 


*  Wilhem  Schlegel  que  je  cite  ici  comme  le  premier  critique 
littéraire  de  l'Allemagne,  est  l'auteur  d'une  brochure  en  fran- 
çois  nouvellement  publiée  sous  le  titre  de  Réflexions  sur  le 
Système  continental. — Ce  même  W.  Schlegel  a  fait  aussi  im- 
primer à  Paris  il  y  a  quelques  années  une  comparaison  de  la 

2b2 


%71  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

On  peut  comparer  la  manière  de  W. 
Schlegel,  en  parlant  de  poésie,  à  celle  de 
Winkelmann,  en  décrivant  les  statues,  et 
c'est  ainsi  seulement  qu'il  est  honorable 
d'êt»e  un  critique;  tous  les  hommes  du 
métier  suffisent  pour  enseigner  les  fautes  ou 
les  négligences  qu'on  doit  éviter  :  mais  après 
le  génie,  ce  qu'il  y  a  de  plus  semblable  à  lui, 
c'est  la  puissance  de  le  connoître  et  de 
l'admirer. 

Frédéric  Schlegel,  s'étant  occupé  de  philo- 
sophie, s'est  voué  moins  exclusivement  que 
son  frère  à  la  littérature;  cependant  le  mor- 
ceau qu'il  a  écrit  sur  la  culture  intellectuelle 
des  Grecs  et  des  Romains  rassemble  en  un 
court  espace  des  aperçus  et  des  résultats  du 
premier  ordre.  Frédéric  Schlegel  est  l'un 
des  hommes  célèbres  de  l'Allemagne  dont 
l'esprit  a  le  plus  d'originalité,  et  loin  de  se 
fier  à  cette  originalité  qui  lui  promettoit  tant 
de  succès,  il  a  voulu  l'appuyer  sur  des  études 
immenses  :    c'est    une    grande    preuve    de 


Phèdre  d'Euripide  et  de  celle  de  Racine  :  elle  excita  une  grande 
rumeur  parmi  les  littérateurs  Parisiens,  mais  personne  ne  put 
nier  que  W.  Schlegel,  quoique  Allemand,  écrirait  assez  bien 
le  françois  pour  qu'il  lui  fut  permis  de  parler  de  Racine. 


LES  CRITIQUES  A.  W.  ET  F.  SCHLEGEL.       373 

respect  pour  l'espèce  humaine  que  de  ne 
jamais  lui  parler  d'après  soi  seul,  et  sans 
s'être  informé  consciencieusement  de  tout 
ce  que  dos  prédécesseurs  nous  ont  laissé 
pour  héritage.  Les  Allemands,  dans  les 
richesses  de  l'esprit  humain,  sont  de  vérita- 
bles propriétaires  :  ceux  qui  s'en  tiennent  à 
leurs  lumières  naturelles  ne  sont  que  des 
prolétaires  en  comparison  d'eux. 

Après  avoir  rendu  justice  aux  rares  talents 
des  deux  Schlegel,  il  faut  examiner  pourtant 
en  quoi  consiste  la  partialité  qu'on  leur  re- 
proche, et  dont  il  est  vrai  que  plusieurs  de 
leurs  écrits  ne  sont  pas  exempts;  ils  pen- 
chent visiblement  pour  le  moyen  âge,  et 
pour  les  opinions  de  cette  époque;  la  cheva- 
lerie sans  taches,  la  foi  sans  bornes,  et  la 
poésie  sans  réflexions  leur  paroissent  in- 
séparables, et  ils  s'appliquent  à  tout  ce  qui 
pourroit  diriger  dans  ce  sens  les  esprits  et 
les  âmes.  W.  Schlegel  exprime  sou  admira- 
tion pour  le  moyen  âge  dans  plusieurs  de 
ses  écrits,  et  particulièrement  dans  deux 
stances  dont  voici  la  traduction  : 

"  1/ Europe  étoit  une  dans  ces  grands 
"  siècles,  et  le  sol  de  cette  patrie  universelle 
"  étoit    fécond  en   généreuses  pensées  qui 


374  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

"  peuvent  servir  de  guide  dans  la  vie  et  dans 
"  la  mort.  Une  même  chevalerie  chano;eoit 
"  les  combattants  en  frères  d'armes  :  c'étoit 
"  pour  défendre  une  même  foi  qu'ils  s'ar- 
"  moient;  un  même  amour  inspirait  tous  les 
ç<  cœurs,  et  la  poésie  qui  chantoit  cette 
"  alliance  exprimoit  le  même  sentiment  dans 
"  des  lan^ai^es  divers/' 

"  Ah  !  la  noble  énergie  des  â^es  anciens 
"  est  perdue  :  notre  siècle  est  l'inventeur 
"  d'une  étroite  sagesse,  et  ce  que  les  hommes 
"  foibles  nesauroient  concevoir  n'est  à  leurs 
"  yeux  qu'une  chimière;  toutefois  rien  de 
"  divin  ne  peut  réussir  entrepis  avec  un  cœur 
"  profane.  Hélas!  nos  temps  ne  connoissent 
"  plus  ni  la  foi,  ni  l'amour;  comment  pour- 
"  roit-il  leur  rester  l'espérance  !  " 

Des  opinions  dont  la  tendance  est  si  mar- 
quée doivent  nécessairement  altérer  l'impar- 
tialité des  jugements  sur  les  ouvrages  de 
l'art:  sans  doute,  et  je  n'ai  cessé  de  le  ré- 
péter dans  le  cours  de  cet  écrit,  il  est  à 
désirer  que  la  littérature  moderne  soit  fondre 
sur  notre  histoire  et  sur  notre  croyance  : 
néanmoins  il  ne  s'ensuit  pas  que  les  produc- 
tions littéraires  du  moyen  âge  puissent  être 
considérées  comme  vraiment  bonnes.     Leur 


LES  CRITIQUES  A.  W.  ET  F.  SCHLEGEL.       3/5 

énergique  simplicité,  le  caractère  pur  et 
loyal  qui  s  y  manifeste  excite  un  vif  intérêt; 
mais  la  connoissance  de  l'antique  et  les  pro- 
grès de  la  civilisation  nous  ont  valu  des 
avantages  qu'on  ne  doit  pas  dédaigner.  Il 
rie  s'agit  pas  de  faire  reculer  l'art,  mais  de 
réunir  autant  qu'on  le  peut  les  qualités 
diverses  développées  dans  l'esprit  humain  à 
différentes  époques. 

On  a  fort  accusé  les  deux  Schlegel  de  ne 
pas  rendre  justice  à  la  littérature  française, 
il  n'est  point  d'écrivains  cependant  qui  aient 
parlé  avec  plus  d'enthousiasme  du  génie  de 
nos  troubadours,  et  de  cette  chevalerie  fran- 
çaise sans  pareille  en  Europe,  lorsqu'elle 
réunissoit  au  plus  haut  point  l'esprit  et  la 
loyauté,  la  grâce  et  la  franchise,  le  courage 
et  la  gaieté,  la  simplicité  la  plus  touchante 
et  la  naïveté  la  plus  ingénieuse;  mais  les 
critiques  allemands  ont  prétendu  que  les 
traits  distinctifs  du  caractère  français  s'étoient 
effacés  pendant  le  cours  du  règne  de  Louis 
XIV:  la  littérature,  disent-ils,  dans  les  siècles 
appelés  classiques,  perd  en  originalité  ce 
qu'elle  gagne  en  correction;  ils  ont  attaqué 
nos  poètes  en  particulier  avec  une  grande 
force  d'arguments  et  de  moyens.     L'esprit 


376  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

général  de  ces  critiques  est  le  même  que 
celui  de  Rousseau  dans  sa  lettre  contre  la 
musique  française.  Ils  croient  trouver  dans 
plusieurs  de  nos  tragédies  l'espèce  d'affecta- 
tion pompeuse  que  Rousseau  reproche  à 
Lully  et  à  Rameau,  et  ils  prétendent  que  le 
même  goût  qui  faisoit  préférer  Coypel  et 
Boucher  dans  la  peinture,  et  le  Chevalier 
Bernin  dans  la  sculpture,  interdit  à  ia  poésie 
Télan  qui  seul  en  fait  une  jouissance  divine; 
enfin  ils  seroient  tentés  d'appliquer  à  notre 
manière  de  concevoir  et  d'aimer  les  beaux- 
arts  ces  vers  tant  cités  de  Corneille  : 

Othon  à  la  princesse  a  fait  un  compliment 
Plus  en  homme  d'esprit  qu'en  véritable  amant. 

W.Schlegel  rend  hommage  cependant  à  la 
plupart  de  nos  grands  auteurs;  mais  ce  qu'il 
s'attache  à  prouver  seulement,  c'est  que 
depuis  le  milieu  du  dix-septième  siècle  le 
genre  maniéré  a  dominé  dans  toute  l'Eu- 
rope, et  que  cette  tendance  a  fait  perdre  la 
verve  audacieuse  qui  animoit  les  écrivains 
et  les  artistes  à  la  renaissance  des  lettres. 
Dans  les  tableaux  et  les  bas-reliefs  où  Louis 
XIV  est  peint,  tantôt  en  Jupiter,  tantôt  en 
Hercule,  il  est  représenté  nu,  ou  revêtu 
seulement  d'une  peau  de  lion,  mais  avec  sa 


LES  CRITIQUES  A.  W.  ET  F.  SCHLEGEL.       377 

grande  perruque  sur  la  tête.  Les  écrivains 
de  la  nouvelle  école  prétendent  que  Ton 
pourroit  appliquer  cette  grande  perruque  à 
la  physionomie  des  beaux-arts  dans  le  dix- 
septième  siècle:  il  s'y  mêloit  toujours  une 
politesse  affectée  dont  une  grandeur  factice 
étoit  la  cause. 

Il  est  intéressant  d'examiner  cette  manière 
de  voir,  malgré  les  objections  sans  nombre 
qu'on  peut  y  opposer;  ce  qui  est  certain  au 
moins,  c'est  que  les  aristarques  allemands 
sont  parvenus  à  leur  but,  puisqu'ils  sont  de 
tous  les  écrivains,  depuis  Lessing,  ceux  qui 
ont  le  plus  efficacement  contribué  à  rendre 
l'imitation  de  la  littérature  française  tout-à- 
fait  hors  de  mode  en  Allemagne;  mais  de 
peur  du  goût  français,  ils  n'ont  pas  assez  per- 
fectionné le  goût  allemand,  et  souvent  ils 
ont  rejeté  des  observations  pleines  de  justesse, 
seulement  parceque  nos  écrivans  les  avoient 

faites. 

On  ne  sait  pas  faire  un  livre  en  Allemagne, 
rarement  on  y  met  Tordre  et  la  méthode  qui 
classent  les  idées  dans  la  tête  du  lecteur;  et 
ce  n'est  point  parceque  les  Français  sont 
impatients,  mais  parcequ'ils  ont  l'esprit 
juste,  qu'ils  se  fatiguent  de  ce  défaut;  les 


s;s  IA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

fictions  ne  sont  pas  dessinées  dans  les  poésies 
allemandes  avec  ces  contours  fermes  et  précis 
qui  en  assurent  l'effet,  et  le  vague  de  l'ima- 
gination correspond  à  l'obscurité  de  la  pensée. 
Enfin  si  les  plaisanteries  bizarres  et  vulgaires 
de  quelques  ouvrages  prétendus  comiques 
manquent  de  goût,  ce  n'est  pas  à  force  de 
naturel,  c'est  parecque  l'affectation  de  l'é- 
nergie est  au  moins  aussi  ridicule  que  celle 
de  la  grâce.  Je  me  fuis  vij]  disoit  un  Alle- 
mand en  sautant  parla  fenêtre:  quand  on 
se  fait,  on  n'est  rien  :  il  faut  recourir  au 
bon  goût  français,  contre  la  vigoureuse  exa- 
gération de  quelques  Allemands,  comme  à 
la  profondeur  des  Allemands,  contre  la  fri- 
volité dogmatique  de  quelques  Français. 

Les  nations  doivent  se  servir  de  guide  les 
unes  aux  autres,  et  toutes  auroient  tort  de 
se  priver  des  lumières  qu'elles  peuvent  mu- 
tuellement se  prêter.  11  y  a  quelque  chose 
de  très  singulier  dans  la  différence  d'un  peu- 
ple à  un  autre:  le  climat,  l'aspect  de  la 
nature,  la  langue,  le  gouvernement,  enfin 
sur-tout  les  événements  de  l'histoire,  puis- 
sance plus  extraordinaire  encore  que  toutes 
les  autres,  contribuent  à  ces  diversités,  et 
nul  homme,  quelque  supérieur  qu'il  soit,  ne 


LES  CRITIQUES  A.  W.  ET  F.  SCHLEGEL.       379 

peut  deviner  ce  qui  se  développe  naturclle- 
ment  dans  l'esprit  de  celui  qui  vit  sur  un 
autre  sol  et  respire  un  autre  air:  on  se  trou- 
vera donc  bien  en  tout  pays  d'accueillir  les 
pensées  étrangères;  car,  dans  ce  genre,  l'hos- 
pitalité fait  la  fortune  de  celui  qui  reçoit. 


JSO  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 


CHAPITRE  XXXÎI. 

Des  Beaux-Arts  en  Allemagne. 


Les  Allemands  en  général  conçoivent  mieux 
l'art  qu'ils  ne  le  mettent  en  pratique;  à  peine 
ont-ils  une  impression,  qu'ils  en  tirent  une 
foule  d'idées.  Ils  vantent  beaucoup  le  mys- 
tère, mais  c'est  pour  le  révéler,  et  l'on  ne 
peut  montrer  aucun  genre  d'originalité  en 
Allemagne,  sans  que  chacun  vous  explique 
comment  cette  originalité  vous  est  venue  ; 
c'est  un  grand  inconvénient,  sur-tout  pour 
les  arts,  où  tout  est  sensation  ;  ils  sont  ana- 
lysés avant  d'être  sentis,  et  Ton  a  beau  dire 
après  qu'il  faut  renoncer  à  l'analyse,  Ton  a 
goûté  du  fruit  de  l'arbre  de  la  science,  et 
l'innocence  du  talent  est  perdue. 

Ce  n'est  pas  assurément  que  je  conseille, 
relativement  aux  arts,  l'ignorance  que  je  n'ai 
cessé  de  blâmer  en  littérature;  mais  il  faut 
distinguer  les  études  relatives  à  la  pratique 


DES  BEAUX- ARTS  EN  ALLEMAGNE.  58 1 

de  l'art,  de  celles  qui  ont  uniquement  pour 
objet  )a  théorie  du  talent;  celles-ci,  poussées 
trop  loin,  étouffent  l'invention  ;  Ton  est  trou- 
blé par  le  souvenir  de  tout  ce  qui  a  été  dit 
sur  chaque  chef-d'œuvre,  on  croit  sentir  entre 
soi  et  l'objet  que  Ton  veut  peindre  une  foule 
de  traités  sur  la  peinture  et  la  sculpture, 
Tidéal  et  le  réel,  et  l'artiste  n'est  plus  seul 
avec  la  nature.  Sans  doute  l'esprit  de  ces  di- 
vers traités  est  toujoursl'encouragement;  mais 
à  force  d'encouragement  on  lasse  le  génie, 
comme  à  force  de  gêne  on  l'éteint,  et  dans  tout 
ce  qui  tient  à  l'imagination,  il  faut  une  si 
heureuse  combinaison  d'obstacles  et  de  faci- 
lités, que  des  siècles  peuvent  s'écouler  sans 
que  l'on  arrive  à  ce  point  juste  qui  fait  éclore 
l'esprit  humain  dans  toute  sa  force. 

Avant  l'époque  de  la  réformation,  les  Al- 
lemands avoient  une  école  de  peinture  que 
ne  dédaignoit  pas  l'école  italienne.  Albert 
Durer,  Lucas  Cranach,  Holbein,  ont,  dans 
leur  manière  de  peindre,  des  rapports  avec 
les  prédécesseurs  de  Raphaël,  Perugin,  André 
Mantegne,  etc.  Holbein  se  rapproche  da- 
vantage de  Léonard  de  Vinci  ;  en  général 
cependant  il  y  a  plus  de  dureté  dans  l'école 
allemande  que  dans  cçlle  des  Italiens,  mais 


%S2  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

non  moins  d'expression  et  de  recueillement 
dans  les  physionomies.  Les  peintres  du 
quinzième  siècle  avoient  peu  de  connoissance 
des  moyens  de  Fart,  mais  une  bonne  foi  et 
une  modestie  touchantes  se  faisoient  re- 
marquer dans  leurs  ouvrages  ;  on  n'y  voit 
pas  de  prétentions  à  d'ambitieux  effets,  Ton 
n'y  sent  que  cette  émotion  intime  pour  la- 
quelle tous  les  hommes  de  talent  cherchent 
un  langage  afin  de  ne  pas  mourir  sans  avoir 
fait  part  de  leur  ame  à  leurs  contemporains. 

Dans  ces  tableaux  du  quatorzième  et  du 
quinzième  siècle,  les  plis  des  vêtemens  sont 
tout  droits,  les  coiffures  un  peu  roides,  les 
attitudes  très  simples  ;  mais  il  y  a  quelque 
chose  dans  l'expression  des  figures  qu'on  ne 
se  lasse  point  de  considérer.  Les  tableaux 
inspirés  par  la  religion  chrétienne  produisent 
une  impression  semblable  à  celle  de  ces 
psaumes  qui  mêlent  avec  tant  de  charme  la 
poésie  à  la  piété. 

La  seconde  et  la  plus  belle  époque  de  la 
peinture  fut  celle  où  les  peintres  conservè- 
rent la  vérité  du  moyen  âge,  en  y  joignant 
toute  la  splendeur  de  l'art  :  rien  ne  corres- 
pond chez  les  Allemands  nu  siècle  de  Léon  X. 
Vers  la  tin  du  dix-septième  siècle  et  jusqu'au 


DES  BEAUX-ARTS  EN  ALLEMAGNE.  3S3 

milieu  du  dix-huitième,  les  beaux-arts  tom- 
bèrent presque  par-tout  dans  une  singulière 
décadence,  le  goût  étoit  dégénéré  en  affec- 
tation ;  Winkelmann  alors  exerça  la  plus 
grande  influence,  non  seulement  sur  son 
pays,  mais  sur  le  reste  de  l'Europe,  et  ce 
furent  ses  écrits  qui  tournèrent  toutes  les 
imaginations  artistes  vers  l'étude  et  l'ad- 
miration des  monumens  antiques  :  il  s'cn- 
tendoit  bien  mieux  en  sculpture  qu'en  pein- 
ture; aussi  porta-t-il  les  peintres  à  mettre 
dans  leurs  tableaux  des  statues  colorioes 
plutôt  que  de  faire  sentir  en  tout  la  nature 
vivante.  Cependant  la  peinture  perd  la  plus 
grande  partie  de  son  charme  en  se  rappro- 
chant de  la  sculpture;  l'illusion  nécessaire  à 
Tune  est  directement  contraire  aux  formes- 
immuables  et  prononcées  de  l'autre.  Quand 
les  peintres  prennent  exclusivement  la  beauté 
antique  pour  modèle,  comme  ils  ne  la  con- 
noissent  que  par  des  statues,  il  leur  arrive  ce 
qu'on  reproche  à  la  littérature  classique  des 
modernes,  ce  n'est  point  dans  leur  propre  in- 
spiration qu'ils  puisent  les  effets  de  l'art. 

Mengs,  peintre  allemand,  s'est  montré  un 
penseur  philosophique  dans  ses  écrits  sur  son 
art  :   ami  de  Winkelmann,  il  partagea   son* 


384  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

admiration  pour  l'antique  ;  mais  néanmoins 
il  a  souvent  évité  les  défauts  qu'on  peut  re- 
procher aux  peintres  formés  par  les  écrits  de 
Winkelmann,  et  qui  se  bornent  pour  la  plu- 
part à  copier  les  chefs-d'œuvre  anciens. 
Mengs  s'étoit  aussi  proposé  Le  Corrège  pour 
modèle,  celui  de  tous  les  peintres  qui  s'é- 
loigne le  plus  dans  ses  tableaux  du  genre  de 
la  sculpture,  et  dont  le  clair  obscur  rappelle 
les  vagues  et  délicieuses  impressions  de  la 
mélodie. 

Les  artistes  allemands  avoient  presque 
tous  adopté  les  opinions  de  Winkelmann 
jusqu'au  moment  où  la  nouvelle  école  litté- 
raire a  étendu  son  influence  aussi  sur  les 
beaux-arts.  Goethe,  dont  nous  retrouvons 
par-tout  l'esprit  universel,  a  montré  dans  ses 
ouvrages  qu'il  comprenoit  le  vrai  génie  de 
la  peinture  biea  mieux  que  Winkelmann  ; 
toutefois  convaincu  comme  lui  que  les  sujets 
du  christianisme  ne  sont  pas  favorables  à 
l'art,  il  cherche  à  faire  revivre  l'enthousiasme 
pour  la  mythologie,  et  c'est  une  tentative 
dont  les  succès  est  impossible  ;  peut-être  ne 
sommes-nous  capables,  en  fait  de  beaux- 
arts,  ni  d'être  chrétiens  ni  d'être  païens; 
mais  si  clans  un  temps  quelconque  l'imagi- 


DES  BEAUX-ARTS  EN  ALLEMAGNE.  385 

nation  créatrice  renaît  chez  les  hommes,  ce 
ne  sera  sûrement  pas  en  imitant  les  anciens 
qu  elle  se  fera  sentir. 

La  nouvelle  école  soutient  dans  les  beaux- 
arts  le  même  système  qu'en  littérature,  et 
proclame  hautement  le  christianisme  comme 
la  source  du  génie  des  modernes;  les  écri- 
vains de  cette  école  caractérisent  aussi  d'une 
façon  toute  nouvelle  ce  qui  dans  l'architec- 
ture gothique  s'accorde  avec  les  sentiments 
religieux  des  chrétiens.  Il  ne  s'ensuit  pas 
que  les  modernes  puissent  et  doivent  con- 
struire des  églises  gothiques  ;  ni  l'art  ni  la  na- 
ture ne  se  répètent:  ce  qu'il  importe  seule- 
ment, dans  le  silence  actuel  du  talent,  c'est 
de  détruire  le  mépris  qu'on  a  voulu  jeter  sur 
toutes  les  conceptions  du  moyen  âge;  sans 
doute  il  ne  nous  convient  pas  de  les  adopter, 
mais  rien  ne  nuit  davantage  au  développe- 
ment du  génie  que  de  considérer  comme 
barbare  quoi  que  ce  soit  d'original. 

J'ai  déjà  dit,  en  parlant  de  l'Allemagne, 
qu'il  y  avoit  peu  d'édifices  modernes  remar- 
quables ;  on  ne  voit  guère  dans  le  nord  en 
général  que  des  monuments  gothiques,  et  la 
nature  et  la  poésie  secondent  les  dispositions 
de  l'ame  que  ces  monuments  font  naître. 

TOME  II.  2  c 


385  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

Un   écrivain    allemand,    Gorres,    a    donné 
une  description  intéressante  d'une  ancienne 
église:    "On  voit"  dit-il,  "des  figures  de 
"  chevaliers  à  genoux  sur  un  tombeau,  les 
"  mains    jointes  ;    au-dessus    sont    placées 
"  quelques  raretés  merveilleuses   de  l'Asie, 
"  qui  semblent  là  pour  attester,  comme  des 
"  témoins  muets,  les  voyages  du  mort  dans 
"  la  Terre-Sainte.     Les  arcades  obscures  de 
"  Téglise  couvrent  de  leur  ombre  ceux  qui 
"reposent;    on  se  croiroit  au  milieu  d'une 
"  forêt  dont  la  mort  a  pétrifié  les  branches 
"  et  les  feuilles,  de  manière  qu'elles  ne  peu- 
"  vent  plus  ni  se  balancer  ni  s'agiter,  quand 
"  les  siècles  comme  le  vent  des  nuits  s'en- 
"  gouffrent    sous   leurs    voûtes    prolongées. 
"  L'orgue  fait  'entendre  ses  sons  majestueux 
"  dans  l'église  ;  des   inscriptions  en  lettres 
"  de  bronze,  à  demi  détruites  par  l'humide 
"  vapeur  du  temps,  indiquent  confusément 
"  les  grandes  actions  qui  redeviennent  de  la 
"  fable  après  avoir  été  si  long-temps  d'une 
"  éclatante  vérité." 

En  s'occupant  des  arts,  en  Allemagne,  on 
est  conduit  à  parler  plutôt  des  écrivains  que 
des  artistes.  Sous  tous  les  rapports,  les  Al- 
lemands sont  plus  forts  dans  la  théorie  que 


DES  BEAUX-ARTS  EN  ALLEMAGNE.  28? 

dans  la  pratique,  et  le  nord  est  si  peu  favo- 
rable aux  arts  qui  frappent  les  yeux,  qu'on 
diroit  que  l'esprit  de  réflexion  lui  a  été  don- 
né seulement  pour  qu'il  servît  de  spectateur 
au  midi. 

On  trouve  en  Allemagne  un  grand  nombre 
de  galeries  de  tableaux  et  de  collections  de 
dessins  qui  supposent  l'amour  des  arts  dans 
toutes  les  classes.  Il  y  a  chez  les  grands 
seigneurs  et  les  hommes  de  lettres  du  pre- 
mier rang  de  très-belles  copies  des  chefs- 
d'œuvre  de  l'antiquité;  la  maison  de  Goethe 
est  à  cet  égard  fort  remarquable  ;  il  ne  re- 
cherche pas  seulement  le  plaisir  que  peut 
causer  la  vue  des  statues  et  des  tableaux  des 
grands  maîtres,  il  croit  que  le  génie  et  l'ame 
s'en  ressentent. — J'en  deviendrois  meilleur, 
disoit-il,  si  favois  sous  les  yeux  la  tête  du 
Jupiter  Olympien  que  les  anciens  ont  tant 
admirée. — Plusieurs  peintres  distingués  sont 
établis  à  Dresde  ;  les  chefs-d'œuvre  de  la  ga- 
lerie y  excitent  le  talent  et  l'émulation. 
Cette  Vierge  de  Raphaël,  que  deux  enfants 
contemplent,  est  à  elle  seule  un  trésor  pour 
les  arts  :  il  y  a  dans  cette  figure  une  éléva- 
tion et  une  pureté  qui  est  l'idéal  de  la  re- 
ligion et  de  la  force  intérieure  de  Famé.   La 

2  c  2 


S83  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

perfection  des  traits  n'est  dans  ce  tableau 
qu'un  symbole;  les  longs  vêtements,  expres- 
sion de  la  pudeur,  reportent  tout  l'intérêt 
sur  le  visage,  et  la  physionomie,  plus  admi- 
rable encore  que  les  traits,  est  comme  la 
beauté  suprême  qui  se  manifeste  à  travers  ia 
beauté  terrestre.  Le  Christ  que  sa  mère 
tient  dans  ses  bras  est  tout  au  plus  âgé  de 
deux  ans  :  mais  le  peintre  a  su  merveilleuse- 
ment exprimer  la  force  puissante  de  l'être 
divin  dans  un  visage  à  peine  formé.  Le  re- 
gard des  anges  enfants  qui  sont  placés  au 
bas  du  tableau  est  délicieux  ;  il  n'y  a  que 
l'innocence  de  cet  âge  qui  ait  encore  du 
charme  à  côté  de  la  céleste  candeur;  leur 
étonnement  à  l'aspect  de  la  Vierge  rayon- 
nante ne  rcsemble  point  à  la  surprise  que 
les  hommes  pourroient  éprouver  ;  ils  ont 
l'air  de  l'adorer  avec  confiance,  pareequ'ils 
reconnoissent  en  elle  une  habitante  de  ce 
ciel  qu'ils  viennent  naguère  de  quitter. 

La  Nuit  du  Corrège  est.  après  la  Vierge  de 
Raphaël,  le  plus  beau  chef-d'œuvre  de  la 
galerie  de  Dresde.  On  a  représenté  bien 
souvent  l'adoration  des  bergers;  mais  comme 
la  nouveauté  du  sujet  n'est  presque  de  rien 
dans  le  plaisir  que  cause  la  peinture,  il  suffit 


DES  BEAUX-ARTS  EN  ALLEMAGNE.  389 

de  la  manière  dont  le  tableau  du  Corrège 
est  conçu  pour  l'admirer:  c'est  au  milieu  de 
la  nuit  que  l'enfant  sur  les  genoux  de  sa 
mère  reçoit  les  hommages  des  pâtres  étonnés, 
la  lumière  qui  part  de  la  sainte  auréole  dont 
sa  tête  est  entourée  a  quelque  chose  de  sub- 
lime ;  les  personnages  placés  dans  le  fond 
du  tableau,  et  loin  de  l'enfant  divin,  sont 
encore  dans  les  ténèbres,  et  l'on  diroit  que 
cette  obscurité  est  l'emblème  de  la  vie  hu- 
maine avant  que  la  révélation  l'eût  éclairée. 

Parmi  les  divers  tableaux  des  peintres 
modernes  à  Dresde,  je  me  rappelle  une  tête 
du  Dante  qui  avoit  un  peu  le  caractère  de 
la  figure  d'Ossian  dans  le  beau  tableau  de 
Gérard.  Cette  analogie  est  heureuse  :  Le 
Dante  et  le  fils  de  Fingal  peuvent  se  donner 
la  main  à  travers  les  siècles  et  les  nuages. 

Un  tableau  d'Hartmann  représente  la  vi* 
site  de  Magdeleine  et  de  deux  femmes  nom- 
mées Marie  au  tombeau  de  Jésus-Christ  ; 
Tange  leur  apparoît  pour  leur  annoncer  qu'il 
est  ressuscité  ;  ce  cercueil  ouvert  qui  ne  ren- 
ferme plus  des  restes  mortels,  ces  femmes 
d'une  admirable  beauté  levant  les  yeux 
vers  le  ciel  pour  y  apercevoir  celui  qu'elles 
venoient  chercher  dans  les  ombres  du  sépul- 


390  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

cre,   forment  un  tableau  pittoresque  et  dra- 
matique tout  à  la  fois. 

Schtqk,  un  autre  artiste  allemand,  mainte- 
nant établi  à  Rome,  y  a  composé  un  tableau 
qui  représente  le  premier  sacrifice  de  Noé 
après  le  déluge;  la  nature,  rajeunie  par  les 
eaux,  semble  avoir  acquis  une  fraîcheur  nou- 
velle ;  les  animaux  ont  l'air  d'être  familiari- 
sés avec  le  patriarche  et  ses  enfants,  comme 
ayant  échappé  ensemble  au  déluge  universel. 
La  verdure,  les  fleurs  et  le  ciel  sont  peints 
avec  des  couleurs  vives  et  naturelles  qui  re- 
tracent la  sensation  causée  par  les  paysages 
de  l'Orient.     Plusieurs  autres  artistes  s'essai- 
ent, de  même  que  Schick,  à  suivre  en  pein- 
ture le  nouveau  système  introduit,  ou  plu- 
tôt renouvelé    dans   la   poétique  littéraire; 
mais  les  arts  ont  besoin  de  richesses,  et  les 
grandes   fortunes   sont   dispersées    dans  les 
différentes  villes  de  l'Allemagne.   D'ailleurs, 
jusqu'à  présent,  le  véritable  progrès  qu'on  a 
fait  en  Allemagne,  c'est  de  sentir  et  de  co- 
pier les  anciens  maîtres  selon  leur  esprit:  le 
génie  original  ne  s'y  est  pas  encore  forte- 
ment prononcé. 

La  sculpture  n'a  pas  été  cultivée  avec  un 
grand   succès  chez  les   Allemands,  d'abord 


DES  BEAUX-ARTS  EN  ALLEMAGNE.  391 

parcequ'il  leur  manque  le  marbre  qui  rend 
les  chefs-d'œuvre  immortels,  et  parcequ'ils 
n'ont  guère  le  tact  ni  la  grâce  des  attitudes 
et  des  gestes,  que  la  gymnastique  ou  la 
danse  peuvent  seules  rendre  faciles;  néan- 
moins un  Danois,  Thorwaldsen,  élevé  en 
Allemagne,  rivalise  maintenant  à  Rome  avec 
Canova,  et  son  Jason  ressemble  à  celui  que 
décrit  Pindare,  comme  le  plus  beau  des 
hommes;  une  toison  est  sur  son  bras  gauche; 
il  tient  une  lance  à  la  main,  et  le  repos  de 
la  force  caractérise  le  héros. 

J'ai  déjà  dit  que  la  sculpture  en  général 
perdoit  à  ce  que  la  danse  fût  entièrement  né- 
gligée ;  le  seul  phénomène  qu'il  y  ait  dans  cet 
art  en  Allemagne,  c'est  Ida  Brunn,  une  jeune 
fille  que  son  existence  sociale  exclut  de  la 
vie  d'artiste  ;  elle  a  reçu  de  la  nature  et  de  sa 
mère  un  talent  inconcevable  pour  représen- 
ter par  de  simples  attitudes  les  tableaux  les 
plus  touchants,  ou  les  plus  belles  statues; 
sa  danse  n'est  au'une  suite  de  chefs-d'œuvre 

K 

passagers,  dont  on  voudroit  fixer  chacun 
pour  toujours  :  il  est  vrai  que  la  mère  d'Ida 
a  conçu,  dans  son  imagination,  tout  ce  que 
sa  fille  sait  peindre  aux  regards.  Les  poé- 
sies de  madame  Brunn  font  découvrir  dan» 


$92  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

l'art  et  la  nature  nulle  richesses  nouvelles 
que  les  regards  distraits  n'avoient  point 
aperçues.  J'ai  vu  la  jeune  Ida  encore  en- 
fant représenter  Althée  prête  à  brûler  le 
tison  auquel  est  attachée  la  vie  de  son  fils 
Aïéléagre  ;  elle  exprimoit,  sans  paroles,  la 
douleur,  les  combats  et  la  terrible  résolution 
d'une  mère;  ses  regards  animés  scrvoient, 
sans  doute,  à  faire  comprendre  ce  qui  se 
passoit  dans  son  cœur;  mais  l'art  de  varier 
ses  gestes,  et  de  draper  en  artiste  le  manteau 
de  pourpre  dont  elle  étoit  revêtue,  produi- 
soit  au  moins  autant  d'effet  que  sa  physio- 
nomie même;  souvent  elle  s'arrêtoit  long- 
temps dans  la  même  attitude,  et  chaque 
fois  un  peintre  n'auroit  pu  rien  inventer  de 
mieux  que  le  tableau  qu'elle  improvisoit; 
un  tel  talent  est  unique.  Cependant  je  crois 
qu'on  réussiroit  plutôt  en  Allemagne  à  la 
danse  pantomime  qu'à  celle  qui  consiste 
uniquement,  comme  en  France,  dans  la 
grâce  et  dans  l'agilité  du  corps. 

Les  Allemands  excellent  dans  la  musique 
instrumentale  ;  les  connoissances  qu'elle 
exige,  et  la  patience  qu'il  faut  pour  la  bien 
exécuter,  leur  sont  tout-à-fait  naturelles  ; 
ils  ont  aussi  des  compositeurs  d'une  imagina- 


DES  BEAUX-ARTS  EN  ALLEMAGNE.  3g9 

tion  très  variée  et  très  féconde  ;  je  ne  ferai 
qu'une  objection  à  leur  génie,  comme  mu- 
siciens ;  ils  mettent  trop  d'esprit  dans  leurs 
ouvrages,  ils  réfléchissent  trop  à  ce  qu'ils 
font.  11  faut  dans  les  beaux-arts  plus 
d'instinct  que  de  pensée;  les  compositeurs 
allemands  suivent  trop  exactement  le  sens 
des  paroles  ;  c'est  un  grand  mérite,  il  est  vrai, 
pour  ceux  qui  aiment  plus  les  paroles  que  la 
musique,  et  d'ailleurs  Ton  ne  sauroit  nier 
que  le  désaccord  entre  le  sens  des  unes  et 
l'expression  de  l'autre  seroit  désagréable: 
mais  les  Italiens,  qui  sont  les  vrais  musiciens 
de  la  nature,  ne  conforment  les  airs  aux 
paroles  que  d'une  manière  générale.  Dans 
les  romances,  dans  les  vaudevilles,  comme 
il  n'y  a  pas  beaucoup  de  musique,  on  peut 
soumettre  aux  paroles  le  peu  qu'il  y  en  a  ; 
niais  dans  les  grands  effets  de  la  mélodie,  il 
faut  aller  droit  à  l'âme  par  une  sensation 
immédiate. 

Ceux  qui  n'aiment  pas  beaucoup  la  pein- 
ture en  elle-même  attachent  une  grande  im- 
portance aux  sujets  des  tableaux  ;  ils  vou- 
droient  y  retrouver  les  impressions  que 
produisent  les  scènes  dramatiques:  il  en  est 
de   même   en  musique;   quand  on  la  sent 


394  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

forblement  on  exige  qu'elle  se  conforme  avec 
fidélité  aux  moindres  nuances  des  paroles; 
mais  quand  ci!e  émeut  jusqu'au  fond  de 
lame,  toute  attendu  h  ce  qui  n'est 

pas  elle  ne  serait  qu'une  distraction  impor- 
tune, et  pourvu  qu'il  n'y  ait  pers  d'opposition 
entre  le  poëme  et  la  musique,  on  s'abandonne 
à  l'art  qui  doit  toujours  l'emporter  sur  tous 
les  autres.  Car  la  rêverie  délicieuse  dans 
laquelle  il  nous  plonge  anéantit  les  pensées 
que  les  mots  peuvent  exprimer,  et  la  musique 
réveillant  en  nous  le  sentiment  de  l'infini, 
tout  ce  qui  tend  à  particulariser  l'objet  de  la 
mélodie  doit  en  diminuer  l'effet. 

Gluck,  que  les  Allemands  comptent  avec 
raison  parmi  leurs  hommes  de  génie,  a  su 
merveilleusement  adapter  le  chant  aux  pa- 
roles, et  dans  plusieurs  de  ses  opéras  il  a 
rivalisé  avec  le  poète  par  l'expression  de  sa 
musique.  Lorsqu'Alceste  a  résolu  de  mourir 
pour  Ad  mè  te,  et  que  ce  sacrifice,  secrètement 
G  t  aux  dieux,  a  rendu  son  époux  à  la  vie, 
le  contraste  des  airs  joyeux  qui  célèbrent  la 
convalescence  du  roi,  et  des  gémissements 
étouffés  de  la  reine  condamnée  à  le  quitter, 
'un  grand  effet  tragique.  On  ste,  dans 
Jphigénie  en  Tauride,  dit:  Le  calme  rentre 


DES  BEAUX-ARTS  EN  ALLEMAGNE.  2g5 

dans  mon  ame,- — et  Pair  qu'il  chante  exprime 
ce  sentiment;    mais  l'accompagnement  de 
cet  air  est  sombre  et  agité.     Les  musiciens, 
étonnés   de  ce  contraste,  vouloient  adoucir 
l'accompagnement  en  l'exécutant,  Gluck  s'en 
irritoit  et  leur  crioit:  "  N'écoutez  pas  Oreste, 
"  il  dit  qu'il  est  calme,  il  ment."  Le  Poussin, 
en  peignant  les  danses  des   bergères,  place 
dans  le  paysage  le  tombeau  d'une  jeune  fille, 
sur  lequel  est  écrit  :  Et  mol  aussi  je  vécus  en 
Arcadie.      Il  y  a  de  le  pensée  dans    cette 
manière  de  concevoir  les  arts,  comme  dans 
les  combinaisons  ingénieuses  de  Gluck  ;  mais 
les  arts  sont  au-dessus  de   la   pensée:  leur 
langage  ce  sont  les  couleurs  ou  les  formes, 
ou  les  sons.     Si  l'on  pouvoit  se  figurer  les 
impressions  dont  notre  ame  seroit  suscepti- 
ble, avant  qu'elle  connût  la  parole,  on  con- 
cevrait mieux  l'effet  de  la  peinture  et  de  la 
musique. 

De  tous  les  musiciens  peut-être,  celui  qui 
a  montré  le  plus  d'esprit  dans  le  talent  de 
marier  la  musique  avec  les  paroles,  c'est 
Mozart.  11  fait  sentir  dans  ses  opéras,  et 
sur-tout  dans  le  Festin  de  Pierre,  toutes  les 
gradations  des  scènes  dramatiques;  léchant 
est  plein  de  gaieté,  tandis  que  l'accompagne- 


3Ç)6  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

ment  bizarre  et  fort  semble  indiquer  le  sujet 
fantasque  et  sombre  de  la  pièce.  Cette  spi- 
rituelle alliance  du  musicien  avec  le  poëte 
donne  aussi  un  genre  de  plaisir,  mais  un  plaisir 
qui  naît  de  la  réflexion,  et  celui-là  n'appar- 
tient pas  à  la  sphère  merveilleuse  des  arts. 

J'ai  entendu  à  Vienne  la  Création  de 
Haydn,  quatre  cents  musiciens  l'exécutèrent 
à  la  fois,  c'étoit  une  digne  fête  en  l'honneur 
de  Fœuvre  qu'elle  célébroit  ;  mais  Haydn 
aussi  nuisoit  quelquefois  à  son  talent  par 
son  esprit  même;  à  ces  paroles  du  texte 
Dieu  dit  que  la  lumière  soit,  et  la  lumière  fut, 
les  instruments  jouoient  d'avance  très  douce- 
ment, et  se  faisoient  à  peine  entendre,  puis 
tout  à  coup  ils  partoient  tous  avec  un  bruit 
terrible,  qui  devoit  signaler  l'éclat  du  jour. 
Aussi  un  homme  d'esprit  disoit-il  que)  l'ap- 
parition de  la  lumière  il  falloit  se  boueher  les 
oreilles. 

Dans  plusieurs  autres  morceaux  de  la 
Création  la  même  recherche  d'esprit  peut 
être  souvent  blâmée;  la  musique  se  traîne 
quand  les  serpents  sont  créés;  elle  redevient 
brillante  avec  le  chant  des  oiseaux,  et  dans 
les  Saisons  aussi  de  Haydn  ces  allusions  se 
multiplient  plus  encore.     Ce  sont  des  con- 


DES  BEAUX-ARTS  EN  ALLEMAGNE.  39? 

cetti  en  musique  que  des  effets  ainsi  pré- 
pares; sans  doute  de  certaines  combinaisons 
de  l'harmonie  peuvent  rappeler  des  merveilles 
de  la  nature,  mais  ces  analogies  ne  tiennent 
en  rien  à  l'imitation  qui  n'est  jamais  qu'un 
jeu  factice.  Les  ressemblances  réelles  des 
beaux-arts  entre  eux  et  des  beaux-arts  avec 
la  nature  dépendent  des  sentiments  du  même 
genre  qu'ils  excitent  dans  notre  ame  par  des 
moyens  divers. 

L'imitation  et  l'expression  diffèrent  extrê- 
mement dans  les  beaux-arts  :  l'on  est  assez 
généralement  d'accord,  je  crois,  pour  exclure 
la  musique  imitative;  mais  il  reste  toujours 
deux  manières  de  voir  sur  la  musique  ex- 
pressive; les  uns  veulent  trouver  en  elle  la 
traduction  des  paroles,  les  autres,  et  ce 
sont  les  Italiens,  se  contentent  d'un  rapport 
général  entre  les  situations  de  la  pièce  et 
l'intention  des  airs,  et  cherchent  les  plaisirs 
del'artuniquementen  lui-même.  Lamusique 
des  Allemands  est  plus  variée  que  celle  des 
Italiens,  et  c'est  en  cela  peut-être  qu'elle 
est  moins  bonne;  l'esprit  est  condamné  à  la 
variété,  c'est  sa  misère  qui  en  est  la  cause  ; 
niais  les  arts,  comme  le  sentiment,  ont  ung 


395  LA  LITTÉRATURE  ET  LES  ARTS. 

admirable  monotonie,  celle  dont  on  voudroit 
faire  un  moment  éternel. 

La  musique  d'église  est  moins  belle  en 
Allemagne  qu'en  Italie,  parceque  les  instru- 
ments y  dominent  toujours.  Quand  on  a 
entendu  à  Rome  le  Miserere,  chanté  par  des 
voix  seulement,  toute  musique  instrumentale, 
même  celle  de  la  chapelle  de  Dresde,  paroît 
terrestre.  Les  violons  et  les  trompettes  font 
partie  de  l'orchestre  de  Dresde  pendant  le 
service  divin,  et  la  musique  y  est  plus 
guerrière  que  religieuse  ;  le  contraste  des 
impressions  vives  qu'elle  fait  éprouver  avec 
le  recueillement  d'une  église  n'est  pas 
agréable;  il  ne  faut  pas  aniiner  la  vie  auprès 
des  tombeaux:  la  musique  militaire  porte  à 
sacrifier  l'existence,  mais  non  à  s'en  détacher. 

La  musique  de  la  chapelle  de  Vienne  mé* 
rite  aussi  d'être  vantée;  celui  de  tous  les  arts 
que  les  Viennois  apprécient  le  plus,  c'est  la 
musique  ;  cela  fait  espérer  qu'un  jour  ils  de- 
viendront poètes,  car,  malgré  leurs  goûts 
un  peu  prosaïques,  quiconque  aime  la  mu- 
sique est  enthousiaste,  sans  le  savoir,  de 
tout  ce  qu'elle  rappelle.  J'ai  entendu  à 
Vienne  le  Requiem  que  Mozart  a  composé 


DES  BEAUX-ARTS  EN  ALLEMAGNE.  3gg 

quelques  jours  avant  de  mourir,  et  qui  fut 
-chanté  |ans  l'église  le  jour  de  ses  obsèques; 
il  n'est  jms  assez  solennel  pour  la  situation, 
et  l'on  y  retrouve  encore  de  l'ingénieux, 
comme  dans  tout  ce  qu'a  fait  Mozart;  néan- 
moins, qu'y  9-t-il  ci'*  plus  touchant  qu'un 
homme  ci  m  taleit  supérieur,  célébrant 
ainsi  ses  propres,  iinérailles,  inspiré  tout  à  la 
fois  par  le  sentiincnt  de  sa  mort  et  de  son 
immortalité  !  Les  souvenirs  de  la  vie  doivent 
décorer  les  tombeaux,  les  «rtnes  d'un  guerrier 
y  sont  suspendues,  et  le  chefs-d'œuvre  de 
Fart  causent  une  impres^Pn  solennelle  dans 
le  temple  où  reposent  les  restes  de  l'artiste. 


I 


1?IN  BU  TOME   SECOND* 


»e  C Imprima ie  de  Richard  el  d'Arthur  Tay>^    Shje-Lane,  à  Londres 


La  Bibliothèque 

Université  d'Ottawa 

Échéance 


The  Library 

University  of  Ottawa 

Dote   due 


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